Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

Prologue 2

XIXe siècle. Londres, Grande-Bretagne. Planète Terre. 30 mars 1875, calendrier grégorien.

 

 

— Tu sais, sur certaines planètes, je suis considéré comme un dieu ?

 

            La fillette aux longues nattes rousses secoua la tête, tandis que la femme de chambre aidait le dieu en question à se redresser dans son lit pour lui arranger ses oreillers.

 

            L’enfant reporta son attention sur sa bottine qu’elle relaça tranquillement. Elle lissa sa jolie robe du dimanche. Enfin, elle le regarda avec curiosité. Sa petite bouche rose se tortilla un court instant, cependant aucun son n'en sortit. Ses pupilles noires, semblant déjà déborder dans un iris marron, se dilatèrent encore tandis que ses paupières se refermaient légèrement. Elle le jaugeait. Elle l'avait souvent fait ces derniers jours. Il lui avait raconté tant de récits invraisemblables à propos des déités, et des histoires de héros qu'il prétendait avoir connus. Tout n'était pas possible. À commencer par l'existence des divinités. Des contes pour effrayer les gamins tournant mal et les vieilles bigotes, disait l'oncle Charles. À chaque fois, la tante Emma le reprenait doucement. Elle, du haut de ses quatre années de petite humaine, presque cinq, elle devinait que de divinité, seule ou multiples, il n'y en existait point. Cela ne signifiait pas qu’il ne demeurait rien… ou personne. 

 

            Et si les dieux existaient, cet être mal en point, n'en faisait pas partie. Les divinités ne pouvaient pas mourir. Ni souffrir comme il souffrait. Elle avait vu les plaies de son dos. L’une d’entre elles, ancienne et apparemment cicatrisée, laissait supposer qu’un pieu ou une lance lui avait traversé la poitrine. D’autres, plus impressionnantes, ressemblaient à des marques de flagellation. Faites avec un fouet aux lanières de braises. Il en résultait de profondes entailles écarlate et purulentes qui tracassaient Darwin. Il ne s’était pas montré aussi soucieux depuis le jour, pas si lointain, où Emma et lui l’avaient recueillie.

 

            Évidemment, il ignorait qu’elle avait ressenti son inquiétude. Un après-midi, au cours des jours suivants, elle l’avait entendu parler avec des représentants de l'ambassade anglaise et des policiers. Elle se souvenait de ces individus aux costumes clair en lin. Une énorme moustache, rousse pour l’un, brune pour l’autre, barrait une figure cramoisie par le soleil syrien. Ils transpiraient à grosses gouttes comme si toute l'eau contenue à l’intérieur de leur organisme essayait de s'en échapper. Ils posèrent des questions à son sujet. Des ouvriers du chantier archéologique juraient l’avoir vue, dans la crypte, avant son effondrement. Même les employés de l’hôtel étaient persuadés qu’elle se trouvait sur le site archéologique. Pourtant, personne n’expliquait l’avoir découverte endormie dans la chambre de ses parents. Les enquêteurs ayant achevé leurs investigations avaient conclu à un affaissement accidentel des catacombes. Les conditions de déblaiement semblaient compliquées, voire impossibles. Les dépouilles des archéologues reposaient sous plusieurs tonnes de pierres. D’autres éboulements probables menaçaient l’ensemble du site.      

    

            Avant de les quitter, les agents autorisèrent les Darwin à ramener la fillette en Angleterre. Ils leur conseillèrent de raconter à leur protégée que ses parents avaient dû partir en urgence sur un autre site archéologique, ou bien en voyage dans un endroit où ils ne pouvaient emmener leur enfant. Ils ignoraient qu’ils ne seraient allés nulle part sans elle. Elle ne les détrompa pas. Elle n’avoua jamais à qui que ce soit qu’elle était morte sous la terre et les pierres antiques.

 

            Au contraire, mieux valait en rester à la seule version connue et acceptée : elle avait été trouvée endormie dans le lit de ses parents, dans la suite de ce grand hôtel où descendaient les européens de passage. Le médecin venu l’examiner décela une légère fièvre. Son état permit aux enquêteurs de penser qu’elle était restée dans la chambre pour se reposer et guérir. Les employés du chantier ou ceux de l’hôtel, vaquant à leurs occupations, n’avaient pas pu voir l’enfant avec ses parents. Ils ne pouvaient qu’avoir confondu le jour de l’accident avec l’un des précédents.

 

            La réalité s’avérait différente.

 

            Sale, poussiéreuse, les vêtements déchirés, les cheveux emmêlés, elle s’était réveillée dans une chambre, ignorant comment elle y était parvenue, sans mémoire des instants précédents. Après s’être toilettée à grandes eaux, mis des vêtements propres, elle avait jeté ceux abîmés dans un sac relégué au fond d’une armoire. Elle avait attendu la nuit suivante pour le jeter, lesté d’une pierre, dans d’un puits loin du palace, certaine que personne ne le retrouverait. Ensuite, elle était retournée dans la chambre, anormalement épuisée, le corps rompu, décollé, désolidarisé de l’esprit de la fillette qui l’avait habité. Son âme était une page blanche... Elle s'était endormie, à la façon d’un nouveau-né qui trouverait dans le sommeil les forces régénératrices nécessaires au développement de son corps et de sa conscience.

 

            Cette pensée n’appartenait pas à l’enfant… Elle provenait de celle qui avait pris sa place. Elle se souvenait de sa douleur et de son énergie à survivre, à s'accrocher à cette fragile enveloppe qui allait devenir la sienne pour les années à venir. Où se trouvait-elle juste avant ? Elle se souvenait vaguement d’un autre monde, d’une autre époque, lointaine, puis de l’obscurité d’une tombe. Rien de plus, si ce n’était l’absence de peur, comme s’il s’agissait d’un acte naturel ou une décision volontaire. Elle avait bataillé pour s’ancrer dans ce corps... et pour que le cœur de cet organisme si frêle, si fragile continue à battre. Enveloppée de cette chair qui peinait à se réchauffer, elle lui avait fait don de sa propre énergie, ou de ce qu’il en restait. Elle s'était scellée au fantôme de l’âme qui l'avait quitté. Elle oublierait tout. Jusqu’au moment où, enfin, elle devrait accomplir sa mission. Elle en avait l’étonnante certitude. De cette existence, elle ne garderait guère plus de souvenirs que la précédente, ni dans la prochaine.

 

            À cet instant, elle se sentait faible, pas encore habituée à sa physiologie juvénile et à ses fonctions. Elle devait reprendre des forces. Du temps serait nécessaire pour qu’elle adapte à son nouvel environnement, pour juger du chemin parcouru et évaluer celui qu’il restait à effectuer. Il lui faudrait établir une stratégie et préparer les prochaines étapes de la translation, d’autres transferts peut-être. Elle devait être impérativement semblables aux humains de cette planète, de cette époque, et non être une revenante, un spectre dans une enveloppe étrangère.

 

            Le langage était une de ces fonctions essentielles ou y parvenir, et difficiles à acquérir.

 

            Ce n'était pas qu'elle ne voulait pas parler. Elle ne le pouvait pas. Elle avait essayé, mais sa gorge refusait d’obéir. Les mots restaient coincés à mi-chemin entre son cerveau et ses cordes vocales. Elle se souviendrait longtemps de la douleur... de sa gorge enflammée… Ce mal s’ajoutait à la crainte de ne pas pouvoir faire vivre son nouvel organisme et de ne pas lui survivre. Il fallait simplement comprendre de nouveau le mode d'emploi de la machine complexe, de cet instrument neuf, si délicat et sensible. Le faire fonctionner ne devait pas être si compliqué. Elle avait tant de choses à préparer dans cet univers. Elle avait oublié lesquelles, mais elle s’en rappellerait l’heure venue. Comme avec ce corps, elle était en territoire inconnu. 

 

            Dans pareilles conditions, difficile de s’exprimer avec les humains de son âge. Les Darwin ne l’envoyèrent donc pas au pensionnat dans lequel ses parents l’avaient inscrite. L’oncle Charles et la tante Emma repoussèrent aussi l’idée de la placer dans une institution spécialisée comme le préconisa un médecin. Et, si elle refusait de parler, au moins elle savait écouter, et apprendre. Ils n’en doutèrent pas un instant.

 

            Depuis que L’Étranger avait élu domicile chez les Darwin, elle allait régulièrement le retrouver dans sa chambre lorsque la femme de chambre s’y rendait pour y faire un peu de ménage après lui avoir déposé son petit déjeuner sur la table de chevet. Ou en fin de matinée, au laboratoire du vieux scientifique avec lequel il avait de longues discussions. Ou encore à l’orangerie l’après-midi après sa sieste. Elle préférait nettement cette dernière avec ses grandes verrières protégeant les plantes exotiques ramenées par le scientifique au retour de ses voyages, à son laboratoire sombre, aux odeurs de mort, encombré d’objets énigmatiques et menaçants, et d’animaux empaillés. De plus, il y faisait chaud.

 

            Elle recherchait la compagnie de L’Étranger pour ses fabuleux récits mythologiques et pour ces mondes merveilleusement incroyables qu’il disait avoir visités. Elle avait ressenti la nécessité oppressante de le savoir proche d’elle, de le surveiller. L’état dans lequel il se trouvait ne lui permettait pas de se montrer dangereux. Certains souvenirs lui étaient revenus, et elle avait deviné les raisons de cette attraction pour cet être. Ils avaient chacun leur lot de missions à accomplir, mais il était trop tôt. Il n’était pas encore préparé à ce que l’avenir et le destin attendaient de lui…

 

            Il y avait tellement à faire… Elle devait tout apprendre ou réapprendre, sur elle, sur l’humanité et sur la vie en général. Elle espérait que son tuteur lui enseignerait comment l’Être humain, parvenu au sommet de la chaîne alimentaire et à un degré tel d’intelligence, avait créé des civilisations extraordinaires et en avait détruit autant. Il pouvait, après à des siècles de recherches scientifiques, quitter le sol de sa planète natale grâce à des dirigeables. Bientôt, il construirait de gigantesques croiseurs pour aller dans les étoiles. Apprendrait-il à combattre un ennemi dont la puissance était telle que nul ne pouvait la concevoir ?

 

            Elle reporta sa curiosité sur le blessé alité. Elle chercha chez cet être déconcertant ce qui était susceptible d’en faire un Créateur. Il avait de longs cheveux sombres bouclés, retenus derrière la tête par de fines tresses, une barbe fournie et courte, la peau tannée pareillement à celle des hommes qui parcouraient les étendues désertiques de sable, de terre sèche ou de glace dès leur enfance. Ses yeux fiévreux d’un noir profond paraissaient avoir vu tellement de choses. Ils étaient ceux d'un aigle. Toutefois, avec elle, son regard se faisait amical, et espiègle. Il ne riait cependant jamais et restait constamment sur ses gardes.

 

            Homme ne pouvait être le terme approprié, en ce qui le concernait. Elle le perçut. Autant qu’elle, il n'en arborait que l'aspect. Il devait être plus qu'un homme, assurément. Un souverain céleste ? Il possédait la prestance, la carrure et la volonté d’un héros. Cela, elle ne pouvait le nier. Cependant, il ne ressemblait pas à un géant. Dans les épopées qu’elle connaissait, les Divins, êtres extraordinaires, détenaient des pouvoirs incommensurables. Les demi-dieux, eux, n'étaient pas immortels, ni éternellement sans âge. Lui, il ne ressemblait pas à un vieillard. Pourtant, ne lui avait-il pas raconté avoir été un enfant au cœur des vastes empires antiques et y avoir grandi ? Il était devenu adulte à l'époque où ces derniers amorçaient leur effondrement, et où de nouvelles civilisations légendaires s’élevaient et se faisaient connaître des humains, dans leur histoire et dans leurs mémoires.

 

            L'être à l'apparence d'homme assis dans le lit, devant elle, était une force de la nature. Il n'aurait pu survivre à de telles souffrances. Elle ignorait à quoi il avait survécu. L’avait-il seulement raconté au scientifique ? Qui l’avait torturé ou contre quoi s’était-il battu ? Quels chemins l’avaient conduit chez les Darwin ?

 

            Elle ne connaissait qu'une seule catégorie de créatures capables de survivre à de telles meurtrissures, mais aucun membre de cette espèce ne pouvait prétendre être une divinité, car tous avaient été exterminés, depuis des millénaires. À moins que ce soit ça le véritable mythe… la mort des dieux...   

       

            Elle regarda dans les profondeurs de sa conscience, furtivement. L’être meurtri se révélait assurément séculaire et bien chevillé au corps dans lequel il résidait, et unique. Deux êtres, une seule âme. Elle l'envia pour avoir réussi cette fusion parfaire entre l’hôte et le… la… Elle ferma les yeux et les rouvrit presque aussitôt… Il l'avait sentie lorsqu’elle avait regardé à l'intérieur de son âme. D'ordinaire, personne ne le pouvait. Elle n’y avait pas discerné de menace, juste une forme de défiance, et de l’appréhension. Il la devinait capable d’accomplir cet exploit et avait espéré qu’elle agisse ainsi. Mais pourquoi la rejeter, lui refuser l’accès de sa personnalité profonde ? Il en connaissait les risques pour lui comme pour elle.

 

            Comment le savait-il ?

 

            Elle ignorait quoi penser à son sujet. Il s’avérait finalement plus étonnant que les individus qu'elle avait pu rencontrer. Rares étaient les êtres qui se rendaient compte de ses incursions dans leur esprit, uniques demeuraient ceux qui parvenaient à résister en la repoussant ou carrément en l’expulsant…

 

            Elle se décida. Non, il n'était pas un Immortel. Les Éternels étaient des imbéciles prétentieux, imbus de leur puissance. Il n'appartenait pas à ceux-là. Elle le sentait. Blessé, un être suprême s’auto guérissait grâce à ses pouvoirs magiques. Lui, certains jours, il ne trouvait pas la force de marcher, et il dormait beaucoup... Les dieux ne sommeillaient pas. Ils ne rêvaient pas non plus. Ses sommeils à lui semblaient profondément agités. De sa chambre voisine, elle l’entendait gémir la nuit. Enfin, ils ne relataient pas à des gamines comme elle les aventures de héros aux prises avec des monstres.

 

            Que comprenait-elle aux Êtres divins ? En avait-elle déjà rencontré ?

 

            Elle secoua la tête. Non...

 

            Il incarnait bien plus qu'un souverain céleste. Il s’avérait être un dragon... un dieu-chimère… un drægan... Plus qu'une légende, il représentait un mythe. Leur rencontre ne pouvait pas être due au hasard. Elle l’avait enfin trouvé… ou lui l’avait retrouvée… Trop tôt. Beaucoup trop tôt.

 

            — Pardon, tu peux répéter, jeune demoiselle ?

 

            Elle secoua de nouveau la tête pour dire non.

 

            — Qu'est-ce qui te fait croire que je ne suis pas un dieu ?

 

            Elle aurait pu descendre du fauteuil où elle se trouvait assise, aller poser son doigt dans l’une des douloureuses plaies du prétendu dieu et appuyer suffisamment fort pour le faire pester comme à chaque fois que l’oncle Charles venait changer ses pansements. Il n'aurait pas apprécié. Et quelle aurait été l’utilité d’un tel geste hormis lui infliger davantage de souffrance ? Elle voulait qu’il se rétablisse. Il devait guérir quoi qu'il soit destiné à réaliser dans le siècle à venir.

 

            Charles et Emma l’appelaient Adad. Elle trouvait que ce prénom dégageait une bonté étonnante pour quelqu’un qui ne voulait précisément pas l’être. Qui était-il réellement ? D'où venait-il ? Elle pouvait répondre à ces deux questions : un voyageur venu des étoiles. Mais pas aux autres. Pas encore… Quel serait son rôle exact dans l'avenir de cette galaxie ? Personnifierait-il celui qui mènerait la bataille finale, ou serait-il de ceux qui se sacrifieraient pour que la vie subsiste ? Participerait-il à la destruction totale ? Deviendrait-il un obstacle qu'il faudrait éliminer ? Plusieurs existences seraient indispensables pour le découvrir. Obtiendrait-elle ce temps ?

 

Il soupira. Il ne la quittait pas des yeux, guettant une réaction sur son visage ou dans son attitude. Il attendait qu'elle prononce ses premiers mots d’humaine tout en se demandant si les pouvoirs de Mead' pouvaient la guérir de son mutisme.

 

            Elle fit un gros effort pour ne pas sursauter de frayeur. Il lui refusait l’accès à ses pensées, farouchement. Mais lui ne se gênait pas pour pénétrer dans les siennes. Aucune menace n'avait bruissé avec autant de clarté dans son esprit. Elle la reçut avec une telle force. Elle sentit sa volonté de lui implanter cet avertissement comme une marque inaltérable. Il fallait des années d’apprentissage pour arriver à un tel niveau de dextérité, à condition de faire partie de ceux qui en étaient capables, et d’être particulièrement doué pour cet exercice. Il lui avait littéralement lacéré l’intérieur du cerveau avec une telle facilité, sans bouger un cil, sans cesser de l’observer. Il n'avait pas cherché à aller plus loin, à fouiller son esprit, contrairement à elle. Il prit soin de ne pas se montrer plus menaçant. Il lui suffisait de savoir qu’elle retiendrait la leçon. Jamais, depuis son réveil dans cette chair, elle ne s'était sentie si ébranlée, si désemparée.

 

            Oui, il était extérieur à cette planète. Oui, il était quelqu'un de surprenant. Pas totalement humain, et il la connaissait. C’était une impression curieuse. Elle évita de le regarder. Assise dans son fauteuil, près de l'une des deux fenêtres de la grande pièce, elle tourna la tête en direction du jardin anglais qui sortait de l'hiver. Elle le regarda comme si c'était la première fois qu'elle le voyait depuis le début de son séjour chez les Darwin.

 

            L’avait-il déjà rencontrée ? Dans une autre vie, peut-être. Une vie dont elle ne parvenait à se souvenir. Où était-ce seulement son instinct et une très bonne connaissance des âmes ? S’il était vraiment ne serait-ce que la moitié de ce qu’il prétendait être… Voilà ce que lui soufflait la partie humaine de son être. Mais l’autre lui disait qu’il était bien plus que ce qu’il lui montrait ou sous-entendait. Elle eut le sentiment d’être déchirée, coupée en deux… entre le passé et le présent, entre ce qu’elle était au plus profond d’elle et ce qu’elle était en surface. Si seulement sa mémoire ne lui faisait pas défaut et lui montrait autre chose que des rémanences, des pensées, des sentiments, des impressions. Il ne restait que les vestiges de l'âme qu'elle avait été avant la translation. Ils disparaîtraient petit à petit alors qu’elle grandirait... Elle oublierait. Elle parvenait déjà difficilement à différencier ces deux parts d’elle-même. Elle se fondaient l’une dans l’autre, s’amalgamaient.

 

            Non, pas exactement...

 

            Sa mémoire non humaine serait dissimulée sous un voile. Le moment venu, elle remonterait à la surface et elle poursuivrait sa mission...

 

            D’ici-là, elle rassemblerait les souvenirs éparses d'une enfant reprenant vie après la disparition de ses proches. Elle apprendrait à ressentir, à comprendre ce monde et les êtres qui l'entoureraient désormais. Il en serait ainsi, au fur et à mesure des futures translations, jusqu'à l'accomplissement de sa mission.

 

            Elle le sentit sourire, intérieurement, derrière dans son dos. Un frisson glacé parcourut son échine et atteignit son système nerveux. Elle détestait être prise en faute. Était-il satisfait du tour qu'il venait de lui jouer, à elle, la voleuse de pensées ? Se montrerait-il implacable si elle réitérait son acte sur lui ? Elle en vint à se demander si son pouvoir était présent dès la naissance chez certains de ceux de son espèce. L’avait-elle oublié ? Ou bien s’il s’était entraîné en vue de résister à une attaque psychique. S’il ne l’avait pas déjà rencontrée, elle, peut-être avait-il rencontré quelqu’un comme elle...

 

            Elle sentait combien il pouvait être rusé, pernicieux. Enfant ou non, humaine ou pas, il n'hésiterait pas à la punir si elle passait outre l'avertissement. Elle ne le craignait pas. Quoi qu'il puisse tenter contre elle, il ne lui ferait aucun mal parce qu'elle se montrerait plus forte. Si elle le souhaitait, s'il représentait le moindre danger pour elle, elle pouvait le détruire d'une simple pensée. C'était une sorte de mécanisme d'autodéfense. Cela ne devait pas arriver. Cependant, elle comprenait son exigence d'intimité. Elle le lui accordait volontiers sans pouvoir s’empêcher de s’interroger à son sujet.

 

            Existait-t-il un secret qu'il cachait si profondément qu'elle ne pouvait le percevoir ? Avait-il connaissance d’une information qu'elle ignorait ? Espérait-il quelque chose d'autre d'elle ? Elle n’eut pas à rentrer de nouveau dans son esprit pour ressentir chez lui une sorte de confusion, une émotion parvenue d’un passé lointain mais qui restait présent en lui.

 

            Il aurait besoin d'elle, un jour. Le pressentait-il ?

 

            Le voyageur s'était réfugié chez les Darwin à cause de ses blessures. Il espérait comprendre le mal qui s’attaquait à son corps, et ce qu'il était devenu. Il voulait que le vieux chercheur trouve le moyen d'en enrayer la propagation. Mais pas seulement.

 

            Il convoitait un artefact découvert en Assyrie par Henri, le père de la fillette, son père, confié au naturaliste qui l'avait relégué au grenier, parmi des boites scellées et des instruments oubliés. Cet objet, le drægan en avait parlé dans certains de ses récits. Il le désignait sous le nom de L'Occulteur de Mondes. Un jour proche, il lui demanderait d'aller le prendre et de le lui remettre. Elle le ferait. Cela ne s’apparenterait pas vraiment à un vol parce que l’objet lui appartenait.

 

            Semblable à une bulle de savon disparaissant après avoir longuement voyagé, la pensée s’évapora sans qu’elle sache d’où elle provenait. Elle évanouit en s'envolant vers le ciel pour l’atteindre. En éclatant, elle dispersa ses particules irisées dans l’air.

 

            Il y avait encore Constance, sa mère... Depuis que L’Étranger avait vu son portrait posé sur le piano, il ne cessait de questionner Emma et Charles. Constance, ou quelqu’un qui lui ressemblait beaucoup, habitait un fragment refoulé de sa mémoire du blessé. Elle ne demandait qu’à ressurgir ... Elle avait vu des images d'elle dans son esprit… Des yeux bruns en amandes, de longs cheveux, blond roux, nattés, un sourire éclatant dans un visage clair rempli de taches de rousseur. L’avait-il connue avant l’accident ? Elle y avait aussi distingué l’ombre de deux hommes. Elle avait ressenti le respect que leur portait Adad Melqart. L’un pouvait être son père… Un autre dieu… Ces êtres occupaient une place spéciale dans sa mémoire...

 

            Sa rencontre avec Constance aurait dû être imprimée dans les souvenirs de la fillette. Elle aurait su le retrouver, la lire, et elle se serait adaptée à la situation. Les souvenirs intimes de celle qui, autrefois, fut humaine autant d’âme que de corps, ressemblaient à un rêve inaccessible ou à une réminiscence lointaine... Une ombre qui n’existait que pour elle, car elle avait du sens pour le voyageur. Une infime partie de ses sentiments était lié à ce rêve...

 

            Une autre bulle sortie du néant s'épanouit dans sa conscience hybride... Mead’ avait tissé son propre destin et pensé à tout, jusqu’à l’impensable. Bientôt, avec les siens, d’autres tisseurs, elle pourrait connaître le repos éternel et l'oubli total... pour disparaître à son tour. Non, ce n’était pas exact. Les Tisseurs n'avaient nullement trouvé la paix... Au contraire.

 

            Elle en ressentit de l'amertume et une profonde déception. Jamais elle ne disparaîtrait pour se fondre dans l'obscurité ou la luminescence du néant. C'était à cause de cet avenir qu'elle se trouvait ici, qu'elle devait survivre et veiller aussi longtemps que cela lui serait possible.

 

Et protéger...

 

Elle se sentit soudain si fatiguée. Elle voulait tellement s’endormir. Elle devrait résister des jours, des semaines, des mois, des années pour faire ce qui était attendu d’elle et semer les premières graines d’un autre futur possible.

 



26/06/2013
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