Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

Prologue 1

           

PROLOGUE 1

XIXe siècle – Oxford, Grande-Bretagne, planète Terre. Janvier 1849 calendrier grégorien.

           

            L’hiver 1849 fut l'un des plus terribles que la Grande-Bretagne ait eu à subir depuis le début du siècle. Un brouillard épais couvrait la région. Ce n'était pas la première fois. Toutefois il ne subsistait guère des jours durant sur Oxford et sa banlieue. Dans la région, il n'existait pas une pierre qui ne suintait l'humidité, pas une touffe d'herbe qui ne pourrissait à cause des pluies incessantes des semaines précédentes. La ville souffrait jusqu’au plus profond de ses entrailles. Une sorte de mousse gluante comme de la bave de crapaud rendait le sol de ses rues glissant. Parfois, des morceaux de pavé collaient tant aux sabots des chevaux qu’ils s’extrayaient de leur habitacle d'origine. Des cavités se formaient dans la chaussée et une eau saumâtre et malodorante les emplissait en quelques minutes. Des égouts débordants s’échappaient des milliers de rats à la recherche du moindre endroit sec et sombre.

 

            Les élégantes de la cité évitaient de quitter leurs hôtels cossus de peur de salir leurs délicates toilettes au passage des voitures à chevaux et de se briser une cheville en glissant. Celles qui s'y risquaient, d’une démarche maladroite, voyaient leurs efforts de coquetterie anéantis. L'humidité ambiante alourdissait les tissus, étiolait leurs couleurs. Les pesants chapeaux ouvragés finissaient par ressembler à des salades manquant cruellement de fraîcheur. La gent masculine s'en sortait tant bien que mal grâce au gibus. La pluie semblait glisser sur celui-ci faute de prise. Il gardait les crânes chauves ou éclaircis par les ravages de l’âge au chaud et au sec. L’eau finissait néanmoins par dégouliner le long de leurs épaules, leur dos et leur plastron. Elle alourdissait leur manteau d'hiver, tant et si bien qu’ils donnaient le sentiment de porter le poids du monde sur ses épaules.

 

            Ceux qui s'adaptaient et tentaient de tirer le meilleur parti de cet univers de poisse, de pourriture et de froidure, ne portaient ni de jolies robes de soie, de satin ou de velours, ni de chapeaux à fleurs surmontés de voilettes, ou de manteaux en cachemire, sauf récupérés chez un fripier ambulant. Ils ne vivaient pas dans la sécurité des bâtisses opulentes ou le confort des hôtels somptueux, à moins de les squatter à l’insu des gardiens ou de leurs propriétaires. Ils ne dormaient pas à l’abri de jolies chambres bien chauffées, mais sous des combles parcourus de courants d'air froid en hiver, baignés d’une suffocante chaleur en saison chaude. Ceux qui vivaient au sein des quartiers ouvriers n’étaient guère mieux lotis. Ils ne se plaignaient pas, de crainte que leurs malheurs empirent. Les bâtisses, infiltrées par l’humidité étaient devenues insalubres. Le bois et le charbon, avalés par les poêles et les cuisinières en fonte, refusaient de brûler. Des miséreux, des vieillards et des infirmes vivaient au fond des étables, des porcheries, des poulaillers, ou au milieu d'amoncellements de cageots et de bouts de tissus tendus, dans un semblant d'espace personnel, à l’abri des regards.

 

            La classe ouvrière connaissait un taux de mortalité extraordinairement haut. En vérité, plutôt de disparitions. Quand un employé ne pointait plus à l'usine plusieurs jours de suite, quand un domestique abandonnait ses seaux plein d'eau près d'un puits sans laisser la moindre trace, quand une prostituée n’effectuait plus les cents pas sur son trottoir, ils étaient alors considérés comme disparus, mais pas encore décédés, bien que nul ne se fasse d’illusion sur ce qui leur était advenu. Habituées aux règlements de compte entre gangs rivaux, dettes impayées, crimes crapuleux, suicides et épidémies, et par manque de moyens, les autorités judiciaires n’entreprenaient rien. En revanche, lorsqu’un notable et sa famille disparaissaient, abandonnant leurs possessions, et un dîner à peine entamé, cela devenait autrement dérangeant.

 

            Le premier à s'en émouvoir fut Cyrus Haviland. Il écrivit un compte-rendu détaillé au sujet des disparitions qui ne laissaient aucun doute. Six cas sur la cinquantaine dont il prit connaissance. Il transmit son rapport à son supérieur hiérarchique. Pas à celui qui se situait directement au-dessus de lui, mais quelques crans plus haut. À cela, une raison simple : le premier avait disparu tandis qu'il se rendait chez sa mère, à la campagne, en périphérie de la ville. Trouvant curieux que les bouteilles déposées, la veille, sous le porche du cottage ne lui soient pas rendues, le laitier avait donné l’alerte. Leur absence indiquait que l’Inspecteur en chef ou l’un de ses proches les avait ramassées. Les bagages, déchargés et déposés sur le pavé humide et froid du hall de la résidence y étaient restés quatre jours durant. Jusqu’à ce que son subalterne, Haviland, investisse les lieux avec un collègue et six agents de ville. Ils ne trouvèrent aucune trace de présence humaine à l’intérieur de la propriété. Pas le moindre cheveu de la perruque de l’inspecteur en chef, de sa mère, ou du cocher qui l'avait conduit sur les lieux. Les chevaux de la berline et les petits chiens de race de la vieille dame avaient également disparu. Rien, à part la carriole renversée, ne démontrait une lutte acharnée destinée à sauver leur vie. L’inspecteur prit soin de le mentionner dans son rapport. Il s'agissait de la cinquième absence inquiétante. 

 

            La sixième était celle du super intendant, une semaine et un jour après son subalterne. Il avait disparu avec sa femme et leurs six enfants, un dimanche, probablement juste à la fin du déjeuner familial auquel participaient également sa sœur et son beau-frère et leurs trois marmots en bas âge. Au total, treize personnes s'étaient littéralement volatilisées. Le policier ne tenait pas à devenir le septième cas d’évanouissement sans explication ni trace relaté par l'un de ses collègues, et classé.

 

            En règle générale, les enquêtes criminelles de province restaient de simples comptes rendus qui parvenaient rarement jusqu’à Londres. Là, ces affaires dépassaient ses compétences.

 

            En une semaine, Oxford vit débarquer un contingent constitué de policiers à l’uniforme impeccable et de soldats coloniaux à l’allure aussi rigide que des barreaux de chaise. Les premiers n’étonnèrent pas. Les seconds détonnèrent carrément dans la société conventionnelle et hermétique de la cité. Pas autant que les hommes en costume sombre, lunettes à verres noirs, cerclés d’or ou d’argent, haut chapeau qui dirigeaient l’ensemble. Ils portaient des cannes qui, entre leurs mains, s’apparentaient à des armes. Les uns comme les autres n’évoquaient pas les forces de l’ordre habituelles. Quoique cette idée tienne d’une opinion personnelle et non d’une réalité prouvée, Haviland se fiait à ses intuitions et préférait se méfier. Ils agissaient sur les ordres de la Reine Victoria et de son premier ministre, Lord John Russel, l'apprit-il plus tard. Ils prirent possession de l’ensemble des bâtiments de l’Université.

 

            Les nouveaux arrivants ne correspondaient pas aux renforts idéaux imaginés par le policier. Ils n'accomplissaient pas les tâches habituelles et n’expédiaient pas celles qui paraissaient ingrates à un homme tel que Cyrus Haviland. Ils étudiaient, dans le détail, les dossiers des enquêtes en cours comme les anciennes, et menaient de nombreuses vérifications dans les endroits où les enlèvements s’étaient produits. Ils s’y rendaient, procédaient à des échantillonnages qu’ils confiaient, à des fins d’analyses, aux chimistes les accompagnant.

 

            Selon Haviland, à part les six disparitions le touchant de près, il n’existait pas de nouveaux cas, quant aux anciens... Sans ressentir la moindre culpabilité, il se disait qu’il ne pouvait rien pour les morts. Il était certain du sort funeste des autres victimes. Seuls les vivants importaient. Cependant, il avait eu beau ordonner, distribuer des consignes, puis tenter de simples suggestions, à chaque fois, un officier l’écoutait poliment sans donner suite à ses demandes. Les nouveaux venus n’obéissaient qu'à une seule personne : un dénommé Lafferty.

 

            Cyrus Haviland ne connaissait ni son prénom, ni son grade, s'il en avait un. Il l'avait remarqué dès son entrée dans le poste. Lafferty était un homme de grande stature, au physique et à l'attitude charismatique. Il dirigeait le curieux régiment et ses lieutenants sans paraître leur donner des ordres ou leur imposer la moindre théorie sur les disparitions. Apparemment, selon les brèves discussions que l’inspecteur d’Oxford put capter entre les hommes en costume sombre et les militaires, ils devaient garder l'esprit ouvert. Sur quoi ? Une question qu’il se posait sans en trouver la réponse. Et les jours passant, l'inspecteur se demandait s'il désirait vraiment la connaître.

 

            Charismatique, mais taciturne, le responsable de cette unité lui donnait des sueurs froides. Pas le genre de personne avec laquelle il appréciait de passer des moments intimes. Il ne ressemblait ni à un policier, ni à un gangster repenti, ni à l’un de ces détectives grassement payés de Londres. Ses dépenses semblaient autant limitées que sa garde-robe. Il lisait beaucoup, dormait rarement et mangeait peu. L'inspecteur se demandait comment un corps aussi grand et athlétique pouvait supporter un tel régime. Il ressemblait davantage à un archiviste perdu au milieu de ses livres et parchemins, vivant en ascète qu’à un homme de lois. Ou bien il devait s’agir de l’un de ces calvinistes purs et durs.

 

            Les yeux gris de Lafferty ne recelaient ni méchanceté, ni cruauté, au contraire. Cela dit, son regard d’acier semblait aiguisé et pénétrant, pareil la lame du surprenant sabre courbe qui l’accompagnait, même lorsqu'il lisait ou écrivait, installé à sa table de travail. Il s'exprimait rarement en dehors de son cercle de connaissances. L'inspecteur ne parvint à lui parler qu’une fois, brièvement. Il fut marqué par sa voix basse et profonde teintée d’un accent irlandais. Il choisissait chacun de ses mots comme s'il voulait s’en obliger l'économie. Saisi par une crainte instinctive, l’oxfordien évita de croiser son regard. La seule fois où il n’avait pu l’éviter, il avait eu l’impression que cet homme était parvenu à pénétrer au cœur des abysses de sa conscience pour y déchiffrer ses pensées inavouées. Cyrus Haviland s’abstint dès lors de méditer sur ses secrets. Ils en disaient long sur sa véritable nature. Il frémit intérieurement.

 

            Lafferty prononça la fermeture de la Bod, la bibliothèque Bodléienne, au grand dam des étudiants, des professeurs et du personnel. Il ordonna le rapatriement de tous les ouvrages d’histoire, de géographie, de littérature concernant Oxford et ses environs, se trouvant dans les bureaux des professeurs, les salles de cours ou dans de petites bibliothèques annexes que s’étaient appropriés quelques vieux enseignants. Ces derniers ne comptèrent pas obéir à cet étranger à leur petit univers. Aussi ne s’inquiétèrent-ils vivement de ces ordres que lorsque les policiers vinrent fouiller leurs annexes, ainsi que leurs bureaux et leurs logements personnels. Ils n’eurent pas le temps de substituer le moindre des précieux ouvrages. Lorsqu’ils se plaignirent auprès de lui, le doyen les renvoya chez eux sans discussion possible avant de s’isoler dans ses appartements. Il n'était plus le maître de son Université, juste un locataire dont les nouveaux occupants ne souhaitaient visiblement pas la présence.

 

            Malgré le renvoi de ses occupants habituels, le campus ne resta pas désert. L'officier de police et le directeur ne furent pas invités à partager les mystères que protégeaient jalousement les coloniaux. Toutefois, l’inspecteur remarqua que ces hommes ne s'occupaient pas de poursuivre les pickpockets, ou de régler les querelles de beuveries, les violences conjugales, de mettre fin aux paris illégaux et de fermer les tripots clandestins. Ils les arrêtaient, sans tenir compte de l’importance de leurs infractions ou de leurs crimes, les conduisaient dans l’une des salles de Christ Church, les interrogeaient à l’abri des regards, avant de les relâcher en ville. Pour la plupart, du moins. Durant quelques jours, ce fut un incessant va-et-vient de brigands de tous genres, mais aussi d’honnêtes gens, au sein de la prestigieuse institution. 

 

            Ainsi qu’une partie de la population d’Oxford, le doyen et l’inspecteur remarquèrent que les militaires transportaient un arsenal semblant directement sorti de la Tour de Londres durant ses sombres moments. Certains des guerriers provenaient de tribus issues de colonies. Le moins concevable pour les deux notables oxfordiens fut leur appartenance aux forces de l’ordre ou à ce qui y ressemblait le plus. Ils jouissaient des mêmes prérogatives que leurs collègues blancs.

 

            Aucun des étrangers ne chercha à communiquer avec les derniers résidents de l’Université ou aux habitant de la ville. Haviland pensa que la majorité d’entre eux ne parlaient pas anglais et ne dialoguaient qu’entre eux, dans leur langue d’origine uniquement. Une piètre explication qui le laissa satisfait néanmoins.

 

            Le doyen parvint à une conclusion équivalente, avec une immense conviction, parce que cela lui convenait parfaitement. Il ne souhaitait pas adresser la parole à l'un de ces sauvages venus des profondeurs de l'Asie, des déserts d'orient, des savanes africaines, des jungles sud-américaines. Puis il vit débarquer, et s’installer à l’intérieur de la cour d’all-souls-college, les convois de chariots, anciennes propriétés d’un cirque ambulant. Au lieu de fauves, des prisonniers humains, pieds et poings liés par de lourdes chaînes, furent rejoints dans leur prison par les bandits que n’avaient pas libérés les hommes de Lafferty.

 

            D’abord offusqué qu’un tel traitement soit appliqué à des êtres humains, le directeur se ravisa en reconnaissant des criminels notoires parmi les prisonniers :  une espionne et un meurtrier. À l’époque de leur "gloire", la presse les surnommait "La Belle Indienne Sans Pitié" et "Le Croquemitaine". La première sévissait aux Indes, sa patrie de naissance. De parents anglais, elle avait acquis très jeune les coutumes et certaines idées politiques de son pays d’adoption. Les journaux rapportèrent qu’elle avait secrètement épousé l'un des chefs d'une obscure tribu. Initialement arrêtée en tant qu’espionne, elle avait ensuite été accusée du meurtre par exsanguination d'une famille de colons, et de cinq soldats. Le Croquemitaine, lui, avait commis ses méfaits en Écosse. Les victimes étaient des enfants enlevés dans leur foyer pendant leur sommeil. Lors de son procès, il s'était cruellement vanté de les avoir cuisinés et mangés.

 

            Le maître des lieux ne se sentit pas seulement horrifié de voir des criminels dans l’une des enceintes de son université, de les savoir si proches de lui. Il s’imaginait de taille à lutter contre eux si cela devait s’avérer nécessaire. Il n’avait pas une allure athlétique avec son ventre qui dans quelques années l’empêcherait totalement de voir la pointe de ses pieds, il était cependant assez grand et large d’épaule. De plus, il pratiquait régulièrement des exercices en plein air comme la marche à pieds et d’autres… auxquels il s’empêcha avec violence de penser.

 

            Il fut surtout horrifié par l’évidence qu’ils soient toujours en vie alors qu’elle, elle avait été officiellement fusillée à Pondichéry, et lui, pendu à Londres. Leur présence, celle des cages à fauves entreposées dans la cour, celle d'un bataillon d'infirmières et de médecins, celle de sept dignitaires religieux (un abbé, un pasteur, un imam, un rabbin et, curiosité, un chaman, un sorcier noir et un moine bouddhiste), tous installés dans les chambres d’internat, n'avaient rien de rassurant. Le doyen y vit un danger auquel le diable ne pouvait être étranger. Il prit peur. Il remplit ses valises en quatrième vitesse et décida sur le vif d’aller passer les prochains jours chez sa sœur. Le temps d'oublier ce qu'il avait vu. Il ne resta plus que le maître des clés, Vaxent Tenbarts, l'intendant de l'Université, sourd comme un pot, et à moitié aveugle et qui, ayant participé à trois guerres au moins, se fichait comme du premier trou à ses chaussettes de l'agitation régnant sur son empire.

 

            De son côté, Haviland jugea qu’il avait d’autres affaires en cours, certes mineures, en attendant d’en savoir plus sur le sort de ses supérieurs hiérarchiques. Il préférait se tenir loin de cette agitation qu’il regrettait d’avoir contribué à créer

 

 

            Loin de cette agitation, Liam Finley, Peter Woodsburry et Tom Roberts se moquaient du diable et de sa cohorte, même s'ils se signaient à leur évocation. Les gamins, respectivement âgés de 13, 12 et 9 ans, remarquèrent effectivement l’apparition de nouveaux policiers et de militaires patrouillant dans les rue de leur ville. Ces derniers ne s’occupant pas d'eux, ils n'eurent donc, dans l'immédiat, aucune raison de s'alarmer de leur présence. L’une de leurs préoccupations habituelles consistait à vider les poches de ceux qui possédaient de l’argent. Œuvrant près des tripots, il leur fallait surtout éviter les "gros bras", les bandes et les barbillons qui n'hésiteraient pas à leur casser les genoux, à leur couper une main, ou pire. Leur soif d'aventures occupait le deuxième rang de leurs activités. Enfin, leur ultime obsession était celle de tout être vivant : survivre. Ils devaient dénicher à manger, ou de quoi gagner quelques pièces, honnêtement.

 

            Peter avait généreusement proposé de ramasser des escargots dans le parc du domaine de Pellegrin et de les vendre ensuite au marché. Avec de la chance, des gargotiers et des marchands de soupe les leur achèteraient. Les anglais appréciaient les escargots sous leur forme alimentaire, les touristes du continent en raffolaient. Au pire, ils s’efforceraient de les manger afin de se remplir le ventre. Ils n’auraient pas à en avaler de grosses quantités tant ils étaient charnus.

 

            La bâtisse des Pellegrin, une construction entourée d'un immense parc arboré s’élevait à en bordure de la vieille cité depuis un bon siècle. La localité s'était étendue à l’ouest et au sud. Les propriétés et les bâtisses, construits à la même époque, ainsi que les terres qui les entouraient, avaient été avalés par les zones industrielles, intégrés aux quartiers résidentiels. Ils avaient contribué à l’évolution de l’agglomération, contrairement au domaine de Pellegrin. Aujourd’hui, la cité semblait s'en tenir à distance. Une avenue vide de vie séparait la ville de la propriété. Les oiseaux avaient déserté les arbres la bordant. Les cochers effectuaient un détour de façon à éviter d'y passer, et rares étaient les promeneurs s'aventurant sur cette artère. Son atmosphère pesante et son silence lugubre les inquiétaient.

 

            Il en fallait beaucoup pour effrayer des gamins qui connaissaient la faim, la pauvreté et les aléas de la vie, et qui essayaient mettre du baume sur leur existence en ramassant les magnifiques gastéropodes. Ils entendaient les coquilles craquer sous les semelles de leurs souliers. Ils n’avaient qu'à se baisser et les ramasser dans le brouillard épais tombé sur Oxford depuis ces derniers jours.

 

            Les gamins en étaient aux deux tiers de leur récolte lorsqu'ils se rejoignirent au pied de l'immense édifice de briques. Elle n’était pas laide comparé aux majestueux édifices de la ville. Elle aurait même pu être rassurante avec ses briques de différents rouges, ses grandes fenêtres, ses arches soutenues par des colonnes, ses balcons, sa verrière, et ses toits tout en rondeurs. Pourtant, elle leur parût plus qu’impressionnante du haut de leurs jeunes années. Certains de ses éléments ne semblaient pas à leur place ou n'auraient pas dû exister leur parut-il. Il y avait quelque chose de déconcertant dans l'architecture de la vieille demeure. Ils ne parvenaient pas à définir en quoi, ni pourquoi. Était-ce le lierre d’un vert très foncé qui la recouvrait ? À cette saison, les feuilles auraient dû être tombées. Ici, elles arboraient une couleur chatoyante alors que le cœur de l'hiver battait avec force.

 

            — ’savez c’qu'on raconte sur c’te bicoque ? demanda Peter Woodsburry sur le ton de celui qui en sait beaucoup sur la chose la plus secrète de l’Angleterre.

 

            Peter était un garçon aux cheveux bruns, au teint maladif et au regard d’un bleu délavé. Il était petit et maigrichon. Néanmoins les gamins de son quartier ne se seraient pas avisés de lui taper dessus, ou simplement de lui chercher des poux. D'abord, il savait jouer des poings et des pieds. Ensuite, ceux qui s’y essayaient encouraient la vengeance de Liam Finley, plus grand et plus costaud, que les gamins de son âge, et aussi malin qu’un singe.

 

            Liam haussa les épaules. Il avait les cheveux d'un brun sombre, longs et attachés sur la nuque par une ficelle. Les tâches de rousseurs qui constellaient sa figure soulignaient ses yeux bleus et vifs. Habituellement, il était le plus bavard du trio mais depuis qu'ils se trouvaient à l’intérieur du parc, il n'avait pratiquement pas dit un mot. En dehors d’avoir chacun une flopée de frères et sœurs, Peter et lui étaient cousins.

 

            Contrairement à Tom Roberts.

 

            Seul et unique enfant, Tom vivait avec son père. Sa mère était morte en couches. Il avait des cheveux blonds, une figure ronde et joufflue, preuve de sa bonne santé et des yeux aux prunelles d’un marron très doux. Généralement, lorsqu'il s'absentait, son paternel, représentant en matériel agricole, le laissait aux bons soins de la voisine. Tom ne se plaignait pas de sa vie et Ann Donahue n'était pas une mauvaise femme. Au contraire, s'il avait eu son mot à dire, il aurait voulu que son père se marie avec elle. Souvent, il parvenait à échapper à la surveillance de cette bonne Donahue, trop occupée à vendre ses fleurs, en vue de rejoindre Liam et Peter. Si elle se fâchait à son retour, il trouvait constamment le moyen de lui ramener une babiole qui adoucissait sa punition.  

 

            — ’vas nous dire qu'y a des rev’nants dans c'te baraque ? avertit Liam qui connaissait le goût de son cousin pour les histoires d'êtres fantastiques et mythologiques.

 

            — Non. 

 

            Tom s'attendit à ce qu'il y ait une suite. Peter n'ajouta rien. Ils restèrent le nez levé à regarder les fenêtres, cherchant à deviner quel genre de fantôme pourrait y apparaître. Tom eut le sentiment d’être observé depuis la lugubre bâtisse malgré le brouillard. Plus ils la contemplaient, plus cette impression se renforçait...

 

            — Alors, qu'est-ce qu'on radote ? insista Liam que le silence inhabituel de Peter intriguait.

 

            — Rien. Parce que ceux qui sont entrés dans c’te bicoque en sont jamais ressortis.

 

            — Ah oui ? Dis pas qu’tu veux y entrer pour vérifier ? Parce que moi, j’croyais qu'on était là pour rafler des cagouilles, et si on veut les écouler avant la fin du marché, faudrait pas qu'on lambine trop...

 

            – Moi, je ne rentre pas dans c'te baraque, lâcha Tom en baissant la tête. On finit ce qu'on a à faire et on s’tire d'ici, fissa.

 

            Peter haussa les épaules.

 

            — ’ai dit qu'on allait s’faire les meilleurs cagouilles d’Oxford, rien d’plus.

 

            — De toute l'Angleterre.

 

            — Quoi de toute l'Angleterre ? 

 

            Liam sourit.

 

            — T'as dit : "on va s’faire les meilleures cagouilles de toute l'Angleterre".

 

            — Et que si on en ramasse assez, et qu'on les vend tous, avant la fin du marché on fera du bénéfice, ajouta Tom.

 

            — Sûr que j'l’ai dit, acquiesça Peter. Et il est pas né c’ui qui m’fera mentir. Et si on fait ça souvent, on sera riche à Noël. 

 

            Il ponctua sa phrase d'un clin d’œil et d'un éclat de rire.

 

            Simultanément, ils songèrent qu’être fortunés devait être très agréable. Ils devinaient que leur labeur ne les rendrait ni immédiatement, ni immensément riches. Au moins, il ne demandait pas de gros efforts.

 

            Ils convinrent de se séparer de manière à terminer le ramassage et, de se rejoindre, devant la grille du domaine, au bout d’une trentaine de minutes.

 

            La moitié de ce temps passée, Tom remarqua que le brouillard était devenu plus intense. Il balança son sac de toile plein à craquer par-dessus son épaule. Il ne pourrait contenir plus d'escargots sans se déchirer. Le garçon remonta lentement l'allée de graviers humides qui entourait de la demeure. Un crissement le stoppa net. Devant lui, une ombre apparut. Elle se situait à cinq mètres environ. Il mit un cours moment à reconnaître la silhouette de Liam à travers le brouillard. Il soupira et se remit en marche vers lui.

 

            À cet instant qu'il perçut les voix.

 

            Pas vraiment des voix… Plutôt des chuchotements.

 

            Il rejoignit Liam. Lui aussi avait les entendus.

 

            — J’croyais que Peter était avec toi, s’étonna celui-ci.

 

            — Bah, tu vois, ou plutôt tu vois pas, il est pas là.

 

            Un frisson parcourut le dos de Tom. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Il avait continuellement l’affreux sentiment d'être surveillé. Il essaya d'écouter ce que disaient les murmures... Il parvint à saisir de vagues mots : joufflu… nuit… petit... Je les veux... Je veux ses dents... Petites dents...

 

            Liam lui donna un coup de coude dans les côtes qui le sortit de sa léthargie.

 

            — On dirait qu'une aut’équipe veut nous piquer not’business... La clique à Johnny Eccleston, j'te parie... Ils essaient d’nous faire peur et d’nous piquer not’butin… Va falloir qu'on leur fasse savoir : ici, c'est chasse gardée. Propriété privée. Va chercher Peter... Pendant c’temps, j'essaie de voir si y a moyen d'avoir l'dessus. 

 

            La frayeur de Tom descendit d'un cran. La bande de Johnny Eccleston ne figurait au premier rang de sa liste de souhaits, mais aucun de ses membres ne ressemblait à un esprit frappeur.

 

            Il avait aperçu Peter plus tôt, près de la fontaine. Il marcha dans sa direction d'un pas léger et discret, quoique moins assuré qu'il l'aurait souhaité. Il entendait constamment les chuchotements et les rires grinçants. Ils ressemblaient à des murmures étouffés. Il buta contre un obstacle. Pas un caillou, il en fut certain, et tomba le nez dans un mélange gravillons et de terre envahis d’herbe humide et froide. Son sac de toile passa par-dessus son épaule.

 

            Il se releva, jurant à voix basse, replaça sa casquette sur sa tête et tourna sur lui-même pour comprendre ce qui l’avait fait chuter. Il vit le grand panier en osier de Peter, totalement renversé, vidé de son contenu. Tom commença à ramasser les mollusques éparpillés dans les cailloux humides. Ils tentaient de se carapater, lentement mais sûrement. Il tira son propre sac à côté du panier avant de secouer sa veste trempée et terreuse. Un bruit sinistre, pareil à une mâchoire qui se referme sur le vide, à des godillots écrasant des coquilles d'escargots ou une tige de bois sec qui se casse, l’incita se redresser avec vivacité. Le bruit provenait de la fontaine... Là où il avait vu Peter, la dernière fois.

 

            — Peter ? souffla-t-il faiblement, effrayé.

 

            Son appel se répéta… tel un écho, anormalement déformé car il n’y reconnut pas sa propre voix.

 

            Retenant son souffle, Tom avança, lentement, aussi silencieux qu'un écureuil. L’eau sombre du baquet de la fontaine était gelée et la glace, opaque, gercée, légèrement sillonnée en creux par le sang encore chaud. Tom en conclut que l’animal auquel il avait appartenu était mort récemment. Il devait aussi être sacrément gros car il y avait beaucoup de sang. Des éclaboussures sur la surface de la glace et sur la pierre, accompagnaient une ligne sanglante montant le long la sculpture qui surplombait la fontaine. Celui qui l’avait construite avait voulu représenter une sorte d’enchevêtrement de plantes exotiques. Au sommet, surgissait la tête d’un lion rugissant, la gueule grande ouverte et réellement sanguinolente. Un truc bizarre semblait enroulé autour de l’une des canines de pierre. La sculpture et la fontaine étaient adossées au mur nord de l’habitation. Dans la gueule du lion se trouvait une cavité d’où la source aurait dû couler. Une bestiole s’était sûrement installée au fond de la canalisation. Elle y cachait ses réserves et évacuait les surplus de ses repas d’une manière ingénieuse. Quel genre de bête était-ce là ? Tom eut beau se dire que sa peur était irraisonnée, il aurait quand même souhaité que Liam, ou Peter, soit à ses côtés.

 

            Il grimpa, tant bien que mal, sur le rebord de la fontaine, attentif à ne pas mettre les mains dans le sang. Il s’assura qu’il pouvait marcher sur la glace sans la briser. Il se supposa léger, néanmoins il préféra en avoir la certitude et la testa en tapant du pied. Elle était suffisamment épaisse pour soutenir son poids sans se briser. Son instinct hurla désespérément qu’il commettait une bêtise, et qu’il la payerait cher. Ce fut plus fort que lui. Il pensa à Liam qui les attendait. Pas question de le rejoindre sans Peter. S'ils devaient se battre face à Johnny Eccleston et son équipe, trois ce serait mieux que deux. Liam ne se jetterait pas au sein d’une bagarre en étant certain de la perdre. Dans l’immédiat, Tom avait une excuse, et une excellente raison de rester ici : Peter repasserait sûrement au moment de prendre son panier...

 

            Il faisait maintenant face à la gueule béante du lion. Si le fauve avait été vivant, il lui aurait trouvé une haleine de poney. Il n’empêchait… S’il n’était qu’en pierre, ça puait pire que dans un trou à rats.

 

            Il tendit la main vers l’objet de sa curiosité, recroquevillé autour de l'unique canine encore entière du lion. Ça semblait vivant, ou frais, épais, visqueux. Il ne parvenait pas à le définir autrement que comme un bout de viande crue. Il devait le saisir afin de l’observer de près.

 

            Sa main dévia légèrement. Il venait de sentir quelque chose sous son soulier. Il baissa le regard et vit trois petits cailloux blancs maculés de sang. Non… Pas des cailloux... Dans son esprit, le mot "dent" se fraya un chemin... Il se baissa et les ramassa. Oui… C'était des dents, pas les crocs d'un animal de chair et d’os, ni les ratiches que le lion de pierre avait perdues... Il les fit rouler au creux de sa main. Puis il observa avec circonspection la canine du lion, là où s’enroulait ce qui avait attisé sa curiosité. Il prit prudemment l’objet. Il était mou, moins qu’une grosse chenille cependant, et tiède. Il la porta à hauteur de vue.

 

            Il faillit la lâcher lorsqu’il comprit ce dont il s’agissait. Il ne put amorcer son geste à cause des deux lueurs argentées qui s’illuminèrent à l’intérieur de la gueule béante du lion de pierre. Il sentit incapable de bouger, tétanisé par la peur.

 

            Un "visage" qu'il ne parvint pas à définir, sur le moment, que par ses grands globes oculaires remplis de mercure, irisés, vides de pupille, sortit de l'obscurité. Tom ouvrit la bouche. Il hurla de frayeur lorsque la tête, grise telle de la cendre, imberbe, s'extirpa de la cavité, un cou malingre, des épaules décharnées et de longs bras osseux, terminés par de petites mains aux doigts crochus suivirent. L'étonnant gnome hurla à son tour. Ses vociférations ressemblaient aux grouinements d'un cochon sur le point d’être égorgé. Sa bouche s'ouvrit de façon démesurée découvrant quatre rangées, partagées entre le haut et le bas de la mâchoire, de crocs blanc neigeux. D’autres tapissaient son palais et sa langue, ou ce qui ressemblait à une langue. L’horrible farfadet lui arracha des mains ce qu’il avait pris pour un être vivant et qui… était un petit doigt. Elle se renfonça dans le trou... Son trou...

 

            Effrayé par la créature qu’il venait de voir, Tom lâcha les quenottes qu’il tenait encore au creux de son poing gauche et recula. Il pataugea dans la traînée de sang et, pris de panique, il partit à la renverse.

 

            Couché sur le dos, par terre, devant la fontaine, il comprit que l’affreuse créature venait de lui dérober le doigt de Peter. Sa conscience essaya de contrecarrer cette pensée pour ne pas sombrer. En vain. Où se trouvait le reste de son ami ? À l’inverse de ce qu’il imagina d’abord, rien à part la goule de l’enfer n’était sorti du trou… Au contraire… Elle l’avait vidé de son sang, ce sang dans lequel il était en train de patauger, et elle s’était débrouillée pour y engouffrer son ami, de force… en vue de le boulotter.

 

Tandis qu’il s’efforçait de garder en mémoire cette conclusion malgré le chaos qui menaçait de l’anéantir, il se releva à nouveau et courut, sans réfléchir, vers l’endroit où devait se trouver Liam. Il se sentait mal. Ses jambes lui faisaient l’effet d'être en coton, et ses pieds en plomb. Il repensa que la gargouille l'avait touché en reprenant la dent. Il avait eu l’impression d’être égratigné par une branche morte. Pourtant, elle avait dû le contaminer, l’empoisonner... Une maladie mortelle… Bientôt, ses os se casseraient, s'effriteraient... Elle avait enfourné Peter dans l’étroite cavité grâce à cela...

 

            Il se souvint des longs doigts noirs, griffus et secs du rejeton de Satan. Sa main ne lui avait pas semblé plus grosse que la patte d'un chat, mais avec des griffes infiniment longues. Tom sentit monter un haut-le-cœur. Il ne voulait pas finir dans un trou, les os brisés.

 

            Il retrouva le panier de Peter, et son sac de toile. Cette fois, il évita instinctivement l’obstacle malgré sa panique. Il s'arrêta et regarda autour de lui. Il voulut appeler Liam, seulement aucun son ne sortit de sa gorge. Ce qui lui sauva sûrement la vie. Il entendit des sanglots à peine couverts par les susurrements... De nouvelles voix. Elles étaient plus nombreuses. Tom marcha lentement en direction des chuchotements et des gémissements. À travers la brume, il vit une forme mouvante sur le sol devant lui.

 

            Il s’approcha, franchissant chaque voile de brouillard qui le séparait de l'ombre. Mais elle n’était pas seule. Elle était une multitude de petites silhouettes obscures. Elles bondissaient sur Liam, pareilles à des singes facétieux et affamés, tirant ses cheveux et ses vêtements, griffant ses joues, arrachant des bouts de chair, bouffant le lobe de ses oreilles, lapant le sang qui coulait de ses plaies profondes, grognant avec rage.

 

            Assez près, il distingua d’autres goules, aux faces grimaçantes, pareilles à celle de la fontaine. Comparées à Liam, elles étaient petites. Un pied, ou deux. Dix, si on leur étirait les bras et les jambes jusqu'au bout des griffes. Dix, ce devait être le nombre de gargouilles qui s'acharnant sur leur victime. Tom avança d’un pas vers lui. Il voulait secourir son ami. Il ignorait de quelles manières y parvenir. Son esprit paralysé par cette vision d’horreur refusa de lui en donner le moyen.

 

            Un des diables vit Tom et bondit du dos de Liam en direction de sa nouvelle proie. Elle atterrit entre son ami et lui. Elle le regarda avec ses grandes billes argentées. Elle sentit qu'il représentait un risque à l’égard de ceux de son espèce car elle amorça un sifflement entre ses dents…

 

            Avant qu'elle puisse donner l'alerte, et que ses forces ne l’abandonnent définitivement, Liam l’attrapa par les pattes et se servit d’elle dans le but de faucher les autres monstres, en vain. Alors, il la retourna tête vers le bas et l’écrasa de toutes ses dernières forces sur le sol.

 

            Le craquement des os s’imprima durablement dans l’esprit de Tom.

 

            Cela sembla être facile, autant que briser la tête en porcelaine de l'une de ces poupées de chiffon dont les petites bourgeoises ne se lassaient pas. Voyant le sort réservé à l’un des leurs, les gnomes s’acharnèrent davantage sur leur proie. Tom distingua la figure de son ami ensanglanté, tordue de douleur. Il vit ses lèvres articuler un mot à son intention, puis de sa main libre il exécuta un signe qu’ils utilisaient lorsqu'ils se cachaient des condés ou d'une bande rivale et ne pouvaient se parler de vive voix. Il disait clairement « Va-t’en ! Fuis ! ».    

 

            Il hésita à peine une seconde avant de détaler. Il courut vite car sa vie en dépendait. Il entendit encore les chuchotements. Ils lui embrouillèrent le crâne. Puis, ils disparurent lorsqu'il traversa l'avenue. Il prit alors conscience que, durant les attaques, ni Peter ni Liam n’avaient crié. Qu’est-ce qui les en avait empêché ? Les démons leur avaient-ils pris leur voix ?

 

            La rue était déserte… Personne pour les aider... Il entra dans la ville... Il continua à courir sans rencontrer âme qui vive. Il glissa sur les pavés, s'écorcha les genoux et les paumes des mains. Il se releva et recommença à courir. Il n'entendait plus les murmures. Pourtant, il sentit inconsciemment que jamais ils ne le quitteraient. Peter disait que personne n'avait pu raconter ce qui arrivait à ceux qui pénétraient dans la demeure parce que personne n’en sortait. Jamais. Les goules ne laissaient aucune trace de leurs actes malfaisants. Liam ne pouvait pas être sauvé. Quant à lui, tôt ou tard, elles le retrouveraient... Cette idée le terrorisa et eut raison de son esprit vacillant.

 

            Il fut soudain arrêté par un mur, de plein fouet. Il voulut s'écarter, mais il se sentit soulevé du sol… Une poigne puissante. Il sentit son cœur dérater lorsqu'il vit la figure sombre au niveau de la sienne. Ses yeux laiteux aux pupilles ambrées... Il hurla quand la face ténébreuse sourit... de toute sa denture d’une blancheur éclatante. À bout de forces et de nerfs, il finit par s'évanouir de terreur et d’épuisement.

 

 

Trois jours plus tard, un grand homme aux larges épaules légèrement voûtées se tenait debout au pied de la vaste habitation de la propriété Pellegrin, moins impressionnant qu'autrefois. Il paraissait engoncé dans son manteau noir. Le domaine, lui, ressemblait à un territoire ravagé par la guerre avec ses fenêtres descellées dont les rideaux en lambeaux depuis longtemps pendaient lamentablement par les excavations à ciel ouvert. Les murs des façades étaient éventrés. Des parties entières manquaient. À l'intérieur, chacune des pièces semblait avoir implosé. Quant au parc, il n'en restait guère qu'un vaste champ labouré, constellé de fosses profondes et veiné de tranchées boueuses d'où s'échappaient des volutes de fumée. Les végétaux, débités en rondelles, étaient incinérés dans des fourneaux installés au milieu du boulevard. Au-delà de la rue, le trottoir était noirci d’amateurs de faits divers venus en nombre malgré le temps peu charitable. Quelques-uns, parmi eux, auraient pu être tentés de voler du bois en guise de chauffage. Ils s’en abstinrent. Ils ne tenaient pas à fréquenter le diable de près, voire à lui offrir le gîte et le couvert.

 

— Lafferty ? 

 

L’interpellé sembla sortir d'une profonde méditation en voyant son nouveau lieutenant, Dorcas, un anglais pure souche, approcher.

 

Vêtus de manière analogue, les deux hommes pouvaient être difficilement identifiés de loin. Toutefois, confondre Lafferty avec qui que ce soit était difficile. Il était plus grand que la moyenne des hommes qu’il dirigeait, plus âgé que ses subalternes et plus expérimenté que chacun d’entre eux. Distance, réserve ou pudeur, il n’avait exprimé aucune émotion face aux horreurs, au moment de leur découverte, dans les tunnels souterrains qui traversaient le domaine.

 

Dorcas, avec son visage poupon, aurait pu être son fils, mais ils n’entretenaient ni ressemblance physique, ni affinité psychologique entre eux. À la surface de son regard bleu azur brûlaient les feux de la colère et du fanatisme. Il possédait la fougue et la révolte de la jeunesse et il croyait profondément en sa mission.

 

Le regard de l’Irlandais était serein et averti. Il avait vu tant d’atrocités ces dernières années.

 

— Combien ? demanda-t-il d'une voix profonde et mesurée.

 

— Nous n’avons pas encore compté les animaux, sûrement des milliers, mais nous avons déjà décompté une centaine de dépouilles humaines... Enfin ce qu'il en reste... Je ne comprends pas… Personne ne s’en est rendu compte…

 

— Ces disparitions s’étalent sur deux siècles. Poussée par la faim ou l’idée qu’elles pouvaient agir impunément, elles se sont enhardies et ont commis leurs premières erreurs.

 

— Les seules parties qu'ils ne dévorent pas sont les os de la tête. Elles se contentent de les nettoyer. Allez savoir pourquoi.

 

— Ils ont gardé les crânes en guise de trophées, j'imagine. 

 

Cette évocation arracha une grimace de dégoût au jeune homme.

 

— Ils les auraient exposées dans leur salle du trône ? Il en avait du sol au plafond.

 

— Ça leur ressemble.

 

— Saloperies de bestiaux... J'espère qu'on les a tous eus.

 

— Vous feriez bien de vous en assurer, répondit Lafferty. Nous reste-t-il des leurres ?

 

— Quatre, Monsieur. L’indienne… Enfin ce qu’il en reste… Et quatre types ramassés la nuit dernière. Des écorcheurs de bovins.

 

Lafferty s'accorda un instant de réflexion avant de répondre. Il répugnait à se servir des femmes. Traîtresses ou des meurtrières, ou les deux, elles devaient rembourser leur dette à la société. L’Indienne en sera-t-elle désormais quitte avec ses infirmités récentes et permanentes ou mourra-t-elle comme Le Croquemitaine et son comparse ? Quant aux voleurs, qui connaissait les raisons de leurs larcins ? Au sein de cet univers, la faim et la misère poussaient au crime des hommes humbles et honnêtes. Il n'avait pas choisi les condamnés. Les autorités officielles lui avaient remis ces seuls appâts sur ordre de la reine et de son premier ministre. Et si ces individus, par leur sacrifice involontaire, sauvaient des millions de vies, leur fin se justifiait plus que leur existence. Telle était son opinion.

 

— Mettez-les dans les cages et vérifiez que les Ke-lings survivants puissent y entrer facilement sans soupçonner qu'il s'agit d'un piège.

 

— Ce ne sera pas difficile. Nous avons pourchassé les créatures partout et nous les avons effrayées. S’il en reste, elles doivent être en colère et affamées, et elles deviendront imprudentes. 

 

Lafferty ne releva pas et poursuivit sur un ton las.

 

— Arrangez-vous pour rendre vos pièges irrésistibles. On ne sait jamais.

 

— Entendu.

 

— Combien avons-nous tué de bestioles ?

 

— À peu près 4500. C'est le nid le plus important que nous ayons détruit jusqu'à présent. Ils avaient construit l'essentiel de leur forteresse sous le domaine. Les rabatteurs et les sentinelles vivaient en surface, à l’intérieur du manoir et dans les arbres.

 

— Si nous pouvons désigner cela comme un manoir. Il y a longtemps que ce terme lui est inapproprié. Ils se sont servis des pièces de leur vaisseau afin de remplacer les parties de la bâtisse qui n'ont pas résisté à l’usure du temps et des intempéries... Ou à leurs indélicatesses. Ces "bestiaux", ces "créatures" selon vos mots, Dorcas, sont semblables à une meute de ratiers dans une cristallerie. Je m'étonne que nous ne les ayons pas repérés jusqu’à ces derniers jours. J'imagine que les propriétaires des lieux ne sont plus de ce monde.

 

Dorcas jubilait intérieurement. Il ne pouvait pas manquer l’occasion de briller devant cette illustre figure du CENKT.

 

— Granville s'est renseigné sur le sujet. Le fief était la propriété d’un français : Rodolphe Pellegrin du Bois-Terreau. Il a disparu lors de la Révolution française. Néanmoins, d’après les archives de la police, il y a eu de nombreuses volatilisations de domestiques du temps où il vivait ici. Les enquêteurs ne sont jamais parvenus à prouver que des crimes avaient été commis. Le bonhomme avait la réputation de maltraiter son personnel. Certains domestiques ont pu partir sans demander leur solde. Les disparitions se sont multipliées dans la région après le départ de Pellegrin à destination de la France. Par conséquent, elles ne pouvaient être de sa responsabilité. Elles touchaient les humains, de l’enfant en bas âge au vieillard impotent, et les petits animaux. La rumeur a commencé à évoquer cet endroit comme maudit et démoniaque. Quant à moi, je ne pense pas que le propriétaire ait été victime de la Révolution. Pourquoi risquer sa vie en retournant en France ? Il y a fort à parier que lorsqu’il n'a plus été en mesure de les fournir en viande fraîche, les Ke-lings se sont retournés contre lui. D'une certaine manière, il aura été victime d'un raccourcissement.

 

Lafferty ne releva pas l’ironie de son subordonné.

 

— Cela signifie que les Ke-lings sont installés dans la propriété depuis au moins cent ans. Nous venons probablement d’anéantir la colonie-mère, la dernière sur la Terre. Lorsque nous aurons rasé cette bâtisse et éliminé les derniers Ke-lings.

 

— Où irez-vous après cette mission ?

 

—  Dans les Alpes, avec mon équipe, poursuivre la mission à l’égard de laquelle nous nous sommes entraînés notre vie durant : supprimer ce qui menace notre monde et notre humanité. En l’occurrence, il semblerait que nous ayons affaire, là-bas, à des blanka edrojs. 

 

— Ils pensent que l’expression "Faces d’albâtre" les rapproche trop des humains, agréa Dorcas. Ils préfèrent se nommer Yamnas, ou Yam-nas, entre eux… D’après les documents que j’ai pu lire à leur sujet. En ce qui concerne les Ke-lings, je me demande ce qu’ils avaient en tête ? 

 

Lafferty sourit. Il voyait où son collaborateur voulait en venir.

 

— Vous êtes jeune, et la chasse aux monstres est nouvelle pour vous. Ne leur donnez pas plus d’intention qu’ils n’en ont. Ils ont simplement commis l’erreur de s’attaquer à des gamins dont les familles sont implantées en ville depuis des années et de laisser l’un d’entre eux s'échapper. Ces gens n’auraient pas accepté que la mort de leurs enfants reste impunie. Sans notre présence, des émeutes auraient éclaté un peu partout à cette heure… Il y aurait sans doute d’autres morts, mais les Ke-lings auraient pu continuer leurs méfaits durant des années sans être inquiétés.

 

— Sauf votre respect, monsieur, toutes les créatures ne sont pas mauvaises. Les blanka edrojs, par exemple, vivent à l'écart des humains et ne cherchent pas à...

 

— Allez dire cela aux victimes des Ke-Lings, le coupa Lafferty. En particulier aux gamins qu'ils ont désossés il y a trois jours, ou à Tom Roberts. Le gosse ne recouvrira jamais la raison et passera le reste de son existence dans un asile psychiatrique. Ousmane, le soldat qui l’a attrapé, se rend à son chevet matin et soir. Il dit qu’il a chassé les incubes et les images de mort de sa tête. Il ne peut alléger plus sa souffrance.

 

Lafferty avança de quelques pas en direction du parc anéanti. Il concevait les scrupules du jeune chasseur. Il en avait éprouvé... au début... Cela lui semblait si loin. Il ne doutait pas que la moindre hésitation coûterait des vies. L’anglais l'apprendrait à son détriment s'il continuait à le nier. Il ne pouvait rien face à cela.

 

— Certaines catégories semblent inoffensives, poursuivit-il. Qui peut en avoir la certitude ? Comment savoir si ce n'est pas en vue de s'emparer de notre planète et asservir l'humanité, ou la détruire ? Nous ne pouvons l’appréhender que lorsque nous sommes confrontés à la menace. Qui aurait pu craindre les Ke-lings juste en les voyant ?

 

— On ne peut pas dire qu'elles aient un aspect sympathique.

 

— Parce que, selon vous Dorcas, l'habit fait le moine ?

 

— Non. Non… Évidemment, se défendit le jeune homme.

 

— Les Ke-lings ont assassiné de nombreux êtres humains, et sûrement davantage d'animaux. Ils sont des prédateurs. C'est leur nature de tuer. Nous ne pouvons tolérer qu’ils viennent modifier l'ordre établi de notre société, celui de notre chaîne alimentaire. Préalablement, il y a eu les Toppees, et avant eux, les Malluts, et bien d’autres créatures isolées au cours des siècles passés. Des naufragés que leur crainte des hommes a poussé à tuer. Éventuellement des éclaireurs venus étudier le meilleur moyen d’éradiquer ce qui vit sur la Terre... ou d’en exterminer les dominants, nous, et prendre la place. Que sais-je ? Nous sommes le dernier rempart... le seul, face à ce genre de danger, et nous ne devons pas remettre en cause la légitimité de notre mission. Ne dormez-vous pas mieux en sachant que les menaces réelles sont éradiquées, et que les potentielles sont neutralisées, placées sous haute surveillance ? 

 

Le jeune homme ne répondit rien.

 

— Ne dormez-vous pas mieux ? insista Lafferty en élevant le ton.

 

Ce qui n’était pas son habitude.

 

Son interlocuteur sursauta.

 

L’instant suivant, l’irlandais se retourna vers son collaborateur, toujours surpris par son brutal changement d’humeur.

 

Il avait un regard dur, et son visage affichait une volonté implacable.

 

L’anglais ne battit pas en retraite.

 

— Non, monsieur. Pas depuis que je sais qu’il existe une autre réalité. Je ne cesse de me demander quand l'un de ces fichus explorateurs, aventuriers, archéologues, ou je ne sais qui, tombera sur l'un des camps d’expérimentation du CENKT, ou dénichera un artefact non terrestre qui attirera au mieux des curieux, au pire de nouveaux visiteurs, ou bien déclenchera une pandémie en entrant en contact avec une créature infectée par une maladie inconnue. Je ne cesse de me demander quand nous devrons affronter l’invasion contre laquelle nous ne pourrons pas lutter, et ce que ces envahisseurs nous feront lorsqu’ils apprendront le sort réservé à ceux qui les ont précédés. Et je ne cesse de me demander ce que dira l’opinion publique lorsqu’elle découvrira... Nous pardonnera-t-elle de l’avoir tenue dans l’ignorance ? Non, monsieur, je ne dors ni beaucoup, ni bien. 

 

Lafferty avait écouté, le visage impassible. Il connaissait les craintes de Dorcas parce qu'elles avaient été les siennes. Elles l’étaient toujours.

 

— Chaque menace en son temps. S'ils comprenaient ce dont nous sommes réellement capables, ils n'essaieraient pas de nous envahir. Vous devriez passer un moment avec notre scientifique. Une discussion avec lui vous remonterait le moral. Il a des théories intéressantes sur l'évolution de la vie. D'après lui, nous ne devons pas craindre l'avenir si nous avons une idée de ce qu'il peut nous réserver. Nous le pouvons en étudiant le passé. Il pense que nos "invités" peuvent nous en apprendre énormément, sur eux, et sur nous. Vous pourriez lui apporter personnellement les spécimens de Ke-lings que nous lui avons réservé pour ses études. 

 

Dorcas allait se retirer. Lafferty le retint d’une main posée sur son épaule :

 

— Assurez-vous personnellement, cette fois, que ces spécimens soient morts. Quand il aura terminé, brûlez les dépouilles, mettez les cendres à l’intérieur d’une boite scellée et rapportez-la, personnellement, au Fort. 

 

Le jeune homme acquiesça en silence et prit congé de son supérieur.



26/06/2013
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