Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

Prologue 1

           

PROLOGUE 01

 

            1849

           Cet hiver 1849 fut sans doute l'un des plus terribles que l'Angleterre ait eu à subir depuis le début de ce siècle. Un brouillard épais couvrait la région depuis plusieurs jours. Ce n'était pas la première fois, mais il était rare qu'il subsistât aussi longtemps sur Oxford et sa banlieue. Il n'y avait pas une pierre de la vieille ville qui ne suintait l'humidité, pas une touffe d'herbe qui ne pourrissait à cause des pluies incessantes des semaines précédentes. La ville en souffrait. Une sorte de mousse aussi gluante que de la bave de crapaud rendait le sol de ses rues glissant. Parfois, des morceaux de pavé restaient collés aux sabots des chevaux suffisamment longtemps pour être sortis de leur habitacle d'origine. Des trous se formaient de part et d’autre et une eau saumâtre et malodorante les emplissait en quelques heures. Cela finissait par faire de larges trous dans la chaussée.

 

            Les élégantes de la ville ne sortaient plus, par peur de salir leurs délicates toilettes au passage des voitures à chevaux, ou de se briser une cheville. Celles qui s'y risquaient voyaient leurs efforts de coquetterie anéantis par une démarche maladroite, et par l'humidité ambiante qui alourdissait les tissus, étiolait leurs couleurs, et leurs lourds chapeaux ouvragés finissaient par ressembler à des salades manquant cruellement de fraîcheur. La gente masculine s'en sortait un peu mieux grâce au gibus. La pluie n'avait aucune prise sur celui-ci. Elle finissait néanmoins par dégouliner sur leurs épaules, dans leur dos et sur leur plastron. Elle alourdissait leur manteau d'hiver, tant et si bien qu’ils donnaient l'impression de porter tout le poids du monde sur eux.

 

            Ceux qui s'adaptaient le mieux dans cet univers de poisse, de pourriture et de froid, ne portaient ni de jolies robes de soie et de velours, ni de chapeaux à fleurs surmontés de voilettes, et encore moins de manteaux en cachemire, à moins d’en avoir été récupéré un chez un fripier ambulant ou à la décharge municipale, ou encore de l’avoir volé. Ils ne vivaient pas dans les grandes maisons cossues ou dans les hôtels, à moins de les squatter ou d’avoir l’obligation de dormir près de leur travail. Et encore, ceux-là ne dormaient pas dans les luxueuses chambres, mais plutôt sous des combles parcourus de courants d'air froids en hiver, baignant dans une chaleur suffocante en été. Ceux qui vivaient dans les quartiers ouvriers étaient à peine mieux lotis car les bâtisses y étaient devenues insalubres tant l'humidité s'y était infiltrée. Même le bois et le charbon, dans les poêles et les cuisinières en fonte, refusaient de brûler. Ces gens-là ne se plaignaient pas car ils savaient qu'il y avait pire qu'eux. Des miséreux, des vieillards et des infirmes vivaient dans des étables ou des porcheries, ou encore au milieu d'amoncellements de cageots et de bouts de tissus tendus derrière lesquels ils s'étaient construits un semblant d'espace personnel.

 

            La classe ouvrière d'Oxford n'avait jamais connu un taux de mortalité aussi haut. En fait : moins de mortalité que de disparitions, car aucun corps n’avait été retrouvé. Quand un ouvrier ne pointait plus à l'usine plusieurs jours de suite, quand un domestique abandonnait ses seaux plein d'eau près d'un puits et ne réapparaissait plus, quand une prostituée ne faisait plus les cents pas sur son trottoir, on pouvait considérer qu'ils avaient disparu pour toujours. Habituées aux règlements de compte entre bandes locales, dettes impayées, crimes crapuleux, suicides et même petites épidémies locales, les autorités ne faisaient rien, faute de moyens. De toutes les façons, dans les cas qui ne concernaient pas les disparitions, les problèmes se réglaient en interne, sans leur aide. Ce qui les dérangeait le plus, c'était lorsqu'une famille entière d’honnêtes citoyens disparaissait en laissant tous ses biens derrière elle, et un dîner à peine entamé...

 

            Le premier, et le dernier, à s'en émouvoir fut l'inspecteur Cyrus Haviland. Il avait écrit un rapport détaillé à propos des disparitions qui lui avaient parues sans équivoque : six disparitions sur la cinquantaine dont il avait eu vent. Il avait transmis son rapport à son supérieur hiérarchique. Pas celui qui se trouvait directement au-dessus de lui, au poste d'Oxford, ni à celui qui se trouvait encore au-dessus. Juste un cran plus haut. À cela deux raisons très simples : le premier avait disparu alors qu'il se rendait chez sa vieille mère qui habitait à la campagne, à cinq kilomètres d'Oxford. Tout indiquait qu'il s'y était bien rendu. Ses bagages avaient été déchargés dans le hall de la maison de famille. Ils y étaient probablement restés quatre jours durant, jusqu’à ce que l’inspecteur Haviland investisse les lieux avec un collègue et six agents de ville.

 

            C'était le laitier qui avait donné l’alerte. Il avait trouvé curieux que ses bouteilles vides ne lui soient plus rendues le lendemain du jour où il les avait déposées, pleines, sous le porche de la maison. Il n'y avait nulle trace de présence humaine dans la propriété, encore moins de ses bouteilles. Pas le moindre cheveu de l’inspecteur en chef, de sa mère, ou encore du cocher qui l'avait conduit en ces lieux. Les deux chevaux du cocher, comme la quinzaine de petits chiens de race de la vieille dame, avaient aussi disparu. Pas la plus petite goutte de sang, ni même la trace d’un carnage. Rien ne démontrait qu'il y avait eu une lutte acharnée pour leur vie. Cyrus Haviland prit soin de le mentionner dans son rapport. Il s'agissait de la cinquième disparition inquiétante. 

 

            La sixième était celle du superintendant, une semaine et un jour après celle de son subalterne. Cela avait eu lieu un dimanche, après l'office. Probablement juste après le déjeuner familial. Il avait disparu avec toute sa famille, femme, enfants (au nombre de six). Ce jour-là, il avait invité sa sœur et son beau-frère et leurs deux enfants en bas âge. Au total, dix personnes s'étaient littéralement volatilisées. La seconde raison pour laquelle il avait fait appel à un supérieur hiérarchique se trouvant à Londres était qu'il ne tenait pas à devenir le septième cas de disparitions relaté par l'un de ses collègues, et encore moins le septième cas classé. À dire vrai, il ne tenait pas à devenir le septième cas tout court. En règle générale, les affaires criminelles d'Oxford restaient de simples comptes rendus pour Londres, mais là, cela dépassait largement ses compétences.

 

            Il n'avait pas fallu plus d'une semaine pour qu'Oxford voit débarquer tout un contingent constitué de policiers à l’uniforme impeccable, et de militaires coloniaux à l’allure aussi rigide que des barreaux de chaise. Les premiers n’étonnèrent pas vraiment. Les seconds détonnèrent carrément dans le monde très conventionnellement clos de la cité déjà bien apeurée, mais pas autant que ceux qui dirigeaient l’ensemble : des hommes en costume sombre, petites lunettes à verres noirs, cerclés d’or ou d’argent, haut chapeau, et portant des cannes qui ne ressemblaient pas aux cannes habituelles. Entre leurs mains, elles ressemblaient plutôt à des armes. Quoique cette idée tenait plus d’une impression diffuse que d’une réalité prouvée. Mais Cyrus Haviland se fiait à ses impressions et préférait se méfier. Ces hommes, l'apprit-il plus tard, agissaient sur les ordres de la Reine Victoria et de son premier ministre, Lord John Russel.

 

            Les nouveaux arrivants n’étaient pas exactement les renforts auxquels s'attendait l'inspecteur. Ces policiers n'effectuaient pas non plus les tâches habituelles. Ils reprenaient notamment tous les dossiers du poste, ceux en cours comme les anciens, et effectuaient de nombreuses vérifications sur tous les endroits, sans exception, où avaient eu lieu les disparitions. Ils s’y rendaient, y effectuaient des prélèvements qu’ils faisaient analyser par les deux chimistes qui les accompagnaient.

 

            Pour Cyrus Haviland, à part les six disparitions, toutes les autres étaient réglées : on ne pouvait plus rien pour les morts. Il était certain que les victimes étaient mortes. Ce qui importait, c'était les vivants. Il voulait éviter d’autres morts… Cependant, il avait eu beau donner des ordres, des consignes, puis faire des suggestions, on l’avait poliment écouté, sans donner suite à ses demandes ou à ses propositions. Les nouveaux arrivants n’obéissaient qu'à une seule personne : un dénommé Lafferty. Cyrus Haviland ne connaissait ni son prénom, ni son grade, s'il en avait un. L’homme se faisait juste appeler Lafferty.

 

            Lafferty était un grand homme au physique et à l'attitude charismatiques. Cyrus Haviland l'avait remarqué dès qu'il était entré au poste. Il avait immédiatement su que c'était lui qui commandait ce bien étrange monde. Il avait cette façon de diriger ses hommes sans avoir l'air de donner des ordres, sans les rabrouer s’ils commettaient une erreur, sans leur imposer la moindre théorie à propos des disparitions. Apparemment, d'après les très brèves discussions que l'inspecteur avait pu capter entre les hommes en costume sombre et les soldats, tous se devaient d'avoir l'esprit ouvert. Ouvert sur quoi ? Telle était la question qu'il se posait depuis. Et plus le temps passait, plus l'inspecteur Haviland se demandait s'il souhaitait vraiment connaître la réponse.

 

            Lafferty était peut-être charismatique, mais cet homme taciturne lui faisait froid dans le dos. Il n’était pas du tout le genre de personne avec laquelle il apprécierait de passer des moments intimes. Les professionnels étaient déjà suffisamment éprouvants. Ce type n'avait pas l'air d'un policier, ni d’un ancien gangster passé du bon côté de la loi, pas même d'un de ces détectives grassement payés de Londres. Au contraire, ses dépenses semblaient aussi limitées que sa garde-robe. En plus de sembler être une sorte d’archiviste perdu au milieu de ses livres et de parchemins anciens, il avait l'air de vivre comme un ascète. Il lisait beaucoup et dormait comme il mangeait : jamais, ou si peu. L'inspecteur se demandait comment son corps, celui d’un homme plus grand que la moyenne et athlétique, pouvait supporter un tel régime.

 

            Lafferty avait des yeux gris qui ne recelaient ni méchanceté, ni cruauté, au contraire. Mais son regard d’acier semblait plus aiguisé et pénétrant que la lame de ce drôle de sabre courbe qui se trouvait constamment à ses côtés, même lorsqu'il était installé à sa table de travail, plongé dans ses livres. Il s'exprimait rarement en dehors de son cercle de connaissances qui, d’après les renseignement que Haviland avait pu glaner avec les plus grandes difficultés, semblait se résumer à ses subalternes directs et à quelques soldats. L'inspecteur n'avait pu lui parler que deux fois, toujours brièvement, mais il avait été marqué par sa voix basse et profonde. Lafferty choisissait chacun de ses mots comme s'il voulait faire l'économie de tous les autres. L’inspecteur Haviland avait été si impressionné par cet homme qu’instinctivement, il évitait de croiser son regard et il n’aimait pas le sentir se poser sur sa pauvre petite personne. C’était comme si ce regard pénétrait au plus profond de votre âme et de votre corps pour y lire jusqu’aux plus sombres des secrets.

 

            Comme tout le monde Cyrus Haviland avait quelques… Il frémit intérieurement rien qu’à l’idée. Il avait quelques secrets auxquels il évitait de penser comme tels chaque fois que l’idée lui venait. Ce n’était, après tout, que des livres… qui en disaient beaucoup sur ce qu’il était vraiment, au plus profond de lui.

            À propos de livres, Lafferty avait fait fermer la bibliothèque universitaire d'Oxford au grand dam des étudiants, des professeurs et du personnel. Lorsque ceux-ci s'étaient plaints au doyen, celui-ci les avait tous renvoyés chez eux sans exception avant de prendre congé dans ses appartements sachant que, pour un temps, il n'était plus le doyen de l'Université, juste le locataire de vieux murs.

 

            Malgré le renvoi de ses habituels occupants, l'université n'était pas pour autant déserte. L'inspecteur Haviland et le doyen n'avaient pas été mis dans le secret que conservaient jalousement les nouveaux arrivants. Toutefois, l'inspecteur n'avait pas manqué de remarquer que ces policiers-là ne s'occupaient pas de courir après les pickpockets, ou de régler les affaires de beuveries et de violences conjugales, encore moins de mettre fin aux paris illégaux et de fermer les tripots clandestins. Ces actions auraient pu leur permettre d’élucider certaines des disparitions ou leur donner des pistes à suivre.

 

            Comme tout le monde à Oxford, les deux notables avaient bien remarqué que les militaires portaient des armes sorties de la Tour de Londres dans ses moments les plus obscurs. Et certains des soldats semblaient venir de quelques-unes de ces tribus légendaires issues de lointaines colonies, et portaient leurs propres armes. Ce qui n’en était pas moins étrange. Depuis leur arrivée, aucun d'entre eux n’avait adressé la parole aux autochtones. Haviland s'était dit que la plupart ne parlait peut-être pas leur langue. Ce n'était qu'une piètre explication qui ne le satisfaisait aucunement, mais néanmoins une probabilité.

 

            Le doyen en était lui aussi arrivé à la même conclusion, avec plus de conviction, parce que cela l'arrangeait et qu’il n’avait pas envie d’imaginer d’autres raisons. Pour rien au monde, il ne souhaitait adresser la parole à l'un de ces sauvages venus des profondeurs de l'Asie, des déserts d'orient, des savanes africaines, des jungles sud-américaines ou même de l'un de ces tristes zoos humains bien connus de ceux qui fréquentaient les foires. Il n'était pas fondamentalement raciste. Il n'avait même aucune opinion sur le sujet de manière générale tant que cela le concernait personnellement. Il avait vu débarquer dans la grande cour de l'Université deux convois de chariots qui avaient sûrement, autrefois, appartenu à un cirque ambulant mais dont les couleurs et autres signes distinctifs avaient été effacées depuis longtemps. Au lieu de fauves, des prisonniers humains, pieds et poings liés par de lourdes chaînes avaient été extraits sans ménagement des cages.

 

            D’abord offusqué qu’un tel traitement appliqué à des êtres humains, le doyen s’était vite ravisé. Il était certain d'avoir reconnu deux criminels notoires parmi les prisonniers. Une espionne et un meurtrier. Du temps de leur "gloire", la presse les avait respectivement surnommés "La Belle Indienne Sans Pitié" et "Le Croquemitaine". La première sévissait aux Indes, sa patrie d'origine. Bien que de parents anglais, elle était née aux Indes et en avait adopté très jeune les coutumes et certaines idées politiques. On racontait qu’elle s'était secrètement mariée à l'un des chefs d'une obscure tribu. Elle avait été accusée de fournir des renseignements aux indépendantistes. En plus d’avoir été arrêtée pour espionnage, elle avait aussi été accusée du meurtre d'une famille de colons, et de plusieurs soldats qu'elle avait séduits et tués après les avoir fait boire. Le Croquemitaine, lui, avait commis ses méfaits en Écosse. Toutes ses victimes étaient de très jeunes enfants qu'il avait enlevés dans les maisons de leurs parents pendant leur sommeil. Aucun n'avait été retrouvé. Lors de son procès, il s'était vanté de les avoir cuisinés... et mangés.

 

            Ce qui horrifia le plus le doyen ne fut pas de voir ces criminels dans la cour de son université, ni de les savoir si proches de lui. Il était plutôt grand de taille, et il pratiquait régulièrement des exercices au grand air, ainsi que la boxe anglaise, discipline dans laquelle il avait acquis un excellent niveau. Il se savait de taille à lutter contre l'un et l'autre si cela devait être nécessaire. Non, ce qui l'horrifiait vraiment c'était que tous les deux étaient officiellement morts. Elle : fusillée à Pondichéry. Lui : pendu à Londres. Leur présence, comme celle des cages à fauves qui avaient été entreposées dans la cour, comme l'arrivée d'un bataillon d'infirmières et d'une vingtaine d'hommes en blanc, sans doute des médecins, ainsi que celle de sept dignitaires religieux (un abbé, un pasteur, un imam, et un rabbin, et chose qui lui parut très curieuse, un chaman, un sorcier noir et un moine bouddhiste), n'avaient rien de rassurant. Le doyen commençait même à y voir une affaire liée au diable. Il prit soudain peur. Il fit ses valises en quatrième vitesse, et même s'il ne l'avait pas prévenue, il décida sur le vif d’aller passer quelques jours chez sa sœur. Le temps d'oublier tout ce qu'il avait vu ici.

 

 

            Liam Finley, Peter Woodsburry et Tom Roberts étaient loin de toute cette agitation et se moquaient du diable comme de sa cohorte de démons, même s'ils se signaient toujours à leur évocation. Les trois gamins, respectivement âgés de 13, 12 et 9 ans avaient bien remarqué l'arrivée de nouveaux policiers et des militaires, mais comme ceux-ci ne s’occupaient pas d'eux, ils n'avaient, dans l'immédiat, aucune raison de s'inquiéter de leur présence, fut-elle inquiétante. L’une de leurs préoccupations habituelles était de faire les poches de ceux qui avaient de l’argent. Comme ils œuvraient près des tripots, il leur fallait éviter les "gros bras" et les barbillons qui n'hésiteraient pas à leur casser les genoux, à leur couper une main ou, pire, les deux. Leur soif d'aventures occupait le deuxième rang de leurs activités. Enfin, leur ultime obsession était celle de tout être vivant en ce monde : survivre. Pour cela, dans l'immédiat, il leur fallait trouver à manger, et Peter avait eu la bonne idée de leur proposer de ramasser les escargots dans le Parc du domaine de Pellegrin pour aller ensuite les vendre au marché. Avec un peu de chance, il y aurait bien quelques gargotiers et marchands de soupe pour les leur acheter. Les anglais n'aimaient pas trop les escargots sous leur forme digeste, mais certains touristes en provenance d'Europe en raffolaient. Au pire, ils les mangeraient eux-mêmes, faute de mieux. En plus, ceux du domaine Pellegrin étaient plus gros et plus gras que tous ceux qu'on pouvait trouver n'importe où ailleurs.

 

            Le domaine de Pellegrin était une grande bâtisse entourée d'un immense parc boisé. Il était situé à la limite de la ville. Curieusement, cela faisait bien un siècle qu'il se trouvait à la limite d'Oxford, alors que la ville s'était étendue dans tous les sens. Tous les domaines, toutes les maisons, construits à la même époque, toutes les terres qui les environnaient, avaient été avalés par les zones industrielles, intégrés aux quartiers résidentiels. Ils appartenaient désormais à l'histoire de la ville, contrairement au domaine de Pellegrin. La ville semblait s'en tenir à distance. Une large avenue, toujours déserte, vide de vie, séparait la ville du domaine. Les cochers faisaient un détour pour éviter d'y passer, et très rares étaient les promeneurs qui s'aventuraient sur cette avenue qui aurait pu être agréable si son atmosphère n’avait pas été pesante et son silence lugubre. Même les oiseaux avaient déserté les arbres qui la bordaient de chaque côté.

 

            Il en fallait beaucoup plus pour effrayer trois gamins qui savaient ce qu'étaient la faim, la pauvreté et le danger, et qui souhaitaient mettre un peu de baume dans leur existence. En tous les cas, une chose était certaine : les plus beaux escargots du monde se trouvaient dans le parc. On pouvait entendre les coquilles craquer sous les semelles de leurs souliers. Il n'y avait qu'à se baisser pour les ramasser, même dans un brouillard aussi épais que celui qui était tombé sur Oxford depuis quelques jours.

 

            Les gamins en étaient aux deux tiers de leur ramassage lorsqu'ils se retrouvèrent tous les trois au pied de l'immense bâtisse de pierres. Elle ne déparait pas totalement auprès des constructions traditionnelles d'Oxford. Elle aurait pu être rassurante. Pourtant, elle leur sembla d'autant plus impressionnante, du haut de leurs jeunes années, qu'il leur paraissait que certains de ses éléments n'étaient pas à leur place ou qu'ils n'auraient jamais dû exister. Il y avait quelque chose de bizarre dans l'architecture de cette maison, quelque chose qu'ils ne parvenaient pas à définir et qui leur faisait naître en eux des frissons d’effroi. Il y avait aussi ce lierre étrange qui la recouvrait. À cette saison, toutes les feuilles auraient dû être tombées. Ici, elles n’étaient même pas rougies comme en automne alors que le cœur de l'hiver battait avec force.

— Vous savez qu'est-ce qu'on raconte sur cette bicoque ? demanda Peter Woodsburry sur le ton de celui qui en sait beaucoup plus que n'importe qui sur la chose la plus secrète du monde.

 

            Peter Woodsburry était un garçon aux yeux bruns et au teint pâle, aux yeux d’un bleu délavé et à l'air maladif. Il était petit et maigrichon, mais aucun gamin de son quartier ne se serait avisé de lui taper dessus, ou simplement de lui chercher des noises. D'abord parce que Peter savait jouer des poings et des pieds, ensuite parce que tous ceux qui s’y essayaient encouraient la vengeance de Liam Finley qui était plus grand et deux fois plus costaud que les gamins de son âge. En plus, il était malin comme un singe.

 

            Peter s'était adressé autant à Liam qu'à Tom.

 

            Liam, lui, avait les cheveux d'un brun plus sombre et longs jusqu'aux épaules. Les tâches de rousseurs qui constellaient son visage faisaient ressortir ses yeux bleus et vifs. Habituellement, il était le plus bavard des trois mais depuis qu'ils étaient entrés dans le parc, il n'avait pratiquement rien dit. Peter comme Liam avaient une flopée de frères et sœurs, mais ce n'était pas leur seul point commun. Ils étaient aussi cousins.

 

            Contrairement à Tom Roberts. Seul et unique enfant, Tom était élevé par son père. Sa mère était morte peu après sa naissance. C'était un garçon aux cheveux blonds, et à la figure ronde et joufflue, preuve qu'il était en bonne santé, selon son père. Il avait de grands yeux marron, et doux. Ce qu'il était d'ailleurs de caractère. Tom ne s'était pas élevé tout seul. Généralement, lorsqu'il s'absentait, son père, représentant en matériel agricole, le laissait aux bons soins de la voisine. Tom ne se plaignait pas de sa vie et Ann Donahue n'était pas une méchante femme. Au contraire, s'il avait eu son mot à dire, il aurait bien voulu que son père se marie avec elle. Tom parvenait la plupart du temps à échapper à la surveillance de cette bonne vieille Donahue, trop occupée à vendre ses fleurs, pour rejoindre Liam et Peter. Si elle se fâchait à son retour, il trouvait toujours le moyen de lui ramener quelque chose qui adoucissait sa punition. 

 

            — Tu vas nous dire qu'y a des fantômes dans c'te baraque ? fit Liam qui connaissait le goût de Peter pour les histoires d'êtres fantastiques et de créatures mythologiques.

            — Non. 

 

            Tom s'attendait à ce qu'il y ait une suite, mais Peter n'ajouta rien de plus. Ils restaient le nez en l'air à regarder les fenêtres comme s'ils cherchaient à voir quel genre de fantôme allait y apparaître. Tom avait le sentiment que quelque chose les observait depuis la maison malgré le brouillard. Maintenant qu'ils étaient devant elle, cette impression s'était quelque peu évanouie. Pourtant, s’il la cherchait bien, elle était toujours là, quelque part...

 

            — Alors qu'est-ce qu'on raconte ? insista Liam que le silence inhabituel de Peter intriguait.

            – Rien. Parce que tous ceux qui sont entrés dans c’te maison n'en sont jamais ressortis.

            – Ah oui ? Nous dis pas qu’tu veux y entrer pour vérifier ? Parce que moi, j’croyais qu'on était venu chercher des escargots, et si on veut tout vendre avant la fin du marché, faudrait pas qu'on s'attarde de trop...

            – Moi, je ne rentre pas dans c'te baraque, lâcha Tom en baissant enfin la tête. On finit ce qu'on a à faire et on s’tire d'ici, fissa.

 

            Peter haussa les épaules.

            — J'ai dit qu'on allait trouver les meilleurs escargots de tout Oxford, c'est tout.

            — De toute l'Angleterre.

            — Quoi de toute l'Angleterre ? 

 

            Liam sourit.

            — T'as dit : "on trouvera les meilleurs escargots de toute l'Angleterre ici".

            — Et que si on en récolte suffisamment, et qu'on les apporte avant la fin du marché on fera peut-être du bénéfice, ajouta Tom.

            — Sûr que j'lai dit, acquiesça Peter. Et il n’est pas encore né c’ui qui m’fera mentir. Et si on fait ça souvent, peut-être qu'on sera riche avant Noël. 

 

            Il ponctua sa phrase d'un clin d’œil et d'un éclat de rire. En même temps, tous les trois songèrent que l’idée n'était pas si mauvaise que cela. Elles ne les rendraient pas riches comme Crésus, mais au moins cela ne demandait pas beaucoup d'efforts. La vente d'aujourd'hui leur servirait d’essai.

 

            Ils convinrent de se séparer pour terminer le ramassage et de se retrouver devant la grille du domaine après une trentaine de minutes.

 

            La moitié était à peine passée lorsque Liam remarqua que le brouillard s’était encore épaissi. Il balança son sac de toile par-dessus son épaule. Il était plein à craquer et ne pourrait contenir plus d'escargots sans risquer de se déchirer. Le garçon commença à remonter l'allée de graviers humides qui faisait le tour de la demeure. Un crissement le fit s’arrêter net. Devant lui, une ombre apparut. Elle devait se situer à quelques mètres. Il mit un cours instant à reconnaître la silhouette de Tom à travers le brouillard. Il soupira et se remit en marche vers lui.

 

            Ce fut à cet instant qu'il entendit les voix.

 

            Ce n'était pas vraiment des voix. C'était des chuchotements.

 

            Il rejoignit Tom. Lui aussi avait les entendus.

            — J’croyais que c'était toi et Peter, fit celui-ci.

            — Bah, comme tu vois, ou plutôt comme tu ne le vois pas, Peter, il n’est pas là.

 

            Un frisson parcourut le dos de Tom. Ses cheveux commencèrent à se dresser sur sa tête. Toujours cet affreux sentiment d'être surveillé. Il essaya d'écouter ce que disaient les voix... Il parvint à comprendre quelques mots comme joufflu… nuit… petit... Je les veux... Je veux ses dents... Petites dents...

 

            Liam lui donna un coup de coude dans les côtes qui le sortit de sa léthargie.

            — On dirait qu'une aut’bande veut nous piquer not’business... J'te parie que c'est la bande à Johnny Eccleston qu’est là... Ils essaient d’nous faire peur pour nous piquer not’butin… Va falloir qu'on leur fasse comprendre qu'ici, c'est chasse gardée. Propriété privée. Va chercher Peter... Pendant ce temps, j'essaie de voir si y a moyen d'avoir l'avantage. 

 

            La frayeur de Tom était descendue d'un cran. Avoir la bande de Johnny Eccleston sur le dos, ce n'était pas le meilleur de ce qu'il pouvait souhaiter, mais c'était quand même mieux que ce qu'il avait imaginé juste avant.

 

            Tom acquiesça. Il avait vu Peter quelques minutes plus tôt, près de la fontaine. Il marcha dans sa direction d'un pas léger et discret, quoique moins assuré qu'il l'aurait souhaité. Il entendait toujours les voix... comme des murmures étouffés, et même de petits rires grinçants. Ils détournèrent son attention un bref instant. Il buta contre quelque chose et tomba face contre terre. Il se releva aussitôt en jurant tout bas et fit un tour sur lui-même pour comprendre ce qui venait de lui arriver. Il vit le grand panier en osier de Peter. Il était totalement renversé, vidé de son contenu. Tom commença à ramasser tous les escargots éparpillés sur les pierres mouillées. La plupart tentaient de se carapater, lentement mais sûrement. Un craquement sec le fit se redresser avec vivacité. C'était un bruit sinistre, à la fois comme une mâchoire qui se referme dans le vide, ou comme marcher sur des coquilles d'escargots ou encore comme une branche qui se brise… sans être vraiment une branche... Cela provenait de la fontaine... C'était justement là qu'il avait vu Peter, la dernière fois.

 

            — Peter ? souffla-t-il d’une voix faible, peu rassurée.

 

            Son appel se répéta… presque comme un écho, anormalement déformé car il n’y reconnut pas sa propre voix.

 

            Tom retint son souffle en faisant le premier pas, puis le second. Il avança, lentement, plus silencieux qu'un écureuil. Il s'approcha de la fontaine. Dans le bassin, long de tous côtés, comme un homme couché, l’eau sombre y était gelée, mais pas le sang qui luisait comme du coulis de cerises sur la glace, transparente et gercée, légèrement sillonnée en creux par la chaleur du liquide. Ce qui laissait supposer que l’animal auquel appartenait ce sang avait été tué récemment. Il y avait des éclaboussures fraîches, de part et d’autre, mais il y avait surtout cette traînée qui montait le long la sculpture qui surplombait la fontaine. Elle représentait une sorte d’enchevêtrement de plantes dont il n’aurait su dire à quelles espèces elles appartenaient. En son sommet, surgissait la tête d’un lion rugissant et, pour l’heure, sanguinolente. Quelque chose s’était enroulée à l’une des dents de pierre. La sculpture et la fontaine étaient adossées au mur nord de la grande demeure. Dans la gueule du lion de pierre, il y avait un trou, pas plus haut, ni plus large qu’un pied. Normalement, c'était de l'eau qui aurait dû en couler, celle des gouttières, mais, d'après leur état, il y avait peu de chance que l'évacuation de l'eau se fasse par la sculpture pour se jeter dans le bassin de la fontaine. Une bestiole en avait sûrement profité pour s’installer dans le réservoir. Elle évacuait les surplus de ses repas d’une manière ingénieuse. Tom était curieux de savoir quel genre de bête avait eu cette idée. En même temps, il n’était pas rassuré. Il aurait aimé que Peter soit avec lui. Il avait beau se dire qu’il n’avait aucune raison d’avoir peur, mais c’était quand même là… Il en avait oublié Liam et la bande de Johnny Eccleston.

 

            Tom grimpa, tant bien que mal, sur le rebord de la fontaine en faisant attention de ne pas mettre les mains dans le sang et s’assura qu’il pouvait marcher sur la glace sans la briser. Il se supposait suffisamment léger mais préférait en avoir la certitude. Plus il agissait, plus il se disait qu’il faisait une bêtise, et qu’il allait la payer cher celle-là. Mais c'était plus fort que lui. Il pensa alors à Liam qui les attendait… Pas question de rejoindre Liam sans Peter. S'ils devaient se battre contre Johnny Eccleston et sa bande, trois ce serait mieux que deux. Liam ne se jetterait pas dans la bagarre tout seul. Au moins, Tom avait une bonne excuse, et une bonne raison de rester ici. Peter repasserait sûrement pour prendre son panier. Tom faisait maintenant face à la gueule béante du lion. Si l’animal avait été vivant, il lui aurait trouvé une haleine de poney. Il n’empêchait, même s’il n’était qu’en pierres, ça puait plus que dans une tanière de rats là-dedans.

 

            Il tendit la main vers la pauvre chose, crasseuse, recroquevillée autour de l'unique et dernière canine du lion. Elle semblait encore vivante. Il ne parvenait pas à la définir. Il devait la saisir pour l’observer de plus près. Pourtant sa main dévia légèrement. Il venait de sentir quelque chose sous son soulier. Il baissa les yeux et vit trois petits cailloux blancs presque identiques et ensanglantés. Non… Pas des petits cailloux... Dans son esprit, le mot "dent" venait de se frayer un chemin... Il se baissa et en ramassa un, puis deux… Oui, c'était des dents... Il les fit rouler dans le creux de sa main. Ce n'était pas les dents d'un animal, ni des dents de pierre... Il reporta son attention sur la dent de lion, là où se trouvait la chose qui avait attiré son attention. Il la prit avec précaution. Elle était un peu molle, bien moins qu’une grosse chenille cependant, et tiède. Il la porta à la hauteur de ses yeux. Il faillit la lâcher lorsqu’il comprit ce que c’était, mais il ne put amorcer son geste à cause des deux lueurs argentés qui apparurent dans la gueule béante du lion de pierre. Un "visage" qu'il ne parvint, sur le coup, à définir que par ses grands yeux entièrement remplis de mercure, légèrement irisés, vides de toute pupille, sortit de l'obscurité. Tom ouvrit la bouche, mais il ne parvint à hurler que lorsque la tête entière, grise comme la cendre, sans cheveux, ni poils s'extirpa du trou, suivie par un cou malingre, des épaules décharnées et de grands bras osseux, terminés par de petites mains aux longs doigts crochus. L'étrange créature hurla à son tour. Son hurlement ressemblait au grouinement d'un cochon sur le point d’être égorgé. Sa bouche s'ouvrit de façon démesurée découvrant une double rangée de crocs blancs comme la neige. La créature lui arracha des mains ce qu’il avait pris pour une chose vivante et qui… n'était autre qu'un petit doigt. Elle se renfonça aussitôt dans le trou... Son trou...

 

            Effrayé par ce qu’il venait de voir, Tom lâcha les trois dents qu’il tenait toujours dans le creux de son poing gauche et recula. Pris de panique, il pataugea aussitôt dans la traînée de sang avant de partir à la renverse.

 

            Il s’était retrouvé par terre, couché sur le dos, devant la fontaine, l’esprit nettement plus clair que l’eau au-dessus de laquelle il venait de marcher. Même pour ses neuf ans, il ne lui était pas difficile de comprendre que c'était le petit doigt de Peter que la créature venait de lui reprendre. Tom en était certain. Mais où était le reste de Peter ? Que lui était-il arrivé ? Tom le devinait, même si, maintenant, son esprit essayait de contrecarrer cette idée, d’anéantir cette pensée... Contrairement à ce qu’il avait d’abord cru, rien à part cette créature de l’enfer n’était sorti de ce trou… C’était le contraire… Le démon avait forcé Peter à y entrer d’une manière ou d’une autre… Ensuite, cette chose l'avait boulotté.

 

            Tandis que cette conclusion se formait dans son esprit et qu’il s’efforçait de la garder bien en évidence malgré la confusion qui menaçait de l’anéantir, il se releva et commença à courir, sans plus réfléchir, vers l’endroit où il avait laissé Liam. Il se sentait de plus en plus mal. Ses jambes lui donnaient l'impression d'être en coton, et ses pieds en plomb. Il se disait que c’était à cause de la créature… Elle lui avait fait quelque chose… Elle l'avait touché lorsqu’elle avait repris "son bien". C'était comme s'il avait été touché, fouetté, par une branche morte. Peut-être qu'elle lui avait transmis une maladie. Bientôt tous ses os allaient se casser, s'effriter... C'était comme cela qu'elle avait réussi à enfourner Tom dans un trou aussi petit... Même si Peter était déjà petit et menu... Cela ne pouvait s’être passé que comme cela. Il se souvenait des longs doigts noirs, griffus et secs de la créature. Sa main n'était pas plus grosse que la patte d'un chat, mais ses griffes infiniment plus longues. Tom eut un haut-le-cœur. Il ne voulait pas finir dans un trou, tous les os brisés, comme Peter.

 

            Il retrouva le sac de Liam. Cette fois, il prit soin de l'éviter. Il s'arrêta et regarda autour de lui. Il aurait voulu appeler Liam mais aucun son ne sortit de sa gorge, et c'est ce qui lui sauva la vie... Ça et...  Il entendit des gémissements à peine couverts par les voix... de nouvelles voix... ou peut-être les mêmes... Elles étaient plus nombreuses. Comme il l'avait fait en s'approchant de la fontaine, Tom marcha lentement en direction des chuchotements et des gémissements, puis il vit une ombre brumeuse qui se mouvait sur le sol à quelques mètres de lui.

 

            Il avança, déchirant chaque voile de brouillard qui le séparait de l'ombre. Mais l'ombre n'était pas une ombre. Elle était plusieurs ombres... Pas seulement... Elle était aussi Liam, et les autres étaient sur lui comme des petits singes facétieux et affamés, tirant ses cheveux et ses vêtements, lui arrachant des bouts de chair, lui bouffant les lobes des oreilles, lui griffant les joues, lui lapant le sang qui coulait à flot de ses plaies béantes, grognant avec fureur, il y avait ces créatures, les mêmes que celle de la fontaine. Telles qu'elles étaient, comparées à Liam, elles n'étaient pas bien grandes. Un pied, ou deux, peut-être. Dix, si on leur étirait les bras et les jambes jusqu'au bout des griffes. Dix, cela devait aussi être le nombre de créatures qui s'acharnaient sur Liam. Tom fit un pas vers lui. Il voulait aider son ami mais ne savait pas comment. Son esprit paralysé par cette vision d’horreur refusait de lui en donner le moyen.

 

            Une des créatures le vit et bondit du dos de Liam pour atterrir devant son visage. Elle regarda Tom de ses grands yeux argentés comme si elle ne le distinguait pas bien malgré sa proximité. Elle sentit qu'il représentait un danger pour elle et ses compagnons… Mais avant qu'elle puisse donner l'alerte, dans un ultime sursaut avant que ses forces ne l’abandonnent définitivement, Liam l’attrapa d'une main par les pieds et s’en servit pour essayer de faucher les autres, en vain. Alors il la retourna tête vers le bas pour la lui écraser contre le sol.

 

            Cela sembla être aussi facile que casser l'une de ces poupées de chiffon avec la tête en porcelaine dont les petites filles des bourgeois ne se lassaient jamais. Voyant le sort fait à l’un des leurs, les créatures s’acharnèrent de plus belle sur leur proie. Tom eut l'impression de se réveiller de son cauchemar pour le vivre en pire. Il devait aller chercher de l'aide, mais Liam ne tiendrait pas jusqu’à son retour. Il devait l’aider... Il vit alors le visage de Liam ensanglanté, tordu de douleur. Il le vit faire ce signe de la bouche, à peine perceptible, comme lorsqu'ils se cachaient des policiers ou d'une bande rivale et qu'ils ne pouvaient se parler autrement que par signes. Ce signe-là disait clairement « fuis ! ». 

         

            Tom hésita à peine une seconde avant de détaler. Il courut aussi vite qu'il le put car il savait que sa vie en dépendait. Il continua à entendre des voix autour de lui. Elles lui brouillaient l’esprit. Puis, elles passèrent derrière lui lorsqu'il traversa l'avenue. Il prit alors conscience d’une chose… Alors qu’ils étaient attaqués ni Peter, ni Liam n’avaient crié.  

 

            La grande avenue était déserte, comme toujours. Il n'y avait personne pour l'aider... pour aider Liam... Il entra dans la ville... Il continua à courir sans rencontrer âme qui vive sur son chemin. Il glissa deux fois sur les pavés, s'écorcha les genoux et les paumes des mains. Il se releva et recommença à courir. Il n'entendait plus les voix, les chuchotements des créatures. Pourtant, il sentit inconsciemment que jamais plus ils ne le quitteraient. Il avait tout vu... Tom avait dit que personne n'avait pu raconter ce qui arrivait à ceux qui pénétraient dans la maison. Si on n'avait jamais retrouvé les corps c'était parce que les créatures faisaient le ménage derrière elles, et elles ne laissaient aucun témoin. Même si on parvenait à sauver Liam, tôt ou tard, elles le retrouveraient... et lui aussi... Cette idée le terrorisa et eut raison de sa conscience vacillante.

 

            Il fut soudain arrêté par un mur inattendu. Tom voulut s'écarter. Il fut soulevé du sol par une poigne puissante. Il ne reconnut pas l'uniforme militaire. Il n'aurait reconnu aucun uniforme. Il hurla lorsqu'il vit la figure noire comme la nuit au niveau de la sienne. Ses yeux étaient si blancs... Il hurla et hurla de plus belle lorsque la face sombre sourit... de toutes ses grandes dents blanches. À bout de forces et de nerfs, il finit par s'évanouir.

 

 

Deux jours plus tard, un grand homme, aux larges épaules légèrement voûtées se tenait debout, engoncée dans son manteau noir, au pied de l'imposant manoir du domaine de Pellegrin. Toujours imposant mais beaucoup moins impressionnant qu'il l'avait été jusqu'alors. Il avait pris en deux jours les allures d’une vieille ruine. Tous les carreaux avaient été brisés, les fenêtres avaient été descellées. Des rideaux en lambeaux pendaient lamentablement par ce qui n’était plus que des trous béants. Les murs des façades étaient éventrés. Des parties entières de la grande maison manquaient... Si le jeune Tom avait été présent, il aurait sans doute apprécié la disparition des incongruités qui l'avaient tant inquiété, et la vengeance des hommes sur ces créatures surnaturelles.

À l'intérieur de la maison, c'était pire. On aurait pu croire que chacune des pièces avait été bombardée de l'intérieur. Quant au parc, il n'en restait plus qu'un vaste champ labouré, constellé de trous profonds et veiné de tranchées boueuses d'où s'échappaient parfois des filets de fumée. Tous les arbres avaient été déracinés, débités en rondelles. Ces dernières avaient été brûlées par chariots entiers dans un fourneau installé au milieu de l'avenue qui n'était plus déserte car les curieux étaient venus en nombre malgré un temps toujours peu charitable. Certains d'entre eux auraient pu tenter de voler un peu de bois pour se chauffer, mais ils avaient l'impression que ce serait côtoyer le diable de trop près, voire carrément lui offrir le gîte et le couvert.

 

            — Lafferty ? 

 

Le grand homme sembla sortir d'une profonde méditation en voyant Dorcas approcher.

 

Vêtus de la même manière, les deux hommes auraient pu être confondus, mais il était impossible de confondre Lafferty avec qui que ce soit. Quant à Dorcas, d’apparence très jeune, il aurait sûrement pu être son fils. Dans ses yeux bleu azur brûlaient tout à la fois les feux de la colère et du fanatisme. Il avait toujours profondément cru en sa mission, et les évènements de ces derniers jours lui donnaient raison.

 

Le regard de Laferty était beaucoup plus serein et, en même temps, plus averti. Il avait vu tellement de choses jusqu’à ce jour.

 

            — Combien ? demanda-t-il d'une voix profonde et mesurée.

            — Plusieurs centaines de corps humains... Enfin ce qu'il en reste... Les seules choses qu'ils ne dévorent pas, ce sont les crânes.

            — Ils les ont gardés comme des trophées, j'imagine. 

 

Cette évocation arracha une grimace de dégoût à Dorcas qui acquiesça :

            — Ils les ont exposées dans leur salle du trône. Il en avait du sol au plafond.

            — Ça leur ressemble bien.

            — Saloperies de bestiaux... J'espère qu'on les a tous eux.

            — Vous feriez mieux de vous en assurer, répondit Lafferty. Nous reste-t-il encore des appâts ?

            — Quatre, Monsieur. La femme, enfin… ce qu’il en reste… et trois types ramassés cette nuit... des voleurs de poules... 

 

Lafferty s'accorda un instant de réflexion avant de répondre. Il répugnait à se servir des femmes. Fussent-elles des traîtresses et des meurtrières. Celle-ci avait une dette à rembourser à la société. En était-elle désormais quitte avec quelques infirmités ou bien fallait-il qu’elle meure comme Le Croquemitaine et son comparse ? Quant à ces voleurs, qui savait les motifs exacts de leurs vols ? Dans ce monde, la faim et la misère pouvait pousser des hommes humbles et honnêtes au crime. Il n'avait pas choisi les condamnés. Il avait pris ceux qu'on lui avait donnés. Ils étaient les seuls "appâts" qu'il avait pu obtenir. Et si ces hommes et cette femme, par leur sacrifice involontaire, pouvaient sauver des millions d'autres vies, alors leur fin se justifiait bien plus que leur existence.

 

            — Mettez-les dans les cages à fauves et assurez-vous que les Ke-lings survivants puissent y entrer facilement sans se douter qu'il s'agit d'un piège.

            — Ce ne sera pas difficile. On les a faits courir dans tous les sens et on leur a fait peur. Ils doivent être en colère et affamés, donc imprudents. 

 

Lafferty ne releva pas et poursuivit sur le même ton un peu las.

            — Arrangez-vous pour rendre vos appâts irrésistibles. On ne sait jamais.

            — Bien.

            — Combien avons-nous tué de ces créatures ?

            — Environ 4500. C'est le plus grand groupe que nous ayons rencontré jusqu'à présent. Ils avaient construit l'essentiel de leur ville sous le domaine, mais les rabatteurs et les veilleurs vivaient en surface dans le manoir et dans les arbres.

            — Si on peut encore appeler cela un manoir... Il y a longtemps que ce terme ne lui est plus approprié... Ils se sont servis des pièces de leur vaisseau pour remplacer toutes les parties qui n'ont pas résisté au temps et à son usure... ou à leurs indélicatesses. Ces "bestiaux", comme vous dites, Dorcas, sont comme une meute de ratiers dans une cristallerie. Je m'étonne que nous ne les ayons pas repérés plus tôt. J'imagine que les propriétaires de ces lieux ne sont plus de ce monde.

            — Granville s'est renseigné sur le sujet. Le domaine appartenait à un français : Rodolphe De Pellegrin du Bois-Terreau. Il a disparu lors de la Révolution française. Néanmoins, d'après les archives de la police d'Oxford, il y a eu de nombreuses disparitions de domestiques alors qu'il vivait encore ici. On n'a jamais réussi à prouver que des crimes avaient été commis. Le bonhomme avait la réputation de maltraiter son personnel. Il n'était donc pas étonnant que certains domestiques aient décidé de partir sans demander leur solde. C'est après son départ pour la France que les disparitions ont augmenté dans toute la région et que l'on a commencé à parler de cet endroit comme maudit et démoniaque. Pour ma part, je ne suis pas certain que le propriétaire ait été victime de la Révolution. Je pense qu’à un moment ou à un autre, il n'a plus été en mesure de fournir leur quota de viande fraîche aux Ke-lings, et ils se sont retournés contre lui.

            —D'une certaine manière, il aurait bien été victime d'un raccourcissement. Cela signifie aussi que ces Ke-lings sont installés dans la région depuis au moins cent ans. Nous venons peut-être enfin de détruire la colonie-mère, la dernière sur la Terre. Lorsque nous aurons rasé cette bâtisse, enfumé et détruit tous leurs terriers, et, éliminé tous les Ke-lings sans la moindre exception de ce prétendu royaume, nous irons dans les Alpes continuer à faire ce pourquoi nous sommes entraînés : supprimer tout ce qui menace notre monde et notre humanité. En l’occurrence, il semblerait que nous ayons affaire, là-bas, à des blanka edrojs, ou comme ils se surnomment eux-mêmes, des lumi Kasvots

            — Ils pensent que "faces blanches" les rapprochent trop des humains, agréa Dorcas. Pour en revenir aux Ke-lings, je me demande ce que ces créatures avaient en tête ? 

 

Lafferty sourit. Il voyait où son collaborateur voulait en venir.

             — Ou ce qu'elles n'avaient pas. Elles ont commis une erreur en s'attaquant à ces gamins et en en laissant un s'échapper. Tant mieux pour nous.

            — Sauf votre respect, monsieur, toutes les créatures ne sont pas mauvaises. Les blanka edrojs, par exemple, vivent à l'écart des humains et ne cherchent pas à...

            — Allez dire cela à leurs victimes, le coupa Lafferty. En particulier aux deux gamins qu'elles ont désossés, ou à Tom Roberts. Ce gosse ne recouvrira plus jamais la raison et passera toute son existence dans un asile psychiatrique.

— Ousmane, le soldat qui l’a trouvé, se rend à son chevet à chaque fois qu’il le peut. Il dit qu’il a chassé les mauvais esprits et les images de mort de sa tête, mais il ne peut faire plus. En tous les cas, le gamin est… apaisé.

 

Dorcas fit une pause avant de reprendre :

            — Les Ke-lings sont des monstres, mais, je me permets d'insister... Ce n'est pas le cas de toutes les espèces.

Lafferty fit quelques pas en direction du parc dévasté. Il comprenait les scrupules de Dorcas. Il en avait eu lui aussi... au début... à une toute autre époque... Cela lui semblait si loin, cependant il n'avait rien oublié. Rien. Car depuis, il avait appris que la moindre hésitation pouvait coûter une vie ou plusieurs. Dorcas l'apprendrait sans doute lui aussi s'il continuait à douter. Lafferty ne pouvait rien faire contre cela. Cela ne dépendrait que de Dorcas. Il ne pouvait que le mettre en garde.

— Certaines espèces semblent inoffensives, finit-il par répondre. Mais qui peut en avoir la certitude ? Comment savoir si ce n'est pas pour mieux s'emparer de notre planète et asservir l'espèce humaine, ou la détruire. Nous ne pouvons le savoir que lorsque nous nous trouvons confrontés à la menace. Qui auraient pu craindre des créatures comme les Ke-lings rien qu'en les voyant ?

            — On ne peut pas dire qu'elles ont un air sympathique...

            — Parce que, d'après-vous Dorcas, l'habit fait le moine ?

            — Non... Non... Bien sûr... se défendit Dorcas.

          — Les Ke-lings ont assassiné de nombreux êtres humains, et sûrement encore plus d'animaux. Ils ne sont pas des créatures pensantes selon nos critères, certes. Pour nous, ils sont des prédateurs. C'est dans leur nature de tuer, mais nous ne pouvons accepter que ces créatures viennent modifier l'ordre établi sur cette Terre, l'ordre de notre chaîne alimentaire. Avant eux, il y a eu les Toppees, et encore avant les Malluts. Il y a aussi eu des créatures isolées tout au long des siècles passés. Peut-être des naufragés qui avaient peur des hommes et que cette peur avait poussé à tuer. Peut-être des éclaireurs venus étudier le meilleur moyen d’éradiquer tout ce qui vit sur la Terre... ou seulement en exterminer l’espèce dominante, nous, pour prendre sa place. Que sais-je ? Nous sommes le dernier rempart... le seul rempart contre ce genre de menace, et nous ne devons jamais douter du bien-fondé de notre mission. Ne dormez-vous pas mieux en sachant que les menaces réelles, évidentes, sont éradiquées, et que les potentielles sont neutralisées, placées sous haute surveillance ? 

 

Dorcas ne répondit rien.

 

            — Ne dormez-vous pas mieux Dorcas ? insista Lafferty en élevant la voix.

 

Ce qui n’était pas dans ses habitudes et fit sursauter Dorcas.

 

L’instant suivant, Lafferty se retourna vivement vers son collaborateur, toujours surpris par son brutal et inattendu changement d’humeur. Il avait un regard dur, et son visage affichait une volonté implacable.

 

Dorcas ne battit pas en retraite pour autant.

 

            — Non, monsieur. Mais tôt ou tard, l'un de ces fichus explorateurs, aventuriers, archéologues, ou je ne sais quoi encore, découvrira l'un des camps, ou bien un artefact qui attirera au mieux des curieux, au pire de nouveaux visiteurs. Nous pourrions alors avoir à faire face à une nouvelle invasion contre laquelle nous ne pourrons pas lutter, et si les nouveaux arrivants apprennent ce que nous avons fait à ceux qui les ont précédés... Que dire de l’opinion publique ? Nous pardonnera-t-on d’avoir tenu le monde dans l’ignorance ? Non, monsieur, je ne dors ni beaucoup, ni bien. 

 

Lafferty avait écouté avec attention. Son visage avait repris son masque d'impassibilité. Il comprenait les craintes de Dorcas parce qu'elles étaient aussi les siennes.

            — Chaque menace en son temps. S'ils savaient ce dont nous sommes réellement capables, alors ils n'essaieraient pas de nous envahir... En attendant, vous devriez passer un peu de temps avec notre scientifique. Une discussion avec lui vous remonterait sans doute le moral. Il a des théories très intéressantes sur l'évolution de la vie. D'après lui, nous ne devons pas craindre l'avenir si nous avons une idée de ce qu'il peut nous réserver. Il pense que nos "invités" peuvent nous en apprendre beaucoup, sur eux, et surtout sur nous-mêmes. Vous pourriez peut-être lui apporter personnellement les spécimens de Ke-lings que nous lui avons réservé pour ses études. 

 

Dorcas acquiesça. Il allait se retirer mais Lafferty le retint, une main posée sur son épaule :

 

            — Assurez-vous, cette fois, que ces spécimens soient bien morts. Quand il en aura terminé avec eux, brûlez les et mettez les cendres dans une boite scellée et rapportez-la, en personne, au Fort. 

 

Dorcas acquiesça à nouveau en silence et prit congé de Lafferty.

 

Ils ne le savaient pas encore, mais les deux hommes ne devaient plus se revoir avant très longtemps.

 

 



26/06/2013
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