Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

Prologue 2

  

1875.

       — Tu sais que sur certaines planètes, je suis considéré comme un dieu ?

 La petite fille aux longues nattes rousses secoua la tête, puis reporta son attention sur sa bottine afin de la relacer. Puis elle lissa sa jolie robe du dimanche avant de le regarder attentivement. Sa petite bouche rose se tortilla un court moment mais aucun son n'en sortit. Ses pupilles noires qui semblaient déjà déborder sur un iris marron se dilatèrent encore plus tandis que ses paupières se refermaient légèrement. Elle le jaugeait comme elle l'avait souvent fait ces derniers jours. Il lui avait raconté tellement d'histoires toutes plus invraisemblables les unes que les autres sur les différents dieux qu'il disait avoir bien connus. Il lui avait aussi raconté l'histoire de quelques héros, mais il prétendait en avoir rencontré moins que des dieux, et c'était il y avait très longtemps. Elle savait que tout n'était pas possible. À commencer par l'existence des dieux. Ce n'était que des histoires pour effrayer les vieilles bigotes et les enfants qui risquaient de mal tourner, disait l'oncle Charles. À chaque fois, la tante Emma le reprenait doucement. Mais elle, du haut de ses quatre années de petite humaine, bientôt cinq, elle savait ce qu'il en était : de dieux, seul ou multiples, il n'y en avait point. Cela ne voulait pas dire qu’il n’y avait pas quelque chose… ou quelqu’un, mais quoi qu’il fût, il ne présenterait sûrement pas comme une divinité. Le concept lui-même lui serait sans doute totalement étranger.  

 Et même si les dieux existaient, quelque part dans l'univers, cet être, devant elle, n'en était pas un. Les dieux ne pouvaient pas mourir. Ni souffrir comme il souffrait. Elle avait vu les blessures sur son dos qui commençaient à cicatriser. Il y en avait une, plus ancienne, comme si quelqu’un lui avait enfoncé un pieu ou une lance à travers le thorax. Cette plaie était partiellement guérie. Mais les plus impressionnantes étaient les autres… C’était comme s’il avait reçu des coups de fouet, mais un fouet dont les lanières auraient été de braises. Il en résultait de profondes blessures rougeoyantes et purulentes qui ne voulaient pas guérir et qui inquiétaient l'oncle Charles. Il n'avait pas été aussi inquiet depuis le jour, pas si lointain, où elle était restée plusieurs semaines sans parler. C'était après la disparition de ses parents.

 Évidemment, l’oncle Charles ignorait qu'elle avait ressenti son inquiétude. Quelques jours plus tard, un après-midi, elle l’avait entendu parler avec des hommes de l'ambassade anglaise et des policiers. Ces derniers avaient terminé leur enquête et avaient conclu à l'effondrement accidentel des catacombes à l'intérieur desquelles ses parents effectuaient des fouilles archéologiques. Les corps n’avaient pas été retrouvés sous les décombres, et ne le seraient pas avant longtemps tant les conditions de déblaiement étaient difficiles, mais les agents étaient venus remettre aux Darwin l'autorisation de ramener la petite fille en Angleterre. Non sans poser quelques questions à son sujet car des ouvriers du chantier archéologique avaient juré l’avoir vue avec ses parents, dans la crypte, quelques minutes avant son effondrement, et des employés de l’hôtel l’avaient vue partir avec eux pour le site archéologique, comme chaque jour depuis leur arrivée. Personne n’expliquait qu’elle ait été retrouvée endormie dans la chambre d’hôtel de ses parents.

 Elle se souvenait de ces hommes aux costumes clairs. Chacun des agents avait une énorme moustache qui lui barrait une figure rougie par la chaleur et le soleil syriens. Ils transpiraient à grosses gouttes. On aurait dit que toute l'eau que contenait leur corps essayait de s'en échapper. Pour eux, elle était maintenant censée croire que ses parents étaient partis en voyage quelque part. Ils ignoraient qu’il n’y avait pas un seul endroit sur la Terre où ils seraient allés sans leur enfant. Mais elle n'avait aucune raison de les détromper parce que, d'une manière certaine, c'était le cas. Elle ne leur dirait jamais qu’elle était morte dans le même accident qu’eux. En quoi cela changerait-il quelque chose à sa situation ?

 Au contraire, mieux valait en rester à la seule version qu'ils connaissaient et qu'ils acceptaient : celle où on l’avait retrouvée endormie sur le lit de ses parents, dans la chambre qu'ils louaient, à cet hôtel dans lequel descendaient tous les européens de passage dans la région. Le médecin venu l’examiner décela une légère fièvre. Cela permit aux enquêteurs de penser que ses parents l’avaient renvoyée à l’hôtel pour se reposer et reprendre des forces. Les employés du chantier comme ceux de l’hôtel, vaquant à leurs occupations, n’avaient pas prêté attention au retour de l’enfant, tout simplement. Cette fièvre lui avait sauvé la vie, c’était ce qui importait.

 Pourtant, la réalité était toute autre.

 Elle s'était retrouvée, sale, poussiéreuse, les vêtements déchirés, les cheveux emmêlés, dans cette chambres, sans savoir comment elle y était parvenue, sans souvenirs des instants précédents. Elle avait fait une grande toilette avant de se changer, s'était débarrassée de ses vêtements abîmés, d’abord dans un sac relégué au fond d’une armoire et, plus tard, dans l'une des poubelles à l'extérieur de l'hôtel en espérant pour que personne ne les retrouve. Ensuite, elle était retournée dans la chambre d’hôtel, anormalement épuisée, le corps rompu, décollé, désolidarisé de l’âme d'enfant qui l’habitait, avant, et l'esprit comme une page blanche, et l’impression que quelque chose, ou quelqu’un l’observait… de l’intérieur. Elle s'était endormie comme les fois précédentes, à la façon d’un nouveau-né qui trouverait dans le sommeil les forces régénératrices nécessaires à au développement de son corps et de son esprit.

 Cette pensée n’était pas à l’enfant… Elle appartenait à celle qui avait pris sa place. À elle aussi ses souvenirs étaient épars. Il n'y avait que la douleur dont elle se souvenait. L'énergie qu'elle avait mis à survivre, à s'accrocher à ce petit corps qui n'était pas le sien. Où se trouvait-elle avant ?  Juste avant... Elle ne s'en souvenait plus malgré ses efforts, alors elle s'était battue pour ne pas partir de cette enveloppe... et pour que le cœur de ce corps si frêle, si fragile continue à battre. Elle s'était enveloppée de cette chair qui peinait à se réchauffer. Elle lui avait fait don de sa propre énergie, ou de ce qu’il en restait encore. Elle s'était scellée à lui et au fantôme de l'âme qui l'avait quitté. Bientôt, elle oublierait tout, comme à chaque fois. Jusqu’au moment où, le temps venu, enfin, il lui faudrait accomplir sa mission. Elle en avait l’étonnante certitude. Ce ne serait peut-être pas dans cette vie dont elle ne garderait guère plus de souvenirs que la précédente, ni dans la prochaine.

 A cet instant, elle se sentait trop faible, pas encore assez habituée à son nouveau corps et à ses fonctions. Elle devait reprendre des forces. Bientôt, et pour un temps bref, ses souvenirs lui reviendraient, les idées s’éclairciraient. Il fallait du temps pour s’adapter à un nouvel environnement, pour juger le chemin parcouru et évaluer celui qu’il restait encore à effectuer. Il lui faudrait aussi du temps pour établir une stratégie et préparer les prochaines étapes de la translation. Être, en apparence, comme n’importe quel autre humain de cette planète, de cette époque, et non une revenante, un esprit dans un corps qui n’était pas le sien.

 La parole était une de ces fonctions parfois difficiles à acquérir.

 Ce n'était pas qu'elle ne voulait pas parler. Elle ne le pouvait pas tout simplement. Elle avait essayé, mais sa gorge refusait de lui obéir. Les mots restaient coincés à mi-chemin entre son cerveau et ses cordes vocales. Cela ne lui était pas souvent arrivé. Autrement, elle se souviendrait plus encore de cette douleur... de sa gorge enflammée… Cela s’ajoutait à cette peur de ne pas pouvoir faire vivre ce corps... et de ne pas lui survivre alors qu'elle avait encore tant de choses à préparer dans ce monde, des choses dont elle ne parvenait pas encore à se souvenir, des choses qui n'avaient rien à voir avec la manière de faire fonctionner ses cordes vocales et dont elle se souviendrait peut-être que le moment venu. Comme avec ce corps, elle était en territoire inconnu. Cela ne devait pas être si compliqué que cela à faire fonctionner, pourtant. Il fallait simplement comprendre le mode d'emploi de la machine complexe, de ce nouvel instrument tellement délicat et sensible…

 Au moins, dans pareilles conditions, difficile de s’exprimer avec les autres enfants de son âge. On ne l’avait donc pas envoyée au pensionnat dans lequel ses parents l’avait inscrite avant leur accident. L’oncle Charles et la tante Emma avaient aussi refusé de la placer dans une institution spécialisée comme l’avait préconisé le médecin. Et, si elle refusait encore de parler, elle savait fort bien écouter.

 Depuis que l’étranger avait élu domicile chez les Darwin, elle allait régulièrement le retrouver dans sa chambre lorsqu’il prenait son petit déjeuner, en fin de matinée au laboratoire de l’oncle Charles, ou à l’orangerie l’après-midi. Elle préférait nettement cette dernière avec ses grandes verrières, et avec toutes ses plantes exotiques ramenées par l’oncle Charles au retour de ses voyages, à son laboratoire sombre, aux odeurs de mort, encombré d’objets étranges et menaçants, et d’animaux empaillés. De plus, il y faisait aussi beaucoup plus chaud.

Elle recherchait la compagnie de L’étranger pour ses fabuleux récits mythologiques et pour ces mondes merveilleusement étranges qu’il disait avoir visités. Au début, cependant, c’était pour tout autre chose. Elle avait ressenti la nécessité oppressante de le savoir proche d’elle, de le surveiller, sans savoir pourquoi exactement. L’état dans lequel il se trouvait ne lui permettait pas de se montrer dangereux vis-à-vis de ses hôtes, mais c’était plus fort qu’elle.

Petit à petit, certains souvenirs lui étaient revenus, et elle avait compris le sens de cette impression. Mais il était trop tôt. Ni l’un ni l’autre n’était encore préparé à ce que l’avenir attendait d’eux…

Il y avait encore tellement à faire… Elle avait encore beaucoup à apprendre ou à réapprendre, sur lui comme sur elle, sur l’humanité et sur la vie en général. Elle comptait notamment sur son tuteur pour lui apprendre comment l’Homme était arrivé au sommet de la chaîne alimentaire et à un degré tel d’intelligence qu’il avait créé des civilisations, en avait détruit tout autant. Il pouvait aussi, après des siècles de recherches scientifiques, quitter le sol de sa planète natale grâce à des dirigeables. Il était même sur le point de construire de gigantesques croiseurs pour aller dans les étoiles. Apprendrait-il aussi à combattre un ennemi dont la puissance était telle que nul, en dehors d’elle-même, sur cette planète ne pouvait la concevoir ?

Elle reporta son attention sur l’homme blessé et alité. Elle chercha chez cet être étrange ce qui pouvait faire de lui un dieu. Il avait de longs cheveux noirs bouclés, parcourus de quelques mèches blanches, retenus sur sa nuque entre de fines tresses, une barbe fournie, grisonnante elle aussi, mais courte, la peau tannée comme les hommes qui passaient leur vie à parcourir les étendues désertiques de sable, de terre sèche ou de glace. Ses yeux d’un noir profond semblaient avoir vu beaucoup de choses. Il y avait en eux quelque chose qui semblait hors du temps, mais pas seulement. Ils étaient ceux d'un aigle, et son nez lui en donnait le profil. Toutefois, avec elle, son regard se faisait le plus souvent amical, et même espiègle. Il ne riait pourtant jamais et restait constamment sur le qui-vive.

Homme ne pouvait être, en ce qui le concernait, le terme approprié. Elle le savait. Comme elle, il n'en avait que l'apparence, et encore. Il devait être plus qu'un homme, sans aucun doute. Mais un dieu ? Il avait peut-être l’apparence d'un demi-dieu. Cela, elle pouvait bien le croire parce qu'il n'avait rien d'un géant. Dans les légendes qu’elle connaissait, les dieux étaient des géants. Et les demi-dieux, eux, n'étaient pas immortels ou insensible au passage du temps.

L’Étranger n'avait pas l'air d'un vieil homme. Mais ne lui avait-il pas dit qu'il avait été un enfant au cœur des grands empires antiques et qu’il y avait grandi ? Il était devenu adulte à l'époque où ces derniers commençaient à s'effondrer les uns après les autres, au moment où d'autres civilisations légendaires s’élevaient et se faisaient connaître des hommes, dans leur histoire comme dans leurs légendes.

L'être à l'apparence d'homme assis dans le lit, devant elle, était une force de la nature. C’était un fait, sans quoi, il n'aurait jamais survécu à de telles blessures. Elle ignorait ce qui lui était arrivé. L’avait-il seulement raconté au scientifique ? Qui l’avait ainsi torturé  ou contre quoi s’était-il battu ? Quels chemins l’avaient conduit chez les Darwin ?

Elle ne connaissait qu'une seule catégorie de créatures capables de survivre à de telles blessures, mais aucun membre de cette espèce ne pouvait prétendre être un dieu, car elle avait été exterminée, il y avait des millénaires de cela. À moins que... Ce n’était qu’une légende après tout...

Elle avait alors regardé à l'intérieur de son esprit, furtivement. Il était assurément ancien et bien chevillé au corps qu'il habitait. Elle l'envia pour cela. Elle avait regardé à l'intérieur de lui, et il l'avait sentie comme s’il était aux aguets. D'ordinaire, personne ne le pouvait. Elle n’avait pas discerné de menace de sa part, mais plutôt une forme de défiance, et de l’appréhension comme s’il la savait capable d’accomplir cet acte, et qu’il attendait qu’elle agisse pour la rejeter, lui refuser l’accès de son esprit. Il en connaissait les risques.

Comment le savait-il ?

Elle ne savait que penser à son sujet. Il était finalement bien différent de toutes les autres créatures qu'elle avait pu rencontrer, même si elle ne parvenait, encore une fois, pas à se souvenir de celles-ci. Mais rares étaient celles qui se rendaient compte de ses incursions dans leur esprit, uniques étaient celles qui parvenaient à lui résister en la repoussant ou carrément en l’expulsant…

Elle avait décidé. Non, il n'était pas un dieu. Les dieux étaient des imbéciles prétentieux, imbus d'eux-mêmes et de leurs pouvoirs. Il n'était pas de ceux-là. Elle le sentait. Et lorsqu’un dieu était blessé alors il se guérissait lui-même grâce à ses pouvoirs magiques. Lui, il n'avait même pas la force de marcher certains jours, et il dormait beaucoup trop. Les dieux ne dormaient pas. Ils ne rêvaient pas non plus, alors que ses sommeils à lui étaient profondément agités. Elle l’entendait parfois gémir la nuit. Enfin, les dieux ne racontaient pas aux enfants des histoires de héros aux prises avec des monstres. Et lui, il lui en avait déjà raconté beaucoup.

Mais que savait-elle vraiment des dieux ? En avait-elle déjà rencontré ?

Elle secoua la tête. Non, il n'était pas un dieu.

Il était plus qu'un dieu. Il était un dragon... un dieu-dragon, peut-être… un drægan... Plus qu'une légende, il était un mythe. Leur rencontre ne pouvait pas être due au hasard. Elle l’avait enfin trouvé… ou bien il l’avait retrouvée… Mais trop tôt. Beaucoup trop tôt.

— Pardon, vous pouvez répéter, jeune demoiselle ?
Elle secoua de nouveau la tête pour dire non.
— Qu'est-ce qui vous fait croire que je ne suis pas un dieu ?

Elle aurait pu descendre de son fauteuil, aller poser son doigt sur l’une de ses blessures les plus douloureuses et appuyer suffisamment fort pour le faire pester comme à chaque fois que l’oncle Charles venait les nettoyer avant de changer ses pansements, mais il n'aurait pas plus apprécié. Et quelle autre utilité cela aurait-il eu à part le faire souffrir davantage ? Elle voulait qu’il se rétablisse. Elle avait besoin qu’il guérisse quoi qu'il soit destiné à faire dans le siècle à venir.

Charles et Emma l'appelaient Adad. Elle trouvait que c’était un prénom plutôt doux pour quelqu’un qui ne voulait précisément pas l’être. Qui était-il réellement ? D'où venait-il ? Quel serait son rôle exact dans l'avenir de ce monde ? Serait-il de ceux qui mèneraient la bataille finale, ou bien de ceux qui se sacrifieraient pour que ce monde puisse vivre ? Serait-il de ceux qui participeraient à le détruire ? Serait-il un obstacle qu'il faudrait éliminer ? Elle l'ignorait encore. Il lui faudrait sans doute plus d'une vie pour le savoir.

L'étranger soupira. Il ne l'avait pas quittée des yeux un instant, guettant une réaction sur son visage ou dans son attitude. Attendait-il qu'elle prononce ses premiers mots de petite humaine ? Il devait se douter que rien n'y ferait. Elle ne parlerait pas. Aucun son ne sortirait de sa petite gorge.

Il se demanda si les pouvoirs de Mead' pouvaient la guérir de son mutisme.

Elle fit un gros effort pour ne pas sursauter de surprise autant que de frayeur. Il avait bien pensé cela. Distinctement. Aucune pensée aussi claire n'avait autant bruissé dans son esprit de petite fille. C'était comme s'il la lui avait envoyée, ou plutôt comme s'il lui avait totalement ouvert l'esprit, le temps de lui insuffler cette pensée, de lui faire comprendre qu'il savait qui elle était vraiment. Il n'avait pas cherché à aller plus loin contrairement à elle. Jamais, depuis qu'elle avait repris conscience dans ce corps, elle ne s'était sentie si ébranlée, si désemparée. Encore une fois, il avait pris soin de ne pas se montrer menaçant afin de ne pas l'effrayer.

 Oui, il était bien étranger à ce monde. Oui, il était bien quelqu'un de différent. Pas totalement humain, et il savait ce qu'elle était. Elle évita de le regarder. Assise sur sa chaise près de l'une des deux fenêtres de la grande chambre, elle tourna la tête en direction du beau jardin anglais qui sortait tout juste de l'hiver. Elle le regarda comme si c'était la première fois qu'elle le voyait.

 D’une certaine manière, c’était le cas, mais cela ne durerait pas. Il y avait les choses dont elle ne s'était toujours pas souvenue, et puis, il y avait celles qu'elle avait oubliées. D'autres souvenirs, pensées, sentiments et impressions partiraient encore. Les vestiges de l'esprit de ce qu'elle avait été avant la translation, et ceux, fantomatiques, de l'enfant dont elle avait pris le corps, disparaîtraient avec le temps...

 Non, pas tout à fait...
 
 Les siens, ceux qui lui étaient propres, seraient simplement recouverts d'un voile. Le moment venu, ils ressurgiraient et lui indiqueraient la voie à suivre...

 En attendant, elle se construirait d'autres souvenirs, ceux d'une enfant qui recommençait une nouvelle vie après la mort de ses parents. Elle apprendrait à sentir et ressentir comme n'importe quel être en période d'apprentissage, à comprendre et à appréhender ce monde et ces êtres qui l'entouraient désormais. Il en serait ainsi, de vie en vie, jusqu'à l'accomplissement de sa mission.

 Elle le sentit sourire, intérieurement, derrière son épaule, sa nuque, son dos. C'était comme un frisson glacé qui venait de lui parcourir l'échine et avait atteint son système nerveux. Était-il satisfait du tour qu'il venait de lui jouer, à elle, la petite voleuse de pensées ? Était-ce aussi un avertissement ? Voulait-il qu'elle en ait conscience et qu'elle n'essaie plus jamais d'entrer dans son esprit ? Se montrerait-il implacable si jamais elle recommençait ?

 Elle sentait combien il pouvait être rusé et dangereux. Enfant ou non, humaine ou pas, il n'hésiterait sans doute pas à la punir si elle passait outre l'avertissement. Mais elle ne le craignait pas. Quoi qu'il puisse tenter contre elle, il ne lui ferait aucun mal parce qu'elle était plus forte que lui. Si elle le souhaitait, s'il représentait le moindre danger pour elle, elle pouvait le détruire d'une simple pensée. C'était comme une sorte de mécanisme d'autodéfense ancré au plus profond de son être. Cependant, elle comprenait son besoin d'intimité. Elle le lui accordait volontiers.

 Ou bien y-avait-il autre chose qu'il cachait si profondément qu'elle n'avait même pas pu l'apercevoir ou même le percevoir ? Savait-il quelque chose qu'elle ignorait encore ? Attendait-il quelque chose d'autre d'elle ? Elle avait bien ressenti une sorte de confusion dans son esprit, quelque chose d'ancien mais bien présent, sans pouvoir en déterminer la cause. Était-ce cela qu'il lui cachait ?

 Il aurait besoin d'elle, un jour. En avait-il le pressentiment ?

 Il ne s'était réfugié chez l'oncle Charles uniquement à cause de ses blessures ou parce qu'il souhaitait comprendre ce qui était en train de lui arriver, ce qu'il était devenu. Certes, il voulait que le vieil homme trouve le moyen d'enrayer la propagation du mal dont il était atteint. Il convoitait aussi un artefact découvert en Assyrie par Henri, le père de la fillette, son père. Il l'avait confié à aux Darwin, bien avant la naissance de sa fille. Charles l'avait relégué au grenier, parmi des boites scellées et d'autres choses oubliées. Cet objet, l'Étranger lui avait déjà parlé dans plusieurs de ses histoires. Il l'appelait L'Occulteur de Mondes.

 Bientôt, il lui demanderait d'aller le chercher dans le grenier et de le lui remettre. Elle le ferait parce qu'elle savait que Charles ne s'en apercevrait jamais, parce que ce ne serait pas tout à fait un vol, parce que cet objet appartenait à l'Étranger, et parce que c'était ce qu'elle devait faire.

 Comme une bulle de savon disparaissant soudain, après avoir longuement voyagé dans l'air, cette idée s’évapora sans qu’elle sache d’où elle lui était venue. Elle s’était évanouie comme une de ces bulles s'envolant vers le ciel et éclatant bien avant de l'atteindre, dispersant ainsi ses particules irisées dans le néant.

 Il y avait aussi Constance, sa mère ... Elle se corrigea instinctivement : la mère de l’être dont elle avait pris la place. Depuis que L’Étranger avait vu son portrait posé sur le piano, il ne cessait de poser des questions à son sujet à Emma et à Charles. Constance habitait son esprit... Il y avait des images d'elle dans son esprit… des yeux bruns en amandes, de longs cheveux blond roux nattés sur sa nuque, un sourire éclatant dans un visage clair rempli de taches de rousseur. L’avait-il connue avant l’accident ? Il y avait aussi le souvenir de deux hommes. Elle ne les distinguait pas vraiment, mais l’un pouvait être son père. Elle ressentait le respect que leur portait Adad Melqart. Et aussi surprenant que cela paraisse, il y avait aussi de l'admiration. Ces êtres avaient une place à part dans sa mémoire... Pourtant...

 Pourtant, s’il avait rencontré Constance, ou son père, elle s’en souviendrait certainement… Ce souvenir serait inscrit dans l’esprit de l’enfant.  Il y avait quelque chose qui le liait à ses parents... Dans son esprit, cette femme et cet homme étaient à la fois comme un rêve inaccessible et un souvenir lointain... Un souvenir qui n'avait pas existé, et qui n'avait de sens que pour lui. Une partie de son âme était liée à ce rêve ou à ce souvenir...

 Une autre bulle sortie du néant s'épanouit dans son esprit hybride... Ceux qui avaient tissé son destin avaient bien fait leur travail. Ils avaient pensé à tout, jusqu’à l’impensable, d'une vie à l'autre. Bientôt, comme tous les siens, Mead’ pourrait trouver le repos éternel et l'oubli total... avant de disparaître à son tour. Non, c’était encore une légende. Il n'en serait rien, elle avait la certitude. Les siens n'avaient jamais trouvé le repos...

 Elle en ressentit de l'amertume et une profonde déception. Elle non plus ne trouverait pas le repos éternel et l'oubli total. Jamais elle ne disparaîtrait pour se fondre dans l'obscurité ou la luminescence du néant. C'était même à cause de cela qu'elle était ici... À cause de cela qu'elle devait survivre et veiller... Veiller... Elle ne savait plus à quoi ou sur quoi... ou sur qui... Elle se sentait soudain trop fatiguée pour cela.



26/06/2013
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