Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

PART. I - Chapitre 14

- Chapitre 14 - 

 

 

XXIème siècle. 15 mai – New orleans, Louisiane, États-Unis.

            C’était venu au cœur de la nuit. Cela venait toujours au cœur de la nuit. Toujours le même rêve.

            Il courait comme si sa vie en dépendait. Ses poumons étaient remplis d’un air si pur qu’il lui brûlait les poumons et la gorge. Ce n’était pas l’air que l’on respirait sur la Terre. Il le sentait aussi sur son visage, sur son torse, sur ses bras et sur ses jambes. Il lui semblait qu’il était nu… Il courait parmi les arbres séculaires d’une forêt profonde. Des arbres immenses, sans commune mesure avec ceux qu’il avait l’habitude de voir. Pourtant, il ne s’en étonnait pas. Il n’avait pas le temps de les voir mais il savait qu’ils étaient magnifiques. Il aimait les sentir autour de lui. Il n’était pas en terrain inconnu, mais tous ses sens étaient en alerte. Il filait tel un courant d’air. Chacun de ses pas était sûr. Il ressentait la fermeté de l’écorce et la douceur de la mousse végétale sous la plante de ses pieds nus. Il ne butait contre aucune racine, ne trébuchait sur aucune pierre, ne glissait pas sur la mousse, ne s’enfonçait pas dans les tas feuilles tombées et décomposées tout au long des saisons passées. Comme ces arbres, il pouvait supporter les chaleurs plus torrides ou les froids le plus cinglants, les sécheresses brûlantes, les tempêtes violentes, les pluies battantes ou encore les neiges glacées. Les saisons étaient plus rudes, plus mortelles que sur la Terre.

 

            Dans ce monde – son monde – tout ressemblait à ce qui existait sur la Terre, mais à une échelle autrement plus grande, plus puissante et plus majestueuse. Les éléments et tout ce qui constituait ce monde étaient appelés différemment, dans une autre langue, et plus que sur Terre, elles devaient lutter pour vivre. Il ne faisait pas exception. C’était pour cela qu’il courait. Pour devenir plus fort et pour vivre aussi longtemps que possible.

 

            Pourtant, il n’avait jamais connu son monde d’origine…

            Il ignorait quel avait été son nom de naissance. Il ignorait même si ses vrais parents lui en avaient donné un. Le destin en avait choisi autrement, et d’autres lui avaient choisi un nom et un prénom : Reiyloo Guurdwahaldotir. Il aurait pu porter un nom plus simple. Un nom bien à lui… C’était, semblait-il, ce que faisaient les siens, au cours d’une sorte d’initiation lorsqu’ils entraient dans « l’âge d’homme ». Il ignorait le terme exact, mais c’était ainsi que, dans ses rêves, ou plutôt ses pires cauchemars, il l’avait traduit. Mais il avait choisi de garder le nom de ses parents adoptifs. Des humains. Encore que, d’un certain point de vue, il était aussi humanoïde qu’eux.

 

            Américains, de passage en Belgique, Guurdwahaldotir l’avaient trouvé errant sur une route de campagne, en état de choc, et l’avaient recueilli. Ce qui s’était passé à cette époque, il l’avait appris par bribes, parfois incertaines, quelques années plus tard, dans le camp d’internement. Ce dont il pouvait être certain, c’était qu’il n’avait jamais connu son monde d’origine. Il était né et avait vécu ses premières années dans un vaisseau spatial. Il n’avait donc jamais pu courir à en perdre haleine dans une de ces vastes forêts dont seuls, peut-être, quelques rares survivants ayant visité sa planète possédaient encore le souvenir. Pour autant qu’il s’en souvienne, il n’avait jamais rencontré quelqu’un de son espèce. Son rêve n’avait donc aucun sens. Pourtant, à chaque fois que ce rêve revenait, il avait l’impression, à son réveil, de l’avoir vraiment vécu. Dans une autre vie peut-être… si les membres de son espèce conservaient, ou se transmettaient des résidus de mémoires ancestrales.

 

            Il ne se souvenait pas comment il était arrivé sur la Terre. Il savait seulement que le vaisseau s’y était écrasé. Lorsque ses parents adoptifs l’avaient trouvé, la région était en plein bouleversement à cause de cette catastrophe. Les autorités comme la presse nationale et internationale parlaient alors d’un dépôt de bombes oublié par les nazis qui avait explosé détruisant le village dans lequel il se trouvait et faisant une centaine de morts. Encore aujourd’hui, cette version était la seule et unique connue. Cette explosion avait laissé une région traumatisée par la cruauté humaine. La guerre était encore bien présente dans les esprits des autochtones.

 

            Dans les jours qui avaient suivi, personne ne s’était manifesté pour reprendre l’enfant, et personne n’en avait signalé la perte non plus. Les Guurdwahaldotir avaient alors supposé que sa famille ou ceux auxquels il avait été confié devaient se trouver dans le village. Il y avait effectivement un petit orphelinat tout près de ce village qui avait été lui aussi détruit. De nombreux enfants nés de l’Occupation allemande y avaient été recueillis. Avec ses grands yeux bleus, son teint pâle et ses cheveux blonds, l’enfant pouvait être un de ces « fils de bosch » comme on les appelait irrespectueusement à l’époque. Les Guurdwahaldotir se fichaient de ses origines alors même qu’ils avaient perdu presque toute leur famille dans les camps. Cet enfant ne pouvait être responsable des actes des adultes. Au contraire, il ne pouvait être que l’avènement d’une ère nouvelle, un enfant de la paix. Il serait donc élevé dans le respect de la vie, quelle qu’elle soit.

 

            Les Guurdwahaldotir le gardèrent donc avec eux et n’eurent aucun mal à l’adopter officiellement quelques mois plus tard. Ils le ramenèrent ensuite en Suisse où ils s’étaient installés au début des années cinquante. Ayant perdu leur fils unique dans les rangs de l’armée américaine, et la totalité de leurs parents les plus proches dans les camps, le couple s’était donné pour mission de réunir les membres des familles que la guerre avait séparés en retrouvant les déportés et les prisonniers de guerre.

 

            Reiyloo avait vécu une dizaine d’années dans ce pays. Il en apprit les trois langues principales, ainsi que l’anglais, et les parla parfaitement dès les premières années. Pourtant, ce fut à peine si ces années passèrent sur lui. Lorsque ses parents adoptifs quittèrent leur pays pour s’installer en Amérique, tout au plus semblait-il n’avoir que dix ou onze ans. Ses parents avaient mis moins longtemps pour comprendre qu’il était différent, qu’il ne grandissait pas comme les autres enfants. Même son évolution psychologique était considérablement ralentie. Il n’était pas un idiot, loin de là. Ses facultés d’apprentissage dans certaines disciplines le démontraient. Mais le temps sur lui avait une prise différente du commun des mortels.

 

            Cette étrange particularité n’effraya jamais ses parents qui avaient longtemps agi envers lui comme s’il s’agissait d’une chose tout à fait normale. Ils en firent de même avec tous les étrangers qu’ils étaient conduits à côtoyer de près ou de loin. Pour le protéger, ils abandonnèrent leur vie en Suisse et s’installèrent en Suède. Puis ce fut l’Angleterre, la France, le Cameroun, la Tunisie, l’Inde, le Japon, l’Australie, Hawaï et plusieurs autres états des États-Unis. À chaque fois, ils se bâtissaient une nouvelle vie, se construisaient une nouvelle identité, dans ces mondes qui leur étaient totalement étrangers, mais dont ils décodaient très vite les failles. Ils étaient ainsi parvenus à protéger leur fils durant plusieurs décennies. Ils avaient faits tout ce qu’ils avaient pu. Mais si le temps n’avait donné que quatre années de plus à l’enfant qu’ils avaient adopté, il leur en avait donné dix de plus pour chacune de ces années.

 

            Il perdit ses parents à quelques mois d’intervalle. Ils furent enterrés dans le cimetière du dernier village dans lequel ils avaient vécu, quelque part dans le Nebraska. Pour les gens du cru, il était leur petit fils. Il fut seul à la cérémonie comme à la mise en terre. Mais même dans le plus petit des villages, il y avait toujours quelqu’un pour s’inquiéter du sort d’un adolescent et tenter de faire les choses bien… Les services régionaux de l’aide à l’enfance le prirent en charge malgré son refus. Habitué à fuir durant des années, il avait fini par fuguer du foyer où il avait été placé en attendant que des membres de sa famille soient retrouvés. Bien sûr, personne ne fut trouvé. Contrairement à lui…

 

            Une alerte le concernant avait été mise en place dans l’un des innombrables bureaux du CENKT qui le recherchait depuis des années, semblait-il. Elle résonna le soir du 20 décembre 1999. Les hommes du CENKT ne mirent pas longtemps à retrouver sa trace et à comprendre combien il pouvait leur être précieux sur différents plans. Son dernier noël n’en fut pas un, et sa première nuit du vingt-et-unième siècle, une nuit dont il avait mainte fois rêvée, il la passa dans une salle d’observation stérile du CENKT tandis que dans une autre pièce, des scientifiques essayaient de s’entendre sur ce qu’ils devaient faire de lui. Ce n’était pas du tout le réveillon qu’il avait imaginé. Hélas, c’était celui dont il se souviendrait à jamais.

 

            Un tiers de siècle de vie sur la Terre, et il ressemblait encore à un adolescent. N’importe quel médecin terrien aurait été bien en peine de le deviner. En fouillant un peu plus profond, évidemment… Ce qui signifiait lui ouvrir les entrailles. Des scientifiques du CENKT ne s’étaient pas gênés de le faire. Il en avait vu des dizaines. Un seul s’était vaguement soucié de son bien-être. Du moins l’avait-il longtemps pensé. S’il n’avait pas été unique en son genre, et si les bouchers pour lesquels il avait servi de cobaye avaient découvert les secrets de l’immortalité, aujourd’hui, il ne serait plus qu’un tas d’os dans une fosse commune, un charnier clandestin, ignoré du commun des mortels, oublié de ses bourreaux. Tant d’autres créatures qu’il avait croisées dans cet endroit cauchemardesque avaient malheureusement connu ce destin.

 

            Les humains l’ignoraient peut-être encore mais ils faisaient partie de ces êtres dits intelligents dont l’espérance de vie était pourtant la moins longue qui soit dans l’univers connu de certains « explanètriés ». Il connaissait aussi des êtres dont l’espérance de vie était moitié inférieure à celle des humains. Dans le camp où il avait été prisonnier durant dix longues années, il avait rencontré une dizaine d’espèces extraterrestres différentes. Il avait rapidement deviné qu’il en existait d’autres, qui se cachaient des humains, mais il ignorait combien et lesquelles. Même aujourd’hui, et même s’il avait entendu quelques bruits, quels noms… comme les drægans et les sturniens, des champions de la longévité. Il avait entendu dire que ces derniers pouvaient vivre jusqu’à dix mille ans.  Il aurait aimé les rencontrer, ne serait-ce pour comprendre pourquoi sa propre horloge biologique semblait s’être déréglée. Durant sa captivité, il avait commencé à vieillir plus vite, et maintenant, il vieillissait comme un être humain… Finirait-il par vieillir deux fois, trois fois, dix fois plus vite qu’eux ?

 

            Les drægans pouvaient vivre encore plus longtemps que les sturniens selon ces mêmes rumeurs, mais ils étaient tellement belliqueux, qu’aucun n’avaient pu atteindre un âge canonique. Il s’était bien sûr demandé s’il n’appartenait pas à l’une ou l’autre de ces espèces, bien qu’il ne sente aucune envie de tuer son prochain et que, selon toute vraisemblance, son métabolisme ne mettrait pas dix mille ans pour le conduire au pays des rêves éternels. Enfin, on disait les deux espèces éteintes, et sérieusement, être vraiment le dernier représentant de son espèce n’était pas une perspective qui l’enchantait. Ne serait-ce que pour en savoir plus lui-même, sur son espérance de vie… Sur ce qui pouvait le tuer… Dans le meilleur des cas, il pouvait aussi appartenir à une espèce qui mettait un temps fou à atteindre la maturité, et une fois cet objectif atteint, souvent accompagné du désir de procréer, leur corps se mettait subitement à vieillir. Cette perspective d’une dégénérescence accélérée le hantait souvent depuis qu’il s’était… depuis quelques années.

 

            Les créatures qui vivaient le plus longtemps étaient-elles les plus chanceuses ? Il n’en était pas certain. Même s’il manquait d’informations sur ce sujet, il savait qu’une longévité exceptionnelle ne s’accompagnait pas forcément d’une perpétuation de l’espèce. Est-ce que l’existence de ces espèces comptait plus ou moins que celles des autres ? Quelle était leur influence dans leur monde d’origine ? Car il avait appris au moins une chose au contact des autres espèces extraterrestres, contrairement aux humains : toutes les espèces qu’il avait rencontrées connaissaient l’existence des autres depuis des lustres. Elles vivaient ensemble, commerçaient ensemble, et parfois guerroyaient les contre les autres, mais cela n’était plus arrivé depuis des millénaires. Au point qu’elles s’étaient toutes trouvées désemparées face à l’arrivée d’un ennemi inconnu et implacable. Elles n’avaient rien trouvé de mieux que s’unir dans une même fuite.

 

            Il n’avait jamais vécu tout cela, il n’avait même jamais rencontré d’êtres dans sa situation avant… Alors comment pouvait-il avoir un souvenir aussi précis de son monde ? Ce n’était pas un enfant qui courait dans cette forêt, mais lui, adulte, tel qu’il était lorsqu’il s’était endormi la veille au soir. Il courait sans savoir d’où il venait, sans savoir où il allait. Il se sentait tellement bien. Même la douleur dans ses muscles et dans ses poumons lui faisait du bien. Plus encore, il se sentait en communion avec la forêt. Il se déplaçait rapidement, aussi silencieux que ses habitants non humanoïdes. Il était parvenu à la limite de la sylve et fut ébloui par une lumière tellement intense qu’elle sembla lui récurer les rétines. Lorsqu’il baissa la tête pour lui échapper, il se rendit compte qu’il se trouvait au bord d’un précipice. Il eut beau tenter de reculer, même d’un simple pas, il n’y parvint pas. Pourtant, il ne chuta pas. Il resta juste en équilibre. Alors, il essaya de sonder l’abîme profond pour voir ce qui s’y cachait, quel danger pouvait en surgir, mais le rêve s’arrêtait là, toujours.

 

            Et le cauchemar commençait...

            Un cauchemar qu’il avait vécu et qu’il aurait préféré oublier. Plus qu’un cauchemar, un traumatisme. Le camp du CENKT qui valait tous les camps de concentration que lui avaient décrits ses parents adoptifs… Il ne voyait pas d’autres mots pour cette prison où des humains enfermaient les créatures vivantes et intelligentes. Cette prison, dernière destination d’êtres qui mourraient parfois au nom d’une science et d’une politique qui n’en avaient que les noms, souvent sous les coups des apprentis bourreaux, supervisés par d’autres hommes plus expérimentés. Très vite, il avait compris que ces hommes-là avaient peur. Peur de ce qu’ils ne connaissaient pas, peur d’être un jour à leur place... Tantôt, il était l’adolescent, le jeune adulte qui avait survécu à ces dix années de camp dans des conditions effroyables. Tantôt, il était l’adulte actuel, témoins de toutes les cruautés imaginables de la part des humains, ou des survivants.

 

            Combien de fois avait-il regretté de ne pas avoir suivi les enseignements de Michaïl, son père adoptif ? Toujours fuir. Pourtant, il était revenu dans sa dernière maison pour reprendre quelques affaires. Il aurait dû se douter qu’il y serait attendu. Ne serait-ce que par les autorités locales. Au lieu de cela, il s’était retrouvé face au CENKT. Un des soldats, ou peut-être plusieurs, lui avait tiré dessus. Il n’avait guère mis plus d’une minute avant de sentir ses muscles se tétaniser, refuser de lui obéir jusqu’à en perdre le contrôle. Il s’était senti glisser dans l’obscurité, sombrer dans un abîme béant, une chute sans fin…   

 

 

24 décembre 1999.

            Il avait repris conscience dans une cellule obscure qui sentait l’humidité. On lui avait ôté tous ses vêtements. Bien que n’ayant pas le souvenir d’avoir été touché à ces endroits par une fléchette anesthésiante, il avait atrocement mal à la base de nuque et au dos de la main droite. Plus tard, il s’était rendu compte qu’on lui avait tatoué des signes et des chiffres sur le dessus de sa main. Entre conscience et inconscience, il perdit très vite le compte des jours durant lesquels il y resta enfermé sans voir qui que ce soit. Seule la faim, la soif de plus en plus fortes lui indiquaient qu’ils étaient là depuis plusieurs jours. L’anesthésiant était d’une telle puissance qu’il n’avait même pas eu le courage de se lever pour vider ses intestins et sa vessie. Il était resté, prostré, vautré à même le sol.    

     

            Il savait qu’il se trouvait dans un état pitoyable lorsque les soldats l’avaient traîné hors de sa cellule. Même à moitié conscient, aveuglé par la lumière blanche au-dessus de lui, il devinait que ceux qui l’emmenaient étaient les hommes qui l’avaient capturé. Les mains attaché dans le dos et chevilles entravées par de solides chaînes, il n’aurait jamais eu la stupidité de résister à sept hommes armés jusqu’aux dents. On lui avait même bâillonné la bouche, et l’un de ses gardiens, derrière lui le tenaient en laisse.

 

            Il ne leur opposa pas plus de résistance lorsqu’ils le nettoyèrent à coups de puissants jets d’eau. Il n’en avait plus la force. Il ne pouvait que suffoquer sous les assauts glacés. C’était sans doute pour cela qu’on lui avait fait subir ce traitement. Aussi nombreux, armées et aguerris étaient-ils, les soldats le craignaient d’une certaine manière. Qu’imaginaient-ils donc ? Qu’il était un assassin en puissance ? Il n’avait jamais tué de sa vie, pas même un animal en souffrance.

 

            Cela démontrait surtout qu’ils avaient sans doute eu affaire à des prisonniers autrement plus réactifs que lui. Il n’avait pas cherché à se rebiffer contre les plaisanteries salaces de ses gardiens, ni aux attouchements brutaux de l’un d’entre eux. Visiblement, ils cherchaient à le provoquer. Ce n’était pas pour rien qu’ils gardaient leurs tasers à portée de main. On leur avait peut-être demandé de tester son seuil de tolérance à l’humiliation et à la douleur, probablement pas de le tuer. Il ne pensa alors plus qu’à une seule chose : contenir sa peur, et cette haine qui fleurissait en lui, quelque part dans les profondeurs de son âme brisée, plus que sa souffrance. Seules les paroles de son père qui disait toujours que cacher le meilleur de soi-même était préférable à la mort l’empêchèrent de basculer dans cette rage meurtrière qu’il sentait monter en lui et dans la folie. Mieux valait qu’ils n’aient aucune idée de ses véritables capacités, même s’il pensait qu’il n’en avait aucune en matières de combats, d’évasion ou de survie…

 

            Toujours sous bonne garde, ils l’avaient ensuite traîné jusque dans la salle d’observation. Il y était resté plusieurs heures avant qu’un médecin, accompagné de trois gardes, ne vienne lui injecter un nouveau sédatif. Malgré l’engourdissement physique, il resta conscient. Installé sur un brancard, il fut conduit dans une salle qui tenait autant du bloc opératoire que de la salle de torture, lui sembla-t-il dès qu’il y fut introduit. La dizaine d’hommes et de femmes présents s’activèrent autour de lui, lui prélevant des cheveux, des morceaux de peau, du sang et il ne savait quoi d’autre. Il eut droit à une ponction lombaire, des tuyaux dans chacun de ses orifices, des électro-encéphalogrammes, des radios de chaque parcelle de son corps, et des tests qui devinrent plus douloureux les uns que les autres, car l’anesthésiant avait fini par ne plus faire effet. Cela dura des heures et des heures, puis il fut de nouveaux totalement endormi. Sa dernière pensée avait alors été de ne jamais se réveiller…

 

 

4 janvier 2000.

            Il s’était réveillé assis et menotté à une table d’interrogatoire, dans une pièce entièrement blanche et fortement éclairée, sans miroir derrière lequel on pouvait l’observer. Il ne voyait aucune caméra, pourtant il se sentait surveillé. La première chose qu’il ressentît ce fut la douleur fulgurante de sa nuque à son cerveau. Il avait l’impression qu’on lui avait implanté un corps étranger à la base du crâne. Au prix d’une douloureuse contorsion, il découvrit qu’on lui avait greffé une sorte d’implant dans le haut de la nuque. Il comprit que cet appareil devait sans doute permettre de le localiser ou d’effectuer certains relevés biologiques.

 

            D’autres douleurs apparurent à mesure que les effets de l’anesthésiant se dissolvaient dans son organisme. Elles n’avaient rien à voir avec sa position inconfortable. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre qu’on lui avait arraché au moins deux molaires et une canine. Ce n’était pas la première fois qu’il perdait l’une de ses canines. Enfant, il les avait perdues deux fois, et elles avaient repoussé. Combien de temps leur faudrait-il pour s’en rendre compte ? Les scientifiques avaient déjà vérifié s’il possédait des capacités de régénérescence immédiate. Ils lui avaient brûlé l’intérieur de la main gauche après l’avoir profondément ouverte au scalpel. Il se rappelait avoir hurlé de douleur après avoir tenté d’y résister. Au moins, elle avait été bandée proprement. Tout comme son torse. Il ignorait ce qu’on lui avait fait mais c’était aussi douloureux que le reste.

 

            Une femme était entrée dans la salle. Elle était de type sud-américain, petite et mince. Ses cheveux bruns étaient retenus sur sa nuque. Elle était discrètement maquillée. Dans d’autres circonstances, il l’aurait trouvée plutôt jolie. Son uniforme montrait qu’elle faisait partie des soldats, mais elle avait l’air plus sympathique que ceux auxquels il avait eu affaire jusque-là. Elle installa un appareil photo, et se mit à le mitrailler sous tous les angles. Il essaya de lui demander ce qu’on lui voulait ? Pourquoi se trouvait-il ici ? Que lui avait-on fait et pourquoi ? Il avait eu l’impression que ses paroles étaient à peine intelligibles, tellement sa gorge et sa bouche lui faisaient mal. Elle ressortit avec ses appareils sans répondre à la moindre de ses questions, sans lui adresser le moindre mot. Pas même un sourire. Elle laissa juste un petit réveil sur la table. C’était clairement pour mettre sa patience à l’épreuve. Il resta encore deux bonnes heures assis à la table, à supporter les douleurs de plus en plus lancinantes.

 

            Au bout de ces deux heures, un homme entra dans la pièce. Il était grand, plutôt athlétique. Sa peau était noire. Il devait avoir une bonne trentaine d’années. Il portait aussi un uniforme militaire. Ce qui frappait le plus chez cet homme, c’était son regard bleu aux reflets argentés. L’homme semblait avenant tout d’abord, et déterminé, mais Reiyloo en découvrit très vite la dureté et l’absence de compassion. Il avait amené sa propre chaise qu’il avait posée sans violence. La femme soldat était revenue. Elle avait installé une caméra derrière l’homme, et un micro sur la table. Enfin, elle avait déposé un dossier devant l’homme, puis elle était sortie.

 

            L’homme avait ouvert le dossier et l’avait rapidement parcouru.     Reiyloo aurait donné cher pour savoir ce qu'il contenait.

 

            L’homme s’éclaircit la gorge :

            — Quel est votre nom ? 

 

            Que voulait dire cette question ? Son nom, il devait l’avoir dans le dossier, non ? Il n’arrivait pas à comprendre… Le mieux était de répondre sincèrement. Peut-être aurait-il une chance d’être libéré. Peut-être y avait-il eu erreur sur la personne…

            — Reiyloo Guurdwahaldotir. Et vous ? Qu’est-ce que je fais ici ? Que m’avez-vous fait ?

 

            En guise de réponse, il ressentit un choc électrique partant de sa nuque et se dispersant dans tout son corps. Il resta groggy durant quelques secondes.

            L’homme attendit d’avoir à nouveau toute son attention avant de poursuivre :

            — Pour qu’il n’y ait aucun malentendu entre nous. Primo, cet appareil n’est pas seulement destiné à vous localiser au cas où l’idée stupide vous viendrait de vous évader. Je peux aussi vous tuer où et quand je le souhaite. Secundo, c’est moi qui pose les questions et vous y répondez. Je pense que c’est clair ?

            Il aurait voulu acquiescer, mais il s’en sentit physiquement incapable.

 

            Il eut au cours de ses dix années d’emprisonnement la malchance d’expérimenter l’implant. Sûrement plus qu’à son tour, il avait subit les contrecoups du choc électrique. Plus d’une fois, il était resté inconscient durant plusieurs jours. Sans oublier le corps endolori et la gueule de bois qui suivaient ces périodes car ses geôliers prenaient un malin plaisir à le laisser parmi des extraterrestres qui entendaient lui faire payer se trop grande ressemblance avec les humanoïdes qui les tenaient en chaîne et qu’ils avaient appris à haïr plus que leur pire ennemi.

            — Êtes-vous né sur la Terre ? 

 

            Il avait ouvert la bouche, cherchant autant à répondre quelque chose qu’à cacher sa surprise, et plus encore à gérer ses douleurs.

 

            L’homme avait alors refermé le dossier en soupirant et l’avait fixé une longue minute avant de reprendre la parole.

            — Je vais être sincère avec vous, Reiyloo. Si vous avez le moindre espoir de sortir d’ici, abandonnez-le. Vous n’êtes pas de cette planète. Nous ne vous y avons pas invité, et il est hors de question que vous la quittiez. Cela fait des années que nous nous préparons à une invasion alienne. Nous savons qu’il existe plusieurs espèces extraterrestres, et nous ignorons laquelle nous attaquera, la première, ni quels seront ses alliés… Cependant, nous savons qu’elle tentera d’annihiler, ou d’assimiler ou de détruire l’espèce humaine. Nous nous préparons à ce jour depuis des dizaines d’années, et nous faisons tout ce qui doit être fait pour l’éviter. À commencer par vous étudier. Vous savez ce que l’on dit : pour vaincre son ennemi, il faut commencer par le connaître.

 

            Il avait senti une peur panique l’envahir. Cet homme pensait-il vraiment qu’il était un extraterrestre ? Jusqu’ici, il avait s’était seulement imaginé qu’il était un peu particulier. C’était ce que ses parents lui disaient toujours. Beaucoup d’humains avaient des particularités. Certains vieillissaient plus vite que la normale. À douze ou treize ans, ils ressemblaient à de petits vieillards. Ils atteignaient rarement leur majorité. Alors pourquoi n’existeraient pas, à l’inverse, des êtres humains dont la longévité était exceptionnelle ? Pourquoi ces hommes du CENKT ne pouvaient-ils pas l’imaginer ? Qu’y avait-il dans son dossier qui indiquait que ce n’était pas le cas ?

 

            L’homme était sorti. Il fut aussitôt remplacé par un autre de l’équipe médicale, un type maigre et osseux aux cheveux filasse et au regard gris plutôt doux. Il était accompagné de trois soldats qui lui avaient de nouveau entravé les chevilles et les mains. L’un d’entre eux avait voulu lui passer la laisse, mais le médecin avait refusé net. Il s’en était suivi une discussion tendue entre les soldats et lui. Comme pour prouver qu’il avait raison, le médecin s’était tourné vers lui.

            — Reiyloo ?

 

            Il avait mis un temps à comprendre que l’on s’adressait à lui.

            — Avez-vous l’intention de nous poser des problèmes ? avait demandé le médecin.

 

            S’il avait été un vrai médecin, il n’aurait jamais posé cette question. Il aurait tout de suite compris que dans l’état où il était, il lui aurait été bien difficile de piquer un sprint après avoir mis KO trois molosses. Sans compter qu’il devait y en avoir quelques autres derrière la porte. Sauf qu’ils s’imaginaient tous qu’il n’était pas humain. Alors, finalement, la question était légitime. Lentement, il secoua la tête. Il n’essaierait pas de s’échapper. La douleur le fit grimacer.

            — L’implant va être douloureux durant quelques jours, le prévint le médecin. Je vais faire de mon mieux pour soigner ça et le reste… Je m’appelle Jordan Teller. Je ne suis pas vraiment médecin. Je suis biologiste. Mais je vous promets de faire de mon mieux.

 

            Il n’avait pas su quoi répondre. C’était la première fois, depuis qu’il était dans cet endroit, que quelqu’un lui montrait un peu de compassion.     Jordan Teller avait tenu parole. Il avait soigné sa main, et sa nuque. Il lui avait expliqué que le tatouage servait à l’identifier. Il devrait le scanner pour obtenir ses repas et sa ration d’eau, pour entrer dans les douches et les sanitaires, et même pour rentrer dormir au « dortoir ». Rares étaient les prisonniers qui bénéficiaient d’une cellule individuelle. Ceux-là n’étaient même pas en contact avec les autres.

 

            Le biologiste lui avait aussi retiré son pansement autour de son torse, et il avait découvert qu’on l’avait ouvert comme un cadavre. Cela lui avait été insupportable. Malgré tous ses efforts, il n’avait pu s’empêcher de laisser couler ses larmes.

            — Je suis désolé, avait dit le biologiste. Je vais essayer de retarder votre intégration d’une semaine ou deux… le temps d’aller un peu mieux, mais je ne peux rien vous promettre. 

            — Mon intégration ?

            — Il y a d’autres… extraterrestres, ici. Et l’homme que vous avez vu, tout à l’heure, le colonel Jameson, a ordonné de vous mettre avec eux. Mais, je doute que vous surviviez plus d’une journée dans votre état. Cet endroit est un enfer, vous vous en rendrez vite compte.

            — Des extraterrestres… Je ne comprends pas… Je suis un être humain…

            À dire vrai, il n’en était déjà plus du tout persuadé.

 

            Le biologiste n’avait pu obtenir qu’une semaine. Il était venu chaque jour le soigner. Cependant, au cinquième jour, des soldats l’avaient sorti de l’infirmerie, toujours pieds et poings liés, et l’avaient conduit dans ce qui allait être sa prison durant les dix années suivantes.

 

            Il n’avait pas revu l’homme qui l’avait soigné. Du moins, pas jusqu’à son évasion.

 

            Il n’avait jamais pensé que les extraterrestres existaient vraiment, et il s’était retrouvé au milieu d’êtres dont certains étaient des plus étranges physiquement. Psychologiquement, aucun ne lui ressemblait. La plupart étaient nourris par la haine de l’Être Humains. Quelques autres étaient fous à lier, traumatisés par tout ce qu’ils avaient subi durant leurs années de captivité. Tous n’avaient connu que cet enfer. Il avait été le seul à avoir vécu parmi les humains et à éprouver de l’empathie pour eux. Ils l’avaient senti et l’avait payé très cher.

 

            Grâce à ses parents, il avait eu la chance de vivre une vie de terrien et de vivre parmi ces derniers. Il savait que tous les terriens n’étaient pas des brutes. D’autres prisonniers n’avaient pas eu cette chance. Comme seuls référents humains, ils n’avaient connus que des gardiens pervers et des scientifiques sans étique. Cela dès leur arrivée sur la Terre. Aux yeux des extraterrestres, les terriens passaient d’autant plus pour des monstres qu’ils ne les comprenaient pas. Les usages et les coutumes, les religions, les référents… Tout les différenciait de ces créatures. Ils comprenaient maintenant pourquoi personne ne leur avait parlé de la Terre…

 

            La seule loi qui existait dans ce camp était celle du plus fort. Il n’était pas préparé à ça, ni au reste. Personne n’aurait pu l’être. Peut-être aurait-il dû s’intéresser un peu plus aux films de science-fiction. Il n’allait pas très souvent au cinéma, et lorsqu’il y allait, c’était pour voir les comédies romantiques ou musicales dont sa mère raffolait. Sa connaissance de la science-fiction se limitait à ce qu’il avait pu voir à la télévision ou dans de vieilles bandes dessinées et à ce qu’il avait pu lire dans quelques livres. Le bestiaire que ces ouvrages présentaient avait tout à envier à ce qu’il avait eu sous les yeux une fois jeté dans le camp.

 

            Il y avait des êtres de toutes sortes. Certains ressemblaient plus à des animaux, même lorsqu’ils étaient bipèdes, qu’à des humanoïdes. D’autres comme les rouenders devaient mesurer un peu plus de deux mètres et peser pas loin d’une tonne et demie. Mais ce n’étaient pas ceux qui étaient les plus dangereux. Ceux-là semblaient avoir été lobotomisés, ou en tous les cas maintenus dans un état semi végétatif par leur implant. D’autres au contraire étaient petits et agiles. Des grands, des petits, des gros, des minces, des poilus, des plumés, des imberbes, des peaux roses, des peaux bleues, des peaux si claires que certaines en paraissaient blanches, et d’autres multicolores, des yeux de toutes sortes, et des dentitions dont certaines n’étaient pas faites pour manger uniquement des légumes…

 

          Il y en avait qui, comme lui, ressemblaient à des humains. Mais contrairement à lui, quand on avait la malchance de les approcher de trop près, on se rendait vite compte qu’il y avait quelques différences notables. Certains avaient des oreilles pointues, d’autres de véritables langues de serpent. D’autres possédaient des muscles ou des organes que les humains n’imaginaient même pas. Il y avait des femmes, des hommes, des mâles, des femelles, mais il n’avait vu aucun enfant. Il avait longtemps été le plus jeune prisonnier. En tous les cas, il était le dernier arrivé au camp. Cela constituait deux handicapes d’importance dans une société qui avait perdu toute notion de civilisation, quelle qu’elle soit.

 

            Comme il l’avait fait avec les soldats, face aux autres prisonniers, il avait gardé profil bas, se contentant d’écouter et surtout d’observer. Il ne connaissait aucune des langues utilisées dans le camp, et il était conscient des regards qui s’étaient posé sur lui dès qu’il avait été jeté dans l’arène. Il avait pris soin de ne montrer aucun signe d’hostilité qui aurait pu lui coûter la vie. Cela n’avait pas suffi évidemment.

 

            Au cours de ces dix années, parmi tous ces extraterrestres, il y en avait qu’il avait particulièrement craint, et qu’il souhaitait aujourd’hui ne plus jamais croiser, comme les cilliardis, des humanoïdes de petite taille aux grands yeux entièrement noirs. Lorsqu’ils posaient leur regard sombre sur vous, ce n’était jamais bon signe. Leur renvoyer la pareille, histoire de les impressionner, était impossible. C’était comme une plongée dans le vide spatial. Plus dangereux qu’eux, il n’y avait que les keynaanides et les satiniens, pour des raisons différentes. La seule satinienne du camp l’avait ignoré, puis lorsqu’il avait tenté une approche directe, elle avait tenté de l’égorger. Il s’en était fallu de peu et l’intervention d’un keynaanide.

 

            D’instinct, il avait tout fait pour éviter les keynaanides. Son instinct ne l’avait pas trompé. Ils étaient au sommet de la chaîne alimentaire du camp. Ils prenaient ce qu’ils voulaient quand ils le voulaient pour assouvir leurs divers appétits. Il avait pu s’en rendre compte avant la fin du premier jour, lorsqu’ils les avaient agressés, lui et un de ces sauvageons méandres qui était trop affaibli pour se défendre. Ils avaient attaqué sans préambule, dans l’indifférence générale. Ils s’étaient amusés un temps avec eux. Au bout de compte, cette fois-là, il était parvenu à leur échapper. Curieusement, le méandre, lui, n’avait pas cherché à lutter, et lorsqu’ils en eurent assez de leurs jeux sadiques, les keynaanides l’avaient égorgé. Ils avaient ensuite traîné son corps à l’écart, et l’avaient dévoré.

 

            Les keynaanides dominants étaient toujours les premiers. Ensuite venait le reste du clan. Après leur passage, il ne restait plus rien du méandre.

 

            Il s’était longtemps demandé combien de temps il faudrait pour qu’il serve lui aussi de dîner à ces goules qui n’avaient d’humanoïdes que leur aspect physique. Une partie de son être voulait abandonner et mourir au plus vite, mais une autre restait combative parce qu’il n’était pas ce qu’il était sans raison, et surtout parce que ses parents adoptifs ne l’avaient pas protégés pour rien.

 

 

13 mars 2010

            Chacun des trois mille sept cent vingt deux jours qu’il passa dans ce camp devint une lutte pour sa survie, contre les keynaanides, mais aussi contre les humains qu’ils soient médecins ou soldats. Aurait-il pu vivre encore un mois, ou une semaine de plus ou même un jour de plus dans ce camp. Il en était arrivé à un point où le seul fait d’ouvrir les yeux au réveil lui était insupportable. Il ne pouvait plus supporter ce qu’il était devenu, encore moins ce qu’il devait subir… Pourtant, comme n’importe lequel des jours précédents, le trois mille sept cent vingt troisième jour, il s’était levé et s’était rendu au réfectoire. Il n’avait pas mis longtemps à remarquer que quelque chose avait changé. Il remarqua aussitôt que la garde avait été doublée.

 

            Au moment, il se faisait cette remarque, la sonnerie annonçant la distribution de nourriture journalière avait résonné dans tout le camp. Une troupe de scientifiques apparut derrière les vitres de la tour de garde qui cernait la cantine. La plupart d’entre eux prenaient des notes. Il y en avait même un qui filmait. Pourtant, il ne voyait pas ce qu’il y avait à noter ou à filmer. Comme tous les matins, les gardes avaient balancé des morceaux de viande, certains crus, d’autres cuits, et du pain plus dur qu’un morceau de béton armé. Et comme tous les matins, les keynaanides furent les premiers à se présenter dans la cour. Ils prélevaient leur part, avant de laisser les autres s’arracher les restes. En général, la satinienne y allait aussi. Pour une raison qu’il avait toujours ignorée, les keynaanides ne lui avaient jamais refusé ce droit. Pourtant, cette fois-là, la satinienne n’était pas allée. Son instinct lui disait, lui hurlait même que ce n’était pas normal. La faim le tenaillait. Il hésitait sur la marche à suivre. Cette incertitude lui avait sauvé la vie.

 

     À l’instant où les keynaanides s’étaient jetés sur la viande, les soldats avaient tiré sur eux. Certains, plus rapides que les autres parvinrent à échapper à la fusillade.

 

            Toute la journée, les soldats les avaient pourchassés et débusqués dans le camp. Les dommages collatéraux avaient été importants. Plus d’une fois, il avait pensé qu’il allait être tué lui aussi, mais ils ne s’étaient pas intéressés à lui. En fin de journée, les soldats avaient regroupé les méandres survivants, la satinienne et deux autres espèces et les avaient sortis du camp. Pour aller où, il l’ignorait, mais cela n’augurait rien de bon. De plus, même si ce n’était pas son souci le plus immédiat, maintenant qu’il n’y avait plus de keynaanides. Les luttes d’influences pour savoir qui deviendrait l’individu supérieur ou l’espèce dominante du camp allaient bientôt commencer.

 

            Avec quelques autres prisonniers, il avait été réquisitionné pour évacuer les corps et nettoyer les cellules désormais sans occupants. Cela leur avait pris toute la nuit. Il avait eu du mal à trouver le sommeil durant les deux heures qui lui restaient à dormir. 

            Pas un seul instant il n’avait imaginé que cela s’arrêterait là.

 

            Au matin, aucun des cinq ivernes n'apparut, pas plus que les gobelem et les tuathas. Il devina qu'ils avaient été extraits de leurs cellules tôt dans la matinée, alors qu'ils dormaient encore. Il s'étonnait de n'avoir rien entendu... Puis il se souvint de l'eau. Comme il n'arrivait pas à s'endormir, il en avait bu, et s’était endormi aussitôt après. Il en déduisit que leurs geôliers avaient mis quelque chose dans l'eau pour les rendre plus dociles. Pourquoi n’utilisaient-ils pas tout simplement les transpondeurs ? Ils pouvaient assommer n’importe qui d’un simple choc électrique…

 

            Il ne restait désormais plus qu'une vingtaine d'extraterrestres dans le camp. Ceux qui, comme lui, étaient rares ou uniques, et dont la morphologie se rapprochait le plus de celle des êtres humains. Cette ressemblance les sauverait-ils ? C'était aussi ce que devaient espérer les autres. Ils étaient loin d'imaginer le sort qui leur était réservé.

 

            Deux jours plus tard, ils eurent tous droit à une série d'injections. Ce fut à cette occasion qu'il revit Jordan Teller. En fait, il ne le reconnut pas immédiatement. D'abord parce qu'il était beaucoup trop inquiet pour sa propre vie. Son instinct lui hurlait de toutes ses forces que ce traitement s'inscrivait dans la continuité de l'opération de nettoyage.

 

            Il se trouvait dans un groupe de sept individus : un couple de nordhales, une isséï-Bacca, deux frères satiniens et une adooris. Celle-ci est aussi unique en son genre que lui. On aurait pu facilement la prendre pour une petite gymnaste. Elle avait de grands yeux verts aux iris vertical dans un petit visage ovale et de grandes oreilles pointues qui évoquaient celles d’un fennec. En réalité, elle était pour moitié adooris seulement. Le reste était humain. Pour Cette raison, et malgré son jeune âge apparent, elle intéressait particulièrement le CENKT. Cela faisait deux ans qu’elle était dans les locaux du CENKT, mais seulement un mois qu’elle avait été placée dans le camp. Les rouenders l’avaient immédiatement prise sous leur protection. Il ignorait quels liens pouvaient rattacher ces deux espèces si différentes l’une de l’autre.

 

            Durant ces deux ans, elle avait sûrement subi plus de tests et de prélèvements que lui en dix. Aussi se montra-t-elle extrêmement docile lorsqu’une infirmière lui fit avaler une série de médicaments. Il se montra plus hésitant. Pourquoi l’idée de ne plus se réveiller l’inquiétait-il tant maintenant alors qu’il l’avait souhaité tant de fois. C’est à cet instant qu’il reconnut le biologiste par mi les scientifiques présents… Il n’avait jamais oublié son nom… Jordan Teller. Ni totalement son visage, même si celui-ci avait pris dix ans de plus. L’homme semblait toujours aussi maigre, et il avait l’air fatigué, mais il y avait quelque chose dans son regard… Quelque chose qu’il n’avait plus revu depuis la mort de ses parents… Une sorte de détermination positive…

 

            Teller lui avait parlé d’une voix calme, sans émotion, et il avait pris docilement, comme les autres, tout ce qu’on lui donnait à avaler. Ce n’était pas tant les paroles du scientifique que son regard qui l’avait rassuré. Ce ne fut que deux heures plus tard, environ, alors qu’il était couché dans sa cellule, que les douleurs se firent sentir. Et à mesure qu’elles s’intensifiaient, il commença à regretter ce dernier sursaut de confiance qu’il avait eu en l’Être Humain. Cette fois, c’était terminé.

 

            Des autres cellules, lui parvenaient des gémissements de douleur. Il y en eut de plus en plus, un véritable concert auquel il joignit sa voix. Il se tordit de douleurs durant une heure au moins. Petit à petit les gémissements cessèrent et les souffles se turent, définitivement. Il frissonna, sentit monter la nausée. Peut-être même vomit-il… Il finit par sombrer dans le sommeil profond de la mort.

 

            Le froid et la pluie glaciale, un mauvais goût dans la bouche mirent ses sens en alerte. Une gifle, brutale, acheva de le réveiller. Il ouvrit les yeux mais son corps refusa de bouger. Il faisait nuit, à l’exception des phares d’une voiture garée un peu plus loin.

 

            La première chose qu’il vit vraiment fut le visage de l’adooris qui le scrutait, plus perplexe qu’inquiète. C’était elle qui lui avait donné la gifle. Comment une aussi petite créature, à l’apparence plutôt douce, pouvait être de douée d’une telle force ? Il tourna lentement la tête. La douleur dans sa nuque se répercuta dans son crâne violemment. Il vit le biologiste qui discutait avec les nordhales. Il leur remit quelque chose dans les mains, et le couple le quitta sans autre cérémonie.

 

            Il ne resta que l’adooris, le biologiste et lui. Il se rendit compte qu’ils étaient au milieu des arbres.

 

            Jordan Teller vint vers eux et s’accroupit à ses côtés. D’un étui, il sortit une seringue remplie d’un liquide foncé et la lui planta au creux du bras droit. Il n’avait eu aucun mal à trouver la veine.

 

            Il essaya de se redresser, en vain. La douleur lui vrilla le crâne une nouvelle fois et le monde tangua autour de lui.

 

            Teller posa une main froide su son front.

            — Pas de fièvre. C’est une bonne chose. Cela signifie qu’il n’y a pas d’infection pour l’instant. J’ai retiré le transpondeur sur votre nuque. D’où la douleur. Ça va passer, mais vous allez avoir très mal durant des semaines, peut-être des mois…

            — Qu’est-ce qui… Où sont les autres ?

 

            Un voile de tristesse passa dans le regard bleu délavé du biologiste.

            — La plupart sont morts… Je ne pouvais pas tous vous libérer… Seulement quatre d’entre vous…   

            Libre ? Était-il enfin et vraiment libre ? En tous les cas, il était en vie. Encore sous le choc, il essaya de reprendre le contrôle de son corps et de son esprit.

 

            Le biologiste le comprit.

            — Encore quelques minutes. Je vous ai mis une double dose… On ne va pas pouvoir se permettre de rester là longtemps.

 

            L’adooris prit alors une décision :

            — Ensemble, on n’a aucune chance, décida-t-elle. Maintenant, c’est chacun pour soi.

            Elle se redressa.

            — L’humain a raison, si vous restez-là, vous êtes morts.

            Elle observa Teller, puis lui, un bref instant. Elle allait ajouter autre chose, mais elle préféra partir.

 

            Il la vit disparaître derrière les arbres. Il restait maintenant seul avec Teller. Il ne se sentait pas en état de courir, ni même de marcher. Pas encore… Maintenant qu’il était libre, que ferait-il dans ce monde qu’il avait quitté involontairement dix ans plus tôt ? Fuir ? Encore et toujours ? Était-ce vraiment une vie ?

 

            Le scientifique s’était assis à côté de lui. Il ne lui avait pas lâché la main droite. De temps à autre, il la serrait un peu plus fort, attendant une réaction musculaire de la part de son « patient ».

 

            De longues minutes passèrent. Reiyloo observa le visage de Teller. Il faisait peur à voir tellement il était pâle. Il avait alors senti quelque chose de liquide et chaud couler sur sa main. Du sang. Il ne pouvait pas se tromper sur la nature de ce liquide même s’il ne le voyait pas encore. En levant un peu les yeux, il remarqua la tache sombre sur le manteau de Jordan Teller. Il comprit que le scientifique avait été blessé au cours de l’évasion.

            — Comment est-ce arrivé ? parvint-il à demander.

 

            Teller eut un pauvre sourire.

            — Un peu long à expliquer. Je crains de ne pas en avoir le temps.

            Teller avait fait ce qu’il avait pu, c’était maintenant à lui de prendre le relais. Ses années de cavales avec ses parents lui revinrent brutalement en mémoire. Il savait ce qu’il devait faire maintenant. Bien plus clairement qu’il ne l’avait jamais su avant ces dix dernières années.

 

            Il parvint à s’asseoir, péniblement.

            Teller l’y aida.

            — Je pense qu’on va avoir besoin l’un de l’autre un moment, fit le biologiste, comme si cette idée ne l’enchantait pas particulièrement.

 

            Il observa l’humain un bref instant en se demandant ce qui l’avait poussé à risquer sa vie pour sauver quatre extraterrestres condamnés à une mort certaine. Difficile de savoir ce que pensait vraiment le scientifique.

            — Qui êtes-vous ? finit-il par demander.

            — Un homme qui vient d’en tuer trois en une nuit après s’être comporté comme un lâche durant des années, répondit Teller.

            Il n’y avait aucune hésitation dans sa voix.

            Le cauchemar cessait enfin.

 

            Il se réveillait toujours, incapable de s’endormir à nouveau.

            La seule chose qu’il pouvait faire pour se calmer, c’était de vérifier que ses affaires étaient prêtes au cas où il aurait à quitter les lieux en urgence. Et comme cela suffisait rarement, il sortait discrètement de son appartement et allait courir deux bonnes heures dehors. Une manière pour lui de se maintenir en forme et de vérifier qu’il n’y avait rien d’anormal dans le quartier, ou dans ceux qui l’avoisinaient.    



29/08/2017
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