Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

PART. I - Chapitre 12

- Chapitre 12 - 

 

XXIème siècle. Du 10 au 15 mai – Calendrier grégorien, Terre.

Au moment de leur départ, Baal lui avait expliqué qu'il devait participer à plusieurs entrevues réunissant des souverains drægans, et peut-être même à un Conseil de Chanceliers, des dieux élus par la majorité d’entre eux. Ce genre de réunion avait lieu tous les trois cents ans, temps terrestre, environ. Il ne lui cacha pas son étonnement d'y avoir été invité alors qu'il avait été destitué de ses fonctions pratiquement deux cents ans plus tôt.

 

D’après lui, on lui avait fait endosser un crime sans le moindre début de preuve. Fort heureusement pour lui, autrement il aurait risqué bien autre chose qu’une destitution étant donnée la nature de l’accusation dont il avait fait l’objet. Il avait néanmoins préféré disparaître en se faisant passer pour mort… Lorsqu’elle lui avait demandé quel crime il était supposé avoir commis, il avait répondu sans marquer la moindre émotion : un double planéticide.

 

C’était la première fois qu’elle entendait ce mot. En général, les mots en « cide » ne laissaient aucun doute sur la nature de l’acte qu’ils désignaient. Elle n’osa pas lui demander s’il avait vraiment commis cet acte qui lui paraissait impossible. Peut-être effectivement une technologie extraterrestre permettait-elle la destruction d’une planète, mais quel être pouvait vouloir en détruire une. Un frisson monta en elle. Étrangement, elle se sentit à la fois affamée, presque désireuse à cette idée de destruction, et effrayée jusqu’à l’écœurement. Encore une fois, cette chose au fond d’elle-même qui se réveillait… Et ce sentiment d’urgence…

 

Elle se raccrocha à la réalité, sa réalité. Elle calma sa respiration. Les battements de son cœur reprirent un rythme normal. Elle se focalisa à nouveau sur le drægan. Peut-être lui dirait-il s’il l’avait fait ou non, et si oui, pour quelle raison.

 

L’aveu de sa destitution était déjà surprenant en soi. Il l’avait fait avec une telle facilité comme si ce n’était qu’une formalité courante. Pourtant, la destitution d’un dieu, ce n’était pas rien. Et connaissant un peu le personnage, il n’avait pas dû apprécier la chose. Pourtant, cela ne semblait pas revêtir une grande importance pour lui. Ou alors, il jouait fort bien la comédie qu’il soit coupable ou non.

 

Il ne lui donna pas davantage d'informations à ce sujet, à son grand regret. Elle aurait pourtant aimé savoir pourquoi ses pairs l’avaient exclu. Quelle faute avait-il donc commise ? À qui avait-il eu l’art de déplaire ? À en juger par sa réputation et par ce qu’elle savait vraiment de lui, il devait avoir de nombreux adversaires et plus encore d’ennemis prêts à tout pour l’éliminer une bonne fois pour toutes. Lui-même devait en avoir conscience pour s’être fait passer pour mort durant plusieurs années. Aussi, cette fois, osa-t-elle lui demander si cette invitation n’était pas un piège destiné soit à le capturer et à le livrer au plus offrant, soit à l’assassiner.

 

Il ne lui cacha pas que c’était une possibilité, mais ce genre d’événement était extraordinaire, et certainement pas le lieu d’un guet-apens. Si piège, il y avait ce serait avant ou après. Puisqu’il y était invité, il ne le manquerait pour rien au monde, même si cela s’avérait souvent d’un profond ennui, ou dans ce cas terriblement dangereux. Elle en doutait. La présence de Baal quelque part était rarement synonyme d’inaction. Quoi qu’il en soit, c’était sûrement là qu’elle trouverait l’occasion de lui parler de L’Occulteur de Mondes. Sans trop savoir pourquoi, cette idée lui était venue à ‘esprit. Elle ignorait de quoi il s’agissait exactement, mais elle avait la certitude que ce sujet était important. Elle avait pourtant tellement d’autres questions à lui poser.

 

Pourquoi l'ancien souverain et ses labirés cachaient-ils tant bien que mal leur inquiétude depuis que Will et elle étaient à bord du vaisseau ? Pourquoi Baal tenait-il tellement à les garder près de lui ? Il aurait pu leur extorquer n’importe quel savoir, n’importe quel aveux d’une manière ou d’une autre, et les déposer sur une planète déserte en attendant de savoir ce qu’il allait faire d’eux ? Pour Will, elle supposait que cela avait un rapport soit avec les cartes qu'il avait découvertes, soit avec ses origines terriennes et ses accointances avec l’AMSEVE. Pour elle, cela pouvait avoir un rapport avec la manière dont elle était arrivée sur Féloniacoupia, la planète des marchands d’esclaves. Il ignorait qu’elle avait fait partie de l’AMSEVE durant quelques semaines et que c’était ce qui lui avait permis de quitter la Terre… 

 

Durant presque tout le temps qu’ils avaient passé hors de la navette, elle avait eu l’impression de s’être endormie et d’avoir rêvé. À leur retour, c’était comme si elle s’était réveillée avec des souvenirs qui n’étaient pas les siens. Elle aurait dû en être inquiète. Au contraire, elle s’était sentie apaisée comme si, ce qu’elle pouvait appeler une « dissociation », avait calmé l’âme qui sommeillait en elle ou l’avait rassasiée. Pourquoi ne se souvenait-elle donc que des rêves ? Était-ce vraiment des rêves ? Ou bien était-elle spectatrice dans son propre corps ? Si c’était le cas, alors qui était aux commandes dans ces moments-là ? Pourquoi ces pertes de mémoires devenaient-elles plus fréquentes, plus longues ? Que deviendrait son corps si elle ne parvenait pas à reprendre conscience ? Combien de temps encore parviendrait-elle à donner le change ? Que se passait-il vraiment lorsqu’elle « s’absentait » ? Autant de questions dont elle ignorait les réponses… La plus importante du moment était sans doute celle-ci : la gravité de son mal était-il lié aux bouches ?

    

Les bouches, appelées aussi passages, portes, trous de ver, corridors, portails, tunnels, brèches ou encore déchirures dans autant de langues qu’il pouvait en exister dans l’univers permettaient de se rendre, en un minimum de temps au lieu de centaines d’années, d’un endroit à un autre de l’univers. Le passage que Baal ouvrit, et dans lequel s’enfonça sa frégate, débouchait dans la galaxie de Tur’in. Là où se trouvait la planète servant de lieu de rendez-vous aux anciens dieux drægans. Apparemment, ils n’étaient pas si nombreux participer aux différentes réunions et au conseil des Grands chanceliers. Elle fut même surprise qu’il n’y ait pas plus de drægans que de dieux ayant existé sur la Terre. À l’échelle de l’univers, elle avait supposé qu’ils seraient quelques milliers. Ils n’étaient guère plus de quelques dizaines d’individus.

 

Elle ne se rappelait pas avoir bu ou mangé quoi que ce soit. Mais il y avait ce souvenir d’un hôte, un drægan nommé Rhadamanthe, chez lequel Baal et elle avaient passé une nuit... Par contre, elle se souvenait dans le détail, comme s’ils avaient été réels, de deux rêves qu’elle avait fait. Plus elle y pensait, plus elle se demandait s’il s’agissait vraiment de rêve. Peut-être était-elle dans une sorte de transe, un effet secondaire de son passage à l’intérieur d’une bouche.

 

Ces deux rêves n’avaient aucun rapport entre eux, excepté une chose : dans l’un comme dans l’autre, elle n’avait pas forme humaine, ni la moindre tangibilité. Pourtant, elle avait eu l’impression de se sentir entière, vivante et libre, comme elle ne l’avait plus été depuis très longtemps. Elle était là, simplement, existante, allégée de son enveloppe humaine.

 

Dans le premier rêve, elle s’était sentie comme de retour chez elle. Pas le "chez elle" de son enfance humaine, mais quelque chose de plus lointain, de plus fort… Elle avait aussi senti une autre présence, comme elle, inhumaine, immatérielle et forte, et tellement plus sombre, plus lourde. Elle ne savait comment définir cette impression. Cette force était là, face à elle, en elle autour d’elle… Elles ne se parlaient pas et, pourtant, elles communiquaient à leur manière, et elle ressentait une force oppressante dans cette présence, mais cela ne l’inquiétait pas. Il lui suffisait de rompre le contact. Pas en le coupant brutalement, mais en donnant l’impression qu’il se fondait parmi les autres, ceux qui les entouraient. L’Autre pourrait trouver cela étrange, comme une sorte de fuite. Elle ressentit aussitôt un profond sentiment de solitude. Quelle importance ? Bientôt, il y aurait une autre présence, et celle-là, elle la connaissait : ‘Ran.

 

Lui aussi aurait aussi un corps… un corps humain. C’était nécessaire pour la mission qu’il devait accomplir. Un corps qui serait dorénavant le sien jusqu’à sa mort, une véritable mort, dont il ne reviendrait pas cette fois. Ce serait sa punition et sa rédemption pour le crime dont il était accusé.

 

Quel crime ? Pourquoi lui ?

Jamais, en des milliers d’années d’existence, un membre de son espèce ne l’avait commis.

Ce crime était comme le signal de départ de la guerre la plus dévastatrice ayant existé. Une guerre dont l’issue serait l’extinction de toute vie dans l’univers et la fin de son expansion car c’était la vie qui lui donnait cette énergie.

 

Le vide était un concept relatif. Rien n’était fondamentalement vide. Sauf après le passage de la Horde. La mort et le vide absolu, ce serait inéluctable. Un vide comme l’univers n’en avait connu qu’un seul durant sa très longue existence.

 

C’était une guerre perdue d’avance par ceux qui oseraient résister. Seul leur resterait un infime espoir de survie. Un espoir si ténu qu’il ne tenait qu’à quelques "fils".

 

‘Ran était l’un d’entre eux.

 

Elle éprouvait de la pitié pour lui, ou du moins quelque chose qui s’en approchait car elle ne pouvait pas réellement éprouver de sentiment. C’était plutôt la traduction d’un sentiment. Tout lui semblait être des traductions ou des interprétations : les odeurs, les environnements, les sons, les paroles qu’ils échangeaient résonnaient dans leur esprit, à l’un et à l’autre.

 

‘Ran n’avait pas immédiatement compris ce qu’il avait fait de mal, ni pourquoi il devait fuir ce monde qui l’avait accueilli aussi bien que sa nature différente le permettait. Elle ne pouvait pas lui avouer qu’elle avait infléchi le cours du destin pour que cela arrive au plus insignifiant d’entre EUX, à lui, ‘Ran. Lorsque la chasse commencerait, ILS ne pourraient pas le trouver facilement. Cela les retarderait et les perturberait suffisamment pour les empêcher de poursuivre et d’atteindre leur véritable cible. ‘Ran permettrait à quelques êtres vivants de la Terre de survivre à anéantissement de la vie, de voir un autre destin de s’accomplir, sans doute au prix de sa propre existence. Les terriens et tous ceux qui seraient sauvés avec eux devraient trouver un nouveau havre de paix, une nouvelle planète sur laquelle leurs espèces s’épanouiraient durant quelques millénaires avant de reprendre une nouvelle fois la route de l’exode. Ce ne serait ni la première, ni la dernière si les espèces sauvées voulaient continuer à vivre. Pour cela, il faudrait couper tous les liens psychiques avec son peuple adoptif, tous les liens physiques avec son passé. Il ne devait pas subir les contraintes de l’assimilation à laquelle ils seraient bientôt tous soumis. Si l’un d’entre eux pouvait ou devait s’échapper, cela ne pouvait être que lui.

 

Les liens entre les membres de son peuple étaient indéfectibles, et ils avaient accordé le même privilège à ‘Ran. Seule une faute impardonnable pouvait les pousser à rompre les liens qui les unissaient. Tous les liens vers ‘Ran avaient été rompus. ILS se mouvaient autour d’eux comme s'ILS ne le voyaient pas, ni ne l'entendaient guère plus. ILS évitaient de le regarder, de le toucher ou de le frôler. ILS ne pouvaient pas le condamner à mort, sinon leur faute serait encore plus impardonnable que la sienne. ILS avaient donc simplement décidé qu’il n’existait plus. Ce qui était un châtiment bien pire. Pourtant, même si EUX, ILS l’ignoraient, elle, elle retenait encore un fil, le dernier.

 

Elle était son dernier lien.

Elle sentait sa peur, sa solitude et son incompréhension face à ce qui lui arrivait.

 

Pénétrer l’esprit simple d’une créature dont la seule préoccupation était de trouver sa nourriture, de la manger et de dormir ne lui posait pas de difficulté. Lorsqu’il s’agissait d’un esprit plus complexe qui ordonnait non seulement de trouver de la nourriture, mais encore de la rapporter à la maison pour la cuisiner, la partager et la stoker, un esprit qui imposait de calculer la rentabilité d’un troc, de dormir dans un endroit confortable au chaud et à l’abri des intempéries et des prédateurs, et éprouvait toute une palette d’émotions complexes, cela s’avérait nettement plus compliqué. Mais s’introduire dans un esprit aussi délicat que celui d’un individu de son espèce, ou apparenté comme l’était ‘Ran, à sa propre espèce, c’était comme s’introduire dans un labyrinthe de brumes dont les plans changeaient à chaque instant. Avec quelques pièges en prime.

 

Sauf que dans l’esprit de ‘Ran, il n’y avait aucun piège. En était-il ainsi de toutes les Petites Mains ? Celles auxquelles les Grands Tisseurs confiaient autrefois les petits-fils fragiles des écheveaux. Le crime de ‘Ran était d’avoir laissé tous les fils se rompre. Un fil trop fragile qui se casse, passe encore. Mais tous ces destins qu’il avait entre ses doigts étaient irrémédiablement brisés désormais.

 

Il ignorait qu’on lui avait confié des fils trop fragiles, impossibles à tisser, impossibles à filer. Aucun Tisseur n’aurait pu y réussir, excepté les plus expérimentés d’entre EUX. Aucun Tisseur n’aurait pu concevoir que tous ces fils fragiles avaient été réunis dans une seule main, excepté celui qu’il l’avait fait, car l’intention était criminelle et préparée de très longue date.

 

Elle observa les mains de ‘Ran, puis les siennes comme si elle les découvrait pour la première fois. Du moins, ce qui pouvait ressembler à des mains. Dans son rêve, elle se voyait comme une créature presque transparente, intangible et luminescente. Un être qui ressemblait à une sorte de créature élémentaire. Chacun des individus, autour d’elle, possédait cette même luminescence, cette même transparence, cette même intangibilité tout en étant différents les uns des autres. Les motifs chatoyants qui parcouraient leur corps étaient translucides, de couleurs et de formes différentes.

 

Elle tendit la main vers ‘Ran.

 

Il ne comprenait toujours pas. Comment avait-il pu commettre une telle atrocité ? Pourquoi n’avait-il pas su remarquer l’extrême fragilité de ses fils ?

— D’autres atrocités vont être commises. 

 

Elle s’exprimait sans ouvrir la bouche, ou bouger un seul muscle de ce qui pouvait être son visage.

Il en allait de même pour lui.

— Aucun de nous ne peut choisir son destin, n’est-ce pas ? commença-t-il, faisant parler sa raison plus que son âme et son cœur, tous les deux déchirés, rendus muets par son acte inqualifiable.

— Nous sommes ce que nous sommes, mais nous l’oublions parfois, tenta-t-elle de le rassurer. Nous ne pouvons faire ce que nous souhaitons, même si ce que nous souhaitons semble être notre destin.

— Nous tissons les fils d’un nombre infini de créatures, mais qui tisse nos fils, à nous ?

— Quelle serait ta réponse ?

— Personne.

— Pourquoi serions-nous plus libres que n’importe quelle autre créature existante, ‘Ran ?

— Peut-être les Grands Tisseurs… »

 

Il acceptait l’inconcevable plus vite qu’elle ne l’avait espéré.

 

Elle poursuivit.

— Qui tisse les fils des Grands Tisseurs ?

— Personne. C’est une chose impossible. Sinon, il faudrait se demander qui tisse les fils de celui qui tisse les fils des Grands Tisseurs…

— Est-ce impossible parce que nous ne pouvons pas le concevoir ? »

 

Elle pouvait infléchir son destin. Elle pouvait le sauver en lui faisant intégrer un autre corps. Ça, ce n’était pas facile à concevoir.

Comment pouvait-elle infléchir le destin ? Comment pouvait-elle le sauver ?

 

En l’éloignant d’EUX le plus vite et le plus loin possible.

 

Pour cela, non seulement il devait intégrer un corps de chair et d’os, de sang et d’eau, mais il devrait aussi oublier ce qu’il était en cet instant.

Il devait devenir cet "Autre" corps et âme. Un autre crime dont il pourrait être reconnu coupable s’il y survivait. Car nulle loi ne permettrait d’accorder le pardon à un voleur de corps et d’âme.

 

Nul ne pourrait le condamner ou le blâmer, mais il ne pourrait plus revenir parmi les siens, et lorsqu’il mourrait, son âme serait perdue à jamais dans l’obscurité, le néant. Elle le savait. Il devrait s’y plier. Dut-elle l’y obliger. Elle-même le ferait en son temps. Elle-même serait condamnable. Elle connaissait déjà sa peine. Différente de celle de ‘Ran mais guère plus enviable. Semblable à celle de ceux son espèce. Mais au moins, elle saurait pourquoi, et si la Transformation le lui permettait, elle aurait la satisfaction, contrairement à EUX, d’avoir tenté l’impossible.

 

Cela suffirait-il ? Bientôt, il ne resterait de leurs semblables qu’une réminiscence très vague de ce qu’ILS étaient, avaient été et auraient pu être. ‘Ran, lui, ne pourrait jamais s’en souvenir. Pas sous sa nouvelle incarnation, sur cette planète oubliée des dieux comme des déicides : la Terre.

 

Un esprit humain était trop fragile, insuffisamment élaborée pour concevoir un seul de leurs souvenirs, une seule de leurs visions de tous les avenirs possibles, de tout ce qui avait été et de tout ce qui aurait pu être. Il en deviendrait fou. Toutefois, son inconscient pourrait les distiller, indice après un indice, jusqu’à prendre racine. Mais il faudrait d’abord que son nouveau corps accepte la greffe et que son âme étrangère s’y fasse une place. Comme pour la moitié des espèces de l’univers objet d’une invasion parasitaire, l’âme de l’hôte ne survivrait pas à celle de son colonisateur. C’était le prix de la survie, pas celle d’un seul être vivant, ou d’une seule espèce, mais infiniment, incommensurablement plus que cela. Il n’y avait, en réalité, aucun mot pour définir ce pourquoi elle devait le faire, ni même aucun mot pour déterminer ce qu’elle devait faire.

 

Elle allait l'envoyer aussi loin de l'ennemi qu'elle le pourrait, sans limite de temps ou d'espace. Elle ignorait de combien de temps ‘Ran bénéficierait pour remplir la mission qu'elle allait lui confier : trouver la Clé, la Gardienne, la gardienne-clé ou la clé-gardienne. Elle ne savait quel nom on lui donnerait exactement. Elle y aurait tellement de récits à son sujet, sur des milliers et des milliers de planètes. Cela ressemblerait bien plus à une légende qu’à une chose vraie, réelle, camouflée derrière toutes sortes de récits, maquillées, travesties dans presqu’autant de légendes existantes ou ayant existé.

 

Comment pourrait-il la trouver ? Comment pourrait-elle l'envoyer au plus près de cette clé, de cette Gardienne ? Car c'était là un autre impératif. Il devait la trouver et la protéger quoi qu'il lui en coûte.

 

Personne ne savait quoi que ce soit sur la Clé. Mais Mead’, elle, avait cherché longtemps, très longtemps, à travers le temps et l’espace. Elle s’en était approchée au plus près. Mais dans une telle immensité, les distances spatiale, le temps, la matière, ne pouvaient être qu’approximatifs. Elle avait fini par retrouver le fil. Elle le tiendrait jusqu’au départ de ‘Ran avant de le lâcher dans l’inconnu… Elle ne pourrait alors plus lui venir en aide car elle avait sa propre mission. Tous les ponts vers elle, vers son peuple d’adoption, seraient coupés définitivement.

 

— Tu ne pourras avoir confiance à personne ici, ‘Ran. On t’empêchera peut-être de faire ce que tu dois faire. Lorsque nous nous reverrons, nous ne serons plus ce que nous sommes aujourd’hui. Tu ne nous reconnaîtras sans doute pas. Mais si tel était le cas, et si tu devais tuer l’un d'entre nous pour que la clé soit sauve, alors n'aie aucun remords à le faire. Même si cela devait être moi… Le plus important est que tu la protèges quoi qu’il t’en coûte. Si tu meurs, elle meurt, et si elle meurt, tout ce qui vit dans ce monde, connu ou non, mourra avec elle.

— Que se passera-t-il ensuite ? Et vous ?

— Quelle que soit l’issue, bonne ou mauvaise, nous ne serons plus. Comme tout ce qui aura existé à ce jour. Entre-temps, moi, je vais poursuivre mon propre chemin. J’ai ma propre mission à mener pour que la tienne réussisse.

— Je ne comprends pas.

— C'est ainsi. Comprendre ici et maintenant serait inutile.

 

Il devrait se contenter de cette réponse.

Il évalua les présences qui s’agitaient autour de lui.

ILS vont me chercher.

 

Le chercheraient-ILS vraiment ? Après tout, il avait été banni de la communauté.

ILS ne te trouveront pas, et moi non plus... Pas immédiatement, du moins.

— Alors, tôt ou tard, ils me retrouveront quand même.

— Un jour, peut-être, oui. À ce moment-là, tu devras faire un choix. Mais, peut-être que tu n’en auras pas la force. Moi, je ne pourrai pas lutter… Espérons seulement que quelqu'un d'autre aura pris le relais et que la Gardienne, la Clé, quelle qu’elle soit, quel que soit son véritable nom, soit à l'abri lorsque ce moment arrivera, et prête à faire ce que l’on attend d’elle...

ILS me trouveront, répéta 'Ran. Que me feront-ils ?

— S’ILS te retrouvent, 'Ran, ils te tortureront jusqu'à ce que tu leur dises tout ce que tu sais sur la Gardienne, la Clé.

— Je ne leur dirai rien.

ILS découvriront ton point de rupture.

— Je n'ai pas de point de rupture.

— Tu es différent de nous. Je t'ai choisi pour cette raison. Cependant, tu n'es pas une créature différente des autres. Et toutes les créatures vivantes ont un point de rupture.

— Alors, arrangez-vous pour que je n'en aie pas. Je sais que vous pouvez le faire.

— Alors tu souffriras encore plus... inutilement.

— Plus que maintenant ?

— Tu es un leurre, ‘Ran. Toute ton existence sera un leurre… destiné à les tromper… »

 

Elle avait senti sa colère monter comme une lame de fond. Elle envahissait tout son être. Les Tisseurs n’éprouvaient aucune émotion normalement. ‘Ran, lui, avait toujours détesté ce qui prédestinait les individus et leur ôtait toute liberté, tout libre-arbitre. Il n'était pas loin de se révolter contre elle... Contre EUX

Elle devait l’apaiser coûte que coûte. Son agitation allait finir par attirer l’attention des autres tisseurs.

 

Esmelia se réveilla brutalement.

Du moins, c'était ce qu'elle avait d'abord cru, mais elle ne s'était pas retrouvée dans un lit, ni même dans son corps. Elle eut l’impression d’être estourbie, désorientée.

Mais elle comprit rapidement...

Un second rêve avait succédé au premier.

 

Cette fois, elle était une ombre qui se déplaçait dans les coursives labyrinthiques d’un vaisseau. Ce n’était pas celui de Baal. Elle se déplaçait, en silence, rapide et légère, sans hésitation, dans des galeries à peine éclairées, vers une destination précise.

 

Elle se trouvait en territoire ennemi, celui des drægans. Elle le sentait. Elle en eut la confirmation en voyant les labirés.

La plupart d’entre eux, qu'ils soient officiers ou serviteurs particuliers, hommes de troupe ou d'entretien, techniciens ou mécaniciens, dormait. Les autres, moins d'un quart d'entre eux, essayaient de tuer le temps comme ils le pouvaient. Chacun savait qu'à tout moment une attaque pouvait avoir lieu et mettre encore plus à mal ce qui restait de leur empire.

 

Bien que les labirés au service des drægans aient émis des doutes sur la notion "dieux", ils considéraient néanmoins ces derniers comme leurs "maîtres", car ils subvenaient à leurs besoins essentiels. Surtout, dieux ou pas, ils protégeaient leur famille, leurs amis, et leurs biens.

Seulement, les drægans ne gouvernaient plus des empires. Le fait qu’ils ne guerroyaient plus les uns contre les autres était une bonne chose pour les labirés. Mais ils n’en poursuivaient pas moins leurs entraînements physiques et psychologiques. Ils sentaient confusément qu’un autre ennemi frapperait, tôt ou tard, aux portes des galaxies dans lesquelles les derniers dieux drægans vivaient encore.

 

Le seul endroit où régnait une véritable activité était la piste d’appontage. Neuf vaisseaux y étaient alignés. Chacun transportait des Grands Chanceliers drægans, et des drægans mineurs. Lorsque ces derniers se croisaient, ils ne s'adressaient pas la parole. Ils se contentaient de s'observer à la dérobée puis ils s'éparpillaient dans le vaisseau de leur hôte, comme s'ils en connaissaient parfaitement les couloirs dont les faibles lumières bourdonnaient comme les abeilles d'une ruche.

 

Elle en déduisit, d’une part que tous les vaisseaux drægans étaient construits sur le même modèle. D’autre part, que leur hôte avait pris soin de mettre à la disposition de ses invités des quartiers suffisamment éloignés des uns et des autres pour qu’ils n’aient pas à se rencontrer plus que ne l’exigeait leur protocole.

Baal avait sûrement apprécié l’attention...

 

Elle percevait des bruissements, des craquements, des grincements, des sifflements, des martèlements... Tous les sons d'une activité souterraine propre à un gigantesque vaisseau spatial, qu'il soit de conception dræganne ou non. Ces vaisseaux vivaient leur propre vie. Ses habitants souterrains faisaient ce qu’ils avaient à faire, conscients que la moindre erreur pouvait coûter la vie à leur maître et à ses congénères. Facultativement, à la leur.

 

Mais ce qu’ils craignaient par-dessus tout, c’est l’opprobre qui serait jetée sur eux, sur leur famille et sur leurs descendants, s’ils commettaient le moindre impair. Une honte qu’aucun ne souhaitait avoir à subir. Pour éviter cela, ils étaient prêts à accepter toutes les contraintes et bien des sacrifices.

Pour l’heure, ils se montraient extrêmement discrets mais, à n’en pas douter, ils devaient faire preuve d’une vigilance toute aussi extrême.

 

Comme tous les vaisseaux qui s’étaient regroupés autour de Lahassa, l’une des deux planètes viables de la galaxie de Tur’in, le vaisseau de leur hôte était passés en mode furtif : invisible et immobile.

 

Le moindre mouvement pouvait entraîner une collision en chaîne entre les vaisseaux. Aucun drægan ne tenait à voir l'Histoire de sa civilisation s'achever sur le premier carambolage de l'Histoire de la navigation spatiale, toutes espèces confondues. Personne ne tenait à être responsable d'une inscription au Livre des Toutes Premières Fois Peu Glorieuses.

 

Tout en suivant deux drægans femelles, elle s’était sentie investie par des pensées qui lui venaient de partout dans le vaisseau, et au-delà. Grâce à cela, elle avait deviné la présence des autres vaisseaux autour de la planète.

 

Autre sensation curieuse, celle de se sentir elle-même et toute autre à la fois, sans doute sous l’influence de son rêve. Ce n’était pas foncièrement désagréable, au contraire. Mais si elle creusait un peu ce sentiment, cela devenait effrayant aussi. Si effrayant qu’instinctivement, elle préférait prendre ses distances avec cette autre partie qui lui était étrangère, et qui cherchait à prendre le contrôle de son corps et de son âme.

 

Elle décida de s'intéresser aux drægans pour oublier son mal.

 

L'une se nommait Perséphone, l'autre Ereshkigal. Elles étaient arrivées sur le vaisseau d'un troisième drægan, Enki.

Esmelia avait remarqué le regard courroucé qu'avaient posé sur elles, deux Chanceliers, Horus et Teutatès, lorsqu’elles étaient descendues du vaisseau d’Enki. Leur mécontentement était légitime de leur point de vue. Horus avait préalablement recommandé que les anciens dieux, en particulier les Chanceliers, anciens ou actuels, évitent de voyager, dans un même vaisseau, au cas où une attaque serait portée contre eux.

 

Perséphone, Ereshkigal et Enki avaient dû oublier cette consigne ou en penser tout autrement. Peu désireuses de suivre les ordres de leurs semblables, les deux femmes drægans ne s’en étaient pas préoccupées. Elles pensaient que si quelqu'un désirait les supprimer, il pourrait le faire, ou du moins tenter de le faire, n’importe quand, n’importe où et n’importe comment, qu’elles soient isolées ou au milieu d’une foule de leurs semblables.

Elles n’avaient pas tort.

 

Des drægans avaient été assassinés dans des combats au corps à corps, empoisonnés au cours de banquets, victimes d’accidents de chasse ou d’explosions dans leur palais, ou encore avaient été attaqués alors qu’ils étaient à bord d’un vaisseau spatial.

Cette indépendance d’esprit caractérisait l'espèce. Surtout lorsqu'elle était dotée d'une hiérarchie aussi présente, et pesante, que la leur. Plus encore lorsqu’une menace mortelle pesait sur elle.



29/08/2017
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