Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

PART. I - Chapitre 10

- Chapitre 10 - 

 

 

XXIème siècle. 18 avril.

La serveuse observa le client assis à la terrasse du bar-tabac avec attention. Il avait l’air si… si accablé, si malheureux, si éteint… Elle cherchait le bon adjectif dans sa mémoire artificielle, passant en revue la longue liste des comportements humains et des émotions qu’elle avait pu appréhender depuis le début de son existence. Le regard de cet homme était d’une tristesse si profonde. Seuls les êtres ayant vécu des évènements terribles, violents, avaient ce regard. Si ses capteurs lui indiquèrent qu'il l'observait lui aussi, elle n'en fit mention d'aucune manière.

 

Tout le monde, au village pensait qu’il était américain. La question ne lui avait jamais été posée directement. Eric n’avait donc jamais cherché à les détromper. En réalité, il était australien. On ne le traitait pas beaucoup plus différemment d’un autre étranger, du moins tant qu’il évitait de mettre son nez dans les « affaires privées » des autochtones. La réciproque valait aussi. Quelles que soient ses occupations, elles ne figuraient pas au rang des préoccupations des insulaires et elles ne regardaient que lui. En dix ans, une sorte de relation de confiance s’était établie entre les locaux et lui. Au besoin, il leur rendait quelques services. Jamais il ne leur avait demandé quoi que ce soit en échange. Il était considéré comme un homme bon et honnête. Rien que pour cela, il était respecté.

 

Un bref instant, le regard de la jeune femme plongea dans celui de l’homme. Des yeux d’un noir profond… Elle se demanda si elle devait rester impassible. Elle ne savait quelle attitude adopter car jamais elle n’avait été confrontée à une telle détresse. Elle analysait tous azimuts chaque détail de son visage, les comparant à ceux qu’elle avait déjà observés et enregistrés pour ne pas les oublier. Sa mémoire était infinie.

 

Le visage de l’homme était marqué par la fatigue. Un début de barbe grisonnante et une veine qui saillait de son cou qu’il avait plutôt long pour un homme, et massif. Sa mâchoire anguleuse en était le parfait prolongement, comme ses oreilles, légèrement décollées. Ses cheveux bruns et ondulés, touchant ses épaules, étaient parcourus de fils argentés. Il n’était pas particulièrement grand, mais pas petit non plus. Et d’après les critères établis par ses concepteurs, l’homme possédait un physique quasiment athlétique. Toujours selon ces mêmes critères, elle était supposée le trouver attrayant.

 

Eric Curtis n’aurait pas été de son avis. Il n’était jamais parvenu à croire qu’il soit beau. Il pouvait considérer qu’il possédait un certain charme, mais cela s’arrêtait là. Quant à son physique athlétique, il était justement en train de songer qu’il aurait dû continuer à s’entraîner au cours de ces dix dernières années. Au lieu de cela, il s’était laissé aller en pensant qu’ils seraient tous en sécurité au cœur de la Corse, et que personne ne viendrait les chercher lui, et ses cinq protégés.

 

Les gens du cru ne s’étaient jamais montrés curieux et ils ignoraient que sept reptiles extraterrestres, et huit mammifères dont la taille allait du rat au chat et dont les formes étaient voisines de ces deux créatures terrestres vivaient en toute quiétude dans sa petite ferme, parmi les moutons. Ils étaient soigneusement surveillés par cinq amacelies-rhanas une autre espèce extraterrestre, assez proche des humains et à l’intelligence quasiment similaire. Les seules différences notables au premier regard étaient les taches blanches sur leur peau sombre, leurs yeux ambrés, et leur corps filiforme qui atteignait presque les deux mètres de hauteur. Deux hommes et trois femmes. D’autres les auraient plutôt considérés comme des mâles et des femelles. Il l’avait fait, lui aussi. Il y avait encore cinq plantes extraterrestres cultivées par ses protégés pour leurs soins et leur alimentation personnels autant que pour le souvenir de ce qui avait existé sur leur planète détruite.

 

Il y avait d’abord eu deux couples, puis trois lorsque contrevenant à l’une des règles des Gardiens, il s’était mis en couple avec la troisième femme. Sa relation intime avec l’amacelie-rhanas n’était pas quelque chose qu’il avait prévu. Un bon Gardien était supposé mettre ses sentiments en veilleuse, et ne jamais tomber amoureux d’un être dont il avait la responsabilité. Il avait longtemps résisté à ce sentiment qui s’était insinué en lui, qu’il avait enfoui sous les épaisseurs d’un entrainement intensif. Mais il avait été incapable de lutter contre la volonté de l'amacelie-rhanas. Dans cette ancienne société matriarcale, lorsqu’une femme désirait quelque chose, elle l’obtenait toujours. C’était encore plus vrai lorsqu’elles se mettaient en tête de conquérir leur compagnon.

 

Il sentit le regard insistant de la serveuse. Elle l’observait sans chercher à le cacher. Il n’avait plus l’âge de l’innocence, mais il convenait qu’elle était très jolie. Rien qui, pourtant, l’attirait vraiment. Il n’avait pas le cœur à cela. Au contraire, son cœur était terriblement lourd. Même respirer lui était pénible.

 

Il baissa les yeux sur les poignets délicats de la jeune femme. Dès les premières secondes de sa présence, il avait remarqué, sans vraiment y prêter attention, les trois petites tomates-cerise tatouées au-dessus de son pouce gauche. Une serveuse automate. Il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire en pensant que certains créateurs avaient un drôle de sens de l’humour. Surtout s’ils étaient français. Quoique les anglais n’étaient pas mal non plus dans le genre. En tous les cas, il ne s’était pas attendu à trouver le summum de la technologie robotique dans un petit village corse. Il savait qu’on en trouvait beaucoup plus couramment dans les quartiers huppés et ultra protégés des mégalopoles. Et encore. Ils étaient peu appréciés car ils mettaient ceux qui les côtoyaient mal à l'aise. La présence de cet androïde ici était autant une curiosité qu’un mystère.

 

Il commanda une vodka. Il prit soin de préciser qu’il voulait la bouteille tout entière. Elle marqua un temps d’arrêt. Il était dix heures du matin. Sa programmation l'incita à le prévenir des dangers de la consommation matinale de grosses quantités d'alcools forts chez les êtres humains. Il confirma sa demande et elle partit chercher ce qu'il lui avait demandé. Elle ne pouvait pas savoir combien il en avait besoin, après des jours à s’être terré dans les endroits les plus inexpugnables du maquis. Elle ne pouvait imaginer que la quiétude des dernières années n’était plus, pour lui, qu’un lointain souvenir, un rêve devenu impossible. Une nouvelle douleur, comme un point de côté, lui bloqua le souffle. Il ralentit sa respiration pour la reprendre plus lentement, moins douloureusement.

 

La serveuse artificielle revint avec la bouteille et un verre qu’elle posa sur la petite table devant lui. Il se recomposa instantanément un masque d’impassibilité. Personne ne devait remarquer quoi que ce soit. Il regarda au-delà de sa silhouette gracile et aperçut quelques villageois. C’était des commerçants, des retraités, des touristes et des gens dont il ne parvenait pas à définir les véritables occupations, à part celle de converser avec tous ceux qu’ils croisaient sur leur chemin. Il y avait aussi des enfants et des adolescents qui jouaient au foot.

 

L’androïde réorienta le parasol. Le soleil avait de la force. Avril ressemblait plus à un mois d'été qu’à un mois de printemps. Les terres manquaient déjà d’eau. Les feux étaient interdits.

 

Les feux...

 

Ils n’avaient pas eu le temps de fuir, ni même d’implorer la pitié de leurs assaillants. Et lui, il avait été si stupide en se laissant entraîner en dehors du camp par un touriste qui lui avait semblé trop curieux avec son appareil photo. Il l’avait coursé sur deux bons kilomètres. Il aurait pourtant dû se rendre compte que l’homme courait trop vite pour un touriste, ou même un journaliste, et surtout qu’il était beaucoup trop endurant. Il n’y avait pensé qu’au moment où il avait reçu ce coup sur la tête. Cela ne l’avait pas assommé pour autant. Juste sonné. Il avait joué des poings contre son assaillant jusqu’à ce qu’il soit rejoint par deux autres types entraînés au combat rapproché. Il n’avait eu aucune chance face à ces trois hommes.

 

Après l'avoir bien tabassé, ils l’avaient traînés jusqu’au refuge. Même comateux, il avait entendu les hurlements et les coups de feu. Après cela, ses agresseurs l’avaient encore traîné jusqu’à la cabane où il avait vécu avec sa compagne. Ils l’avaient menotté à la rambarde de l’escalier.  À travers ses yeux mi-clos, il avait pu voir…

 

Il ferma les yeux.

 

Ils avaient brûlé les corps, toute la nuit, dans une sorte de four qu’ils avaient apporté avec eux afin qu’aucune trace ne subsiste après leur passage. Tout avait été minutieusement préparé… Lui, ils n’avaient jamais eu l’intention de le mettre sur le bûcher. À ce moment-là, il l’aurait pourtant accepté sans résister.

 

À l'aube, il avait repris connaissance. Ils l’avaient cru trop KO pour vérifier ses liens. Sans trop savoir comment, il était pourtant parvenu à se libérer et à s’échapper de ce qui fut, quelques heures plus tôt, un havre de paix. Tant bien que mal, dans l’obscurité, il avait rejoint l’un des abris qu’il avait aménagés en cas d’attaque de ce genre… Il avait vécu un long mois à passer d’une cachette à une autre. Il avait pu soigner ses blessures et il avait vécu sur les provisions qu’il avait engrangées dans ces refuges. Il avait pris soin de ne pas rester plus de trois jours au même endroit, car il savait que les tueurs étaient toujours à ses trousses.

 

Il lui était arrivé d’apercevoir des promeneurs, seuls ou en groupe, des photographes amateurs, des cyclistes en bord de route, ou des auto-stoppeurs.

Il savait très bien que ceux-ci n’étaient pas ce qu’ils prétendaient être. Le hasard l’avait mis en présence de l’un de ses trois agresseurs. Il avait fait ce qu’il avait jugé nécessaire pour obtenir les réponses qu’il cherchait, ainsi qu’une infime parcelle de vengeance. Il avait ainsi découvert la responsabilité du CENKT dans ce qui était arrivé.

 

Le CENKT, cet organisme mythique dont aucun Gardien ne pouvait ignorer l’existence. Le cauchemar suprême du Gardien depuis des siècles… Il avait entendu dire que ses agents capturaient les chimères, les anormaux, les extraterrestres et les créatures les plus étranges, pour les parquer dans des réserves, les étudier et faire des expériences sur eux. En bref, les utiliser comme des lapins ou des rats de laboratoire. Mais ce que ces tueurs avaient fait dépassait son entendement. Même après des jours, des semaines, il ne parvenait pas à oublier.

 

Et eux ne l’avaient pas oublié. Aujourd’hui, ils ne semblaient plus prêts à le laisser en vie. Ils avaient déjà commis cette erreur.

 

 — Je sers un verre à votre ami ?

 

Dans le même temps, un mouvement différent des autres, ou plutôt une présence, sur la place, attira l'attention d'Eric. Un coup d’œil lui suffit pour comprendre.

 

Il aperçut un athlète à la peau sombre. Il devait mesurer quasiment deux mètres. Ses traits relativement fins indiquaient qu'il devait être un natif de la New Africa, cet état créé par Lincoln en 1862, le quarante-neuvième, sur la pointe de la Côte Est, à cheval sur la frontière américano-canadienne.

 

Il traversait tranquillement la place en direction du café. On aurait presque dit un touriste qui profitait du beau temps matinal. Rien ne disait qu’il venait pour lui. En même temps, il était le seul assis sur la terrasse du café et l’homme n’était pas du genre à venir juste se prélasser au soleil. Les curseurs analytiques de la serveuse avaient effectué différents calculs et évalué nombre de possibilités. Elle ne se trompait pas en disant qu'il venait pour lui. Bien sûr, elle ignorait que d’une certaine manière il avait provoqué cette rencontre. Le CENKT était sur ses traces depuis plusieurs semaines…

 

 Après s’être remis sur pieds, plus ou moins, il s’était senti prêt à contre-attaquer. Il avait voulu connaître l’homme qui avait donné l’ordre d’abattre ses protégés.

 

 L’homme qui venait vers lui ne portait pas d’uniforme. Hormis sa prestance et son assurance, rien n’indiquait qu’il appartenait à une organisation paramilitaire. Même vêtu d’un simple tee-shirt marron foncé, d’un pantalon en toile noire, portant ce qui devait être un gilet pare-balles par-dessus son épaule, montrant ainsi de manière évidente qu’il ne portait aucune arme, l’homme avait quand même l’air dangereux. Ce n’était pas qu’un air, il le savait. Aucun cheveu, aucune barbe, qui aurait pu trahir son âge, mais il se devinait, à quelques années près, sur son visage aux traits marqués par la fatigue. Il devait avoir une bonne quarantaine d’années. On ne devient pas directeur du CENKT en sortant d’une école, ou d’une formation militaire quelle qu’elle soit.

 

Sa démarche était souple et altière. Eric l’imaginait bien courir sa cinquantaine de kilomètres, au moins, chaque jour que Dieu faisait. Surtout s'il possédait quelques implants physiques. Ce que semblaient indiquer les prunelles aux reflets argentés de ses yeux.

 

— Pas d’autre verre, ça ira, répondit Eric à la serveuse lorsque l’homme fut assez près d’eux. Monsieur est en service. 

 

La serveuse opta pour un sourire. L’ironie faisait pourtant faire partie de sa programmation. Mais il y avait autre chose dans la voix du consommateur de vodka qu'elle ne parvenait pas à analyser. Quelque chose de brisé...

 

En tous les cas, si le ton n’échappa guère au nouveau venu, celui-ci ne tiqua pas. Eric ne décela aucune tension dans son regard sombre, ou sur les traits de son visage. Il remarqua seulement les cicatrices sur ses joues. Des cicatrices régulières comme s'il avait, assez récemment, reçu un coup de griffes. Au moins, l'une de ses victimes avait-elle tenté de se défendre...

 

La serveuse s’était éclipsée silencieusement.

 

— Avec un job comme le mien, mieux vaut ne jamais boire, fit l’homme en s’asseyant face à son interlocuteur. On aurait vite fait de se tirer une balle dans la caboche.

 

Sa voix était claire, venue des profondeurs de sa cage thoracique et presque chaude. Presque badine, et pourtant sans la moindre émotion.

— On ne doit pas se marrer beaucoup dans votre job.

— Vous l’avez dit. Surtout quand on doit courir après des gens dans votre genre.

— Dans mon genre ?

— Ne faites pas le malin, Eric, vous savez très bien de quoi je parle.

— Je ne me sens pas différent du commun des mortels, monsieur Jameson. Cela vous étonne que je connaisse le nom d'un homme aussi secret que vous ? Moi aussi, j’ai fait des recherches à votre sujet, et j’ai sûrement trouvé bien plus de choses sur vous que vous sur moi.

— Des rumeurs. Rien que des rumeurs, je le crains.

 

Eric en doutait. Une rumeur était toujours construite sur un fond de vérité. Parfois, elle l’amplifiait, parfois elle l’atténuait. Toujours elle la transformait. 

— L’avantage, poursuivit Cassius Jameson, c’est que lorsque des rumeurs sont lancées, elles travaillent pour vous. En ce qui me concerne, cela me convient parfaitement.

 

Cassius Jameson eut un vague sourire, laissant entrevoir une rangée de dents parfaitement blanches.

— Je ne suis pas dupe de ce que l’on dit à mon sujet, poursuivit-il. Je pense que ce qui nous définit vraiment, c’est nos actes, nos choix et nos croyances.

— Et en quoi croyez-vous ? demanda Eric essayant de ne pas montrer la crainte que lui inspirait son interlocuteur.

 

Une crainte qui se mêlait un désir de vengeance. 

— Au sacrifice, à la discipline... et au pouvoir, répondit Jameson d’une voix posée, quasiment apaisante, hypnotique.

 

Il n’ignorait rien de l’état d’esprit de son interlocuteur.

— Vous utilisez ce que vous pensez être le pouvoir... Votre pouvoir pour assassiner des innocents ? répondit Eric du tac au tac.

— Je n’ai pas à justifier mes actes.

 

L’absence d’émotion dont faisait preuve Jameson l’horripilait autant qu'elle l'effrayait, mais il refusa de le laisser paraître.

— Vous avez éliminé plusieurs espèces en quelques heures, dont une qui était similaire à la nôtre, en une nuit à peine.

— Des espèces extraterrestres. Oh, je sais ce que vous allez me dire, Curtis. Une espèce, quelles que soient ses origines, a le droit de vivre. Bla... bla... bla... bla....

 

Il avait un sourire affable qui s’effaça brutalement.

— Pas aux dépens d’une autre. Ce monde a besoin de clarté et d’équilibre. C’est à moi et au CENKT de veiller à ce que cet équilibre soit respecté. Je ne peux pas tergiverser sur les mesures à prendre.

 

Cassius Jameson se tut un moment, comme s’il cherchait une explication encore plus convaincante. Il se retourna et regarda un court instant les adolescents qui jouaient au foot sur la place avant de faire à nouveau face à son interlocuteur.

 

Eric nota que les plus jeunes avaient étrangement disparu de la place.

— Personne n’a jamais parlé d’invasion, reprit Jameson comme s’il commençait un exposé devant une classe d’étudiants. Pourtant, ils sont bien là. Nous savons désormais que l’Être Humain n’est plus seul dans l’univers. Cela aurait pu être une bonne nouvelle s’ils étaient restés chez eux. Au lieu de cela, ils sont arrivés chez nous. Ils ont envahi notre espace vital comme des vagabonds des étoiles, des réfugiés. Des dizaines d’espèces, les unes après les autres depuis quatre siècles au moins. Cela n’a jamais été l’invasion que les auteurs de science-fiction ou encore certains scientifiques ont imaginée.

 

Il fit une courte pause avant de reprendre.

— Tout au long de ces quatre cents années, il y a eu des extraterrestres de toutes sortes qui sont venus sur notre planète. Ils sont parfois venus à bord de vaisseaux à bout de force qui se sont écrasés sur la Terre. D’autre fois leurs vaisseaux n’ont pu aller au-delà des premières planètes de notre système solaire : Neptune, Uranus, Saturne, Jupiter. Peut-être même se sont-ils écrasés sur Eris ou sur Pluton, ou sur un des satellites de l’une des planètes de notre système solaire. Quelques-uns de leurs passagers s’en sont échappés grâce à des capsules de sauvetage, ou bien en se téléportant sur la Terre. Bref, ils sont arrivés comme ils ont pu, en clandestins avec l’intention de se réfugier sur notre planète, de s’y installer sans nous demander notre autorisation ou notre avis sur la question. Forcément, certains d’entre eux ont déjà eu, ou auront tôt ou tard, l’intention de rebâtir un monde à l’image de celui qu’ils ont quitté. C’est une question d’adaptation.

— Qu’en savez-vous ?

— En réalité, c’est une nécessité d’adaptation, corrigea Cassius Jameson. C’est cela ou changer de comportement et, à plus ou moins long terme, ou alors être modifié génétiquement pour faire disparaître tout ce qui peut les rendre singuliers à nos yeux d'Êtres Humains. La plupart d’entre eux va tenter de l’accepter et se fondre dans la masse afin d'essayer de passer pour des êtres humains ordinaires, ou se terrer dans les endroits les plus inexpugnables et se cacher de notre espèce. Mais tous ne sont pas prêts à le faire. Les espèces ont le choix pour survivre : elles s’adaptent, et si elles en ont la possibilité, elles dominent. Celles qui ne s’adaptent pas ou ne dominent pas finissent inévitablement par s’éteindre. Tout cela prouve que la vie est sans cesse en évolution et qu’elle trouve toujours de nouveaux chemins comme le disent la plupart des scientifiques.

 

Jameson haussa les épaules.

 

Eric l’écoutait sans broncher. Il craignait de savoir où voulait en venir l’agent du CENKT.

— Dire que des centaines de chercheurs, peut-être des milliers, ont travaillé sur ce fait alors que n’importe quel pékin appartenant à une tribu primitive, isolée de toute civilisation, aurait pu le dire sans même avoir appris les principes fondamentaux de la biologie. Ce sont ces êtres dits non civilisés qui ont compris les premiers à quel point la vie est fragile. Ils ont pris conscience du nécessaire équilibre bien avant que notre société moderne cesse de considérer l’extinction d’une espèce comme un simple défaut d’adaptation.

 

Il fit une pause comme pour lui laisser le temps d’assimiler.

Puis il reprit :

— La vraie question à se poser, c’est pourquoi ? Pas : pourquoi les espèces ne s’adaptent-elles pas et disparaissent ? Mais, pourquoi elles s’adaptent. L’adaptation est inscrite dans les gênes de toute espèce, même si elle ne l’est pas dans ceux de chaque individu. L’une des réponses va sans doute vous paraître un peu clichée, mais elle n’en est pas moins réelle, même si elle est sans doute beaucoup plus complexe.

— L’Homme évidemment, le coupa Eric. Tout est la faute de l’Être Humain, n’est-ce pas ?

— L’Homme est en grande partie responsable. Au moins autant que l’évolution naturelle de toute chose qui comporte en elle-même son début et sa fin programmée. Alors imaginez ce qui serait arrivé si nous avions laissé ces espèces venues d’ailleurs, même si elles sont proches de l’Être Humain tant dans leur physiologie que dans leur intelligence, évoluer à leur guise. Le monde ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui.

— Peut-être serait-il meilleur.

— Ne soyez pas naïf, Curtis. Une même espèce produit déjà des individus tellement différents que les conflits intra-espèces finissent par être inévitables. Alors pensez-vous vraiment que la cohabitation de plusieurs espèces dans un milieu aussi restreint que notre planète à l’échelle de l’univers donnerait un meilleur résultat ?

 

Eric se rembrunit. La douleur fulgurante lui rappela à nouveau sa blessure. Il fit de gros efforts pour ne pas montrer sa faiblesse physique.

 

Jameson avait l’esprit trop occupé par son désir de le convaincre.

— Parmi la centaine d'espèces débarquées sur la Terre, il y en a au moins une dizaine ayant dû souhaiter la disparition de l’Etre Humain. Une autre dizaine aurait sans doute réussi à l’asservir si le CENKT n’avait pas été présent. Ce n'est qu’une estimation. Comment pourrait-on espérer que des êtres ayant voyagé à travers l’espace, ayant bénéficié d’une technologie avancée dans leur univers, puissent se satisfaire d’un monde aussi archaïque que le nôtre ? Les gens qui vous financent, vous, les protecteurs de ceux qui seront peut-être nos ennemis de demain, sont-ils si naïfs ? J’en doute fort. Ils ont bien d’autres intentions dont ils ne vous ont pas fait part.

— Vous aimeriez savoir qui ils sont.

— Me le diriez-vous ?

— Non.

— Je m’en doutais.

 

Eric ne répondit rien. Jameson essayait maintenant de le provoquer. Il prit mentalement de la distance. Déconnecter son esprit de son environnement était un exercice basique pour un Gardien. Tandis qu’une partie de son cerveau se contentait d’observer, d’écouter, l’autre échafaudait différents plans qui lui permettraient d’échapper à Jameson et à ses hommes.

Il en avait déjà repéré neuf autour de la place.

 

S’il avait d’abord pensé que Jameson aimait s’écouter parler, il comprenait maintenant qu’il avait surtout essayé d’endormir ses sens le temps que ses hommes prennent positions.

— Savez-vous comment on différencie certains extraterrestres des êtres humains ?

Bien sûr qu’il le savait. C’était même une petite histoire drôle que son père lui racontait lorsqu’il était petit. Un des rares moments heureux dont il se souvenait. À l’époque, il ne l’avait pas comprises. Peut-être parce que l’intention de son père n’était finalement pas de le faire rire…

 

Prenant son silence pour de l’ignorance, Jameson répondit à sa propre question :

— Ils SOURIENT.

Il avait bien insisté sur ce mot.

 

Évidemment, les extraterrestres étaient du genre à sourire parce qu’ils avaient sûrement entendu dire ou lu quelque part que le sourire, comme le rire était le propre de l’homme. Ce qui n’était pas tout à fait exact.

 

Eric n’avait jamais vraiment compris pourquoi il ne fallait pas sourire sur les photos d’identité, parce que justement il n’y avait pas deux sourire identiques.

— Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi toutes ces espèces extraterrestres viennent s’échouer sur la Terre ? l’interrogea Jameson. Pourquoi ont-elles fui leur propre monde ? Vos protégés vous l’ont-ils dit ? Je ne pense pas. Ils savent trop bien ce qui peut arriver aux messagers... ou aux Cassandre.

 

Jameson essayait de le déstabiliser. Eric se retint de montrer toute forme de réaction. Ces questions, il les avait posées à Amias, Droa, Batas et aux autres. Mais aucun n’avait voulu lui expliquer pourquoi et comment ils avaient fui leur planète. Tout ce qu’il avait pu savoir, c’était que le Terre était un mythe pour eux, et qu’aucun n’avait espéré, avant le début de leur voyage, la trouver. Encore moins pouvoir y vivre. Quelque part, cela prouvait que Jameson avait tort. Comment pouvait-on souhaiter, ou même imaginer, conquérir un monde dont on pensait qu'il était seulement un mythe ?

— Qu’en pensez-vous Eric ?

— De quoi ?

— Je vous laisse une chance de vous en sortir vivant, une chance de vous expliquer.

 

Jameson se montrait tout à la fois franc et d’une politesse extrême.

Eric se contenta de baisser la tête. Il prit conscience du silence autour d’eux. Les ados avaient cessé de jouer. Il n’avait pas eu à relever la tête pour savoir que maintenant la place était déserte.

— Vous n’avez pas peur de la mort, Eric ?

— Et vous ?

— J’ai peur de tout ce qui pourrait me tuer, que cela vienne ou non de notre planète. Je ne suis pas arrivé à mon âge et à la tête du CENKT sans une bonne part de paranoïa justifiée. Et pourtant, comme tout être vivant de cette planète, et probablement de cet univers, ma fin est programmée. Je souhaite seulement qu’elle soit conforme à ce que je souhaite.

 

Eric se garda bien de demander quelle mort souhaitait Cassius Jameson.

Jameson changea soudain de sujet.

— Sais-tu que ton dossier est classé IPD : TV. Individu Particulièrement Dangereux : Tirer à Vue, sans sommation en cas de résistance.

 

Parce que le CENKT avait un dossier sur lui ? songea Eric. Du bluff !

— Comme pour tes parents...

 

Finalement, peut-être pas.

 

— Tes parents, poursuivit Jameson, ont choisi leur camp en toute conscience. Contrairement à toi. Tu n’as jamais eu le choix. C’est plutôt rare d’être Gardien, et fils de Gardien. Je pense même que, de toute l’histoire des Gardiens, tu es le seul. Arrête-moi si je me trompe... Vous devez être à peine vingt par génération. Vingt enfants nés avec des qualités physiques et mentales exceptionnelles. Mais tous ne deviennent pas des Gardiens. Certains ne sont pas jugés assez bons et sont relégués à des fonctions « administratives » au sein de votre confrérie. D’autres abandonnent, ou meurent, durant leur entraînement. Tout au plus en reste-t-il dix, au final, capable d’assumer une tâche comme la tienne. Bref, sans compter les gratte-papiers, et en éliminant les individus qui ont passé le cap des quatre-vingt ans, et les plus jeunes, il doit y avoir, au plus, trente Gardiens disséminés dans le monde. Non, c'est vrai... J'oubliais... Il faut en retirer neuf, traqués, inculpés, jugés et condamnés par les autorités chinoises. Ils ont été fusillés ce matin. On peut dire que les chinois ont été plus efficaces que les russes qui n’ont réussi à en capturer que cinq. Mais peut-être n’y en avait-il pas plus sur leur territoire. Tout le mérite nous revient. Officieusement. Ce sont des filiales locales du CENKT qui opèrent dans ces états. La maison-mère n’est pas en reste. Vous êtes le quatrième que nous avons réussi à débusquer. Cela ne signifie pas que notre traque se soit arrêtée avec vous.

 

Eric restait silencieux. Pourtant, il sentait la colère et la peur se disputer son âme. Il y avait aussi cette douleur lancinante. Peut-être que s’il saisissait le pistolet qu’il portait sur lui, là, maintenant, il parviendrait à tuer ce monstre prétentieux.

— Je te le déconseille, le prévint Jameson qui avait suivi le cheminement évident de ses pensées. Cela fait deux jours que l’on te traque, Eric. Huit de mes hommes ont failli t'avoir cette nuit, mais tu les as tués. Réussir à en tuer un seul est un exploit, alors huit... J’admire celui ou ceux qui t'ont entraîné. Je suis curieux d’en savoir plus à leur sujet. C’est pourquoi j’ai demandé que l’on te prenne vivant, même blessé... Si possible, bien entendu.

Eric compta mentalement jusqu’à dix afin de laisser la douleur se calmer. Il ne pouvait rien faire ici. Il ne voulait pas risquer la vie de ces gens qu’il connaissait. Le rôle d’un Gardien était de sauver et de protéger les innocents...

 

Il venait de remarquer que différents groupes de quatre à cinq villageois s’étaient formés sur la place. Curieusement, ils étaient tous postés non loin des hommes de Jameson. Ils s’en rapprochaient même ostensiblement. Ce qui rendait d’ailleurs ces derniers plutôt nerveux.

Jameson devait lui aussi sentir que la situation pouvait dégénérer pourtant, il n’en montrait rien.

 

Eric ne pouvait pas risquer la vie de ces gens qui avaient choisi de l’aider, semblait-il. Il en ignorait la raison. Peut-être le considéreraient-ils finalement comme l’un des leurs ? Peut-être que Jameson et ses hommes ressemblaient trop à des mercenaires. Ou peut-être que c’était dans leur sang comme dans leur honneur de ne pas laisser des étrangers faire la loi sur leur territoire.

 

Savaient-ils que Jameson et ses hommes seraient capables de faire un carnage et de le légaliser ? Personne ne viendrait leur poser des questions. En tous les cas, pas les autorités françaises.

 

La douleur devint plus forte. Il devait trouver le moyen de se soigner, sinon il n’irait pas bien loin dans sa fuite, s’il parvenait toutefois à échapper à Jameson.

— Vous savez que je ne me laisserai pas capturer, parvint-il à articuler d’abord en français, puis en anglais. Certains de vos hommes vont y laisser leur vie.

— Je te l’ai dit : tu n’es en rien responsable des choix de tes parents et je veux en savoir plus sur toi, sur les Gardiens, sur vos protégés et tout le reste. Pour nous, cela n'a pas de prix... Comprends-tu que, pour toi, c’est une chance ? Rejoins-nous et contente-toi seulement de répondre à nos questions. En échange, je t’offre l’amnistie et une nouvelle vie, sous une nouvelle identité. Je t’en fais la promesse.

— Rien que ça ? Vous devez vraiment être à bout d’arguments, ou carrément aux abois.

Jameson se pencha vers Eric. Il tendit la main, lentement pour ne pas l’effrayer, et écarta le un pan de sa chemise.

— Et toi, tu n’es pas au mieux de ta forme à ce que je vois.

 

Eric baissa les yeux. Sa blessure au côté gauche, juste sous les côtes, s’était remise à saigner. Le pansement de fortune qu’il s’était confectionné une heure plus tôt était tellement imbibé de sang que cela avait souillé son tee-shirt et sa chemine.

— Je coopère ou je meurs.

— Pour une fois dans ta vie, mon garçon, choisis bien. Dans le cas contraire, tu ne verras pas cette journée s’achever. Je peux même t’assurer que tu seras mort avant même d’avoir quitté cette place.

 

Eric eut un petit rire sarcastique.

— Ce que vous m’offrez est tentant, mais curieusement, vos menaces ont l’air beaucoup plus honnêtes que vos promesses. Cela confirme votre réputation : Vous faites des promesses et vous donnez votre parole aussi facilement qu’une pute en manque de came.

Les yeux métalliques de Jameson n’étaient plus que deux minces fentes horizontales et sombres. Son visage, jusqu’ici impassible, exprimait maintenant quelque chose d’implacable qui fit frissonner le Gardien. Puis, il se redressa lentement sur son siège en soupirant.

— Les mots ne sont que des mots, cita-il, je n’ai jamais ouï dire que dans un cœur meurtri, on pénétra par l’oreille.

 

Eric y reconnut Shakespeare.

 

Il comprit que l’homme avait anticipé ses réactions jusqu’au moindre détail. Avait-il vraiment l’intention de le prendre vivant ? Peut-être en avait-il reçu l’ordre de son supérieur hiérarchique. Cassius Jameson prétendait diriger le CENKT et décider de ses actes par lui-même, mais il ne pouvait pas être totalement autonome. Le CENKT était une grosse structure. On pouvait le comparer à un iceberg. Il y avait la partie visible et officielle avec sa direction et ses missions bien lisses, et il y avait la partie immergée. La véritable direction du CENKT et ses missions réelles étaient là. Jameson était un homme de l’ombre, mais il était surtout un homme de terrain. Pas le genre à travailler dans un bureau et à planifier et coordonner les missions.

 

Que cela lui plaise ou non, le soldat n’avait pas à juger du bien-fondé des ordres qu’il avait reçus. On lui avait donné des consignes précises. Il avait une mission à accomplir. Mais il devait aussi avoir carte blanche pour agir en fonction de la situation. À ce niveau, tout devenait une question de subjectivité.

Eric perçut une série de mouvements derrière son interlocuteur. Des hommes en tenue des forces spéciales françaises venaient de faire leur apparition sur la place. Certains d’entre eux encerclèrent les hommes de Jameson. Ils n’appartenaient pas au CENKT. Les hommes de Jameson n’essayèrent même pas de leur opposer une résistance. À mesure qu’ils les abordaient, les nouveaux intervenants les désarmaient. Arme au poing, ils avancèrent avec une extrême prudence vers Jameson et lui.

 

Les villageois parurent décontenancés, un court instant.

 

Les hommes du CENKT ne firent aucun geste visant à les menacer.

 

Le visage de Jameson s’était figé, mais son regard restait fixé sur le visage d’Eric.

 

Eric évitait de le regarder. Il observa tour à tour les villageois, les hommes de Jameson et les membres des forces spéciales. Ces derniers portaient la même tenue de combat qui ne laissait rien deviner de leur identité. Si de toute évidence, ils ne travaillaient pas sous les ordres de Jameson, alors pour qui travailleraient-ils ? Jameson était-il au courant de l’éventualité de leur intervention ? Il n'avait pas dû demander d'autorisation pour agir sur le sol français. En général, les autorités françaises n'appréciaient pas ce genre d'initiative. Ce qui pouvait expliquer la présence des Forces Spéciales...

 

L'absence de réaction de Jameson ne lui donnait aucun élément de réponse. Pas question de l’interroger sur le sujet. Il préfèrerait même être écorché vif.

Il vit d’autres villageois sortir des maisons. À l’expression qu’ils affichaient, ils étaient prêts à en découdre avec tous ces hommes armés, étrangers à leur île, qui prétendaient y imposer leurs lois. Pourtant aucun des villageois n’était armé. Des voix grondantes, quelques insultes, commencèrent à fuser dans l’air. Même dans le dialecte local, Eric comprit la plupart des expressions pour le moins fleuries. Les autorités n’étaient pas appréciées ici.

 

Une femme proférant des insultes s’était approchée d’un agent des forces spéciales. Malgré l’agressivité de celle-ci, l’homme l’avait refoulée d’un geste presqu’apaisant, et une mise en garde verbale, sans violence. La réponse ne se fit pas attendre. Derrière les volets clos des maisons environnantes, les canons de plusieurs fusils de chasse firent leur apparition. L’un de leur propriétaire tira juste devant les pieds de l’agent qui avait repoussé la femme. C’était un avertissement très clair. Si le tireur avait voulu atteindre sa cible, il y aurait réussi.

 

Comme pour le confirmer, la bouteille de vodka posée sur la table entre Jameson et Eric explosa. Un autre tireur dont la précision au tir n’était plus à démontrer que pour le premier.

 

Jameson plongea au sol en criant des ordres à ses hommes.

Ceux-ci réagirent aussitôt. Ils devaient se débarrasser de leurs anges-gardiens, mais ceux-ci ne l’entendaient pas de cette oreille. Ils tirèrent leurs premières balles en caoutchouc sur les mercenaires. À leur tour, les villageois entrèrent dans la bagarre qui se généralisa à une vitesse foudroyante. Ils s’attaquaient indifféremment aux hommes de CENKT et aux autres.

 

Jameson n’étant plus en position de le menacer, Eric saisit sa chance. Au milieu de la pagaille générale et des gaz lacrymogènes, il prit la fuite.

Il essaya de se déplacer rapidement malgré la douleur qui ne le quittait pas et se faisait de plus en plus forte. Il avait reçu quelques éclats de verre dans le bras mais comparé à son autre blessure, c'était sans conséquence.

 

En traversant une rue, il tomba quasiment sur le sambre. Celui-ci parut aussi surpris que lui.

 

Les sambres étaient des chasseurs nés d’une grande intelligence. Des extraterrestres issus de différentes espèces humanoïdes, capables de se déplacer parmi les hommes sans provoquer la panique parce qu'ils étaient d'apparence semblable à eux. Ils étaient capables d’exterminer des extraterrestres ou des terriens sans le moindre état d’âme. Il en avait déjà vu un à l’œuvre lorsqu’il était enfant. Un sambre avait assassiné ses parents et participé au massacre de leurs protégés, parmi lesquels des enfants qui ignoraient encore qu’ils n’appartenaient pas à ce monde.

 

Le sambre de Jameson était apparemment un adolescent aux yeux bleu azur très lumineux, sous une chevelure d’un noir de geais et à la peau aussi blanche que la craie. Il devait bien mesurer un mètre quatre-vingt-dix, peut-être deux mètres. Il était aussi très maigre. Ses vêtements, un pantalon et un tee-shirt usés flottaient autour de son corps décharné. Il se déplaçait parallèlement à lui, avec autant de précaution que lui, et avec la souplesse d’une jeunesse que, lui, il ne possédait plus depuis quelques années.

 

Eric aperçut une petite arbalète dans la main gauche du sambre, et attachée autour de ses hanches, une large ceinture comportant toutes sortes d’armes tranchantes et perforantes. Les couteaux et les fléchettes n’étaient sûrement pas les plus dangereux. À n’en pas douter, ce sambre n’était pas différent de celui qu’il avait connu enfant.

 

Si les Gardiens n’étaient pas nombreux, les sambres l’étaient encore moins car ils devaient être considérés par le CENKT comme beaucoup trop dangereux. Tous les extraterrestres les craignaient comme la peste. Eric songea qu’il se ferait un plaisir de leur casser leur jouet favori... Ce serait au moins ça, s'il devait mourir avant la fin de cette journée.

 

Il laissa le sambre le suivre à travers les rues. Il avait encore un pistolet sur lui. Il ne pouvait pas s’offrir le luxe d’un corps à corps. Il se sentait bien trop faible pour cela. Le sambre ne ferait qu’une bouchée de lui. Mais s’il le suivait... S’il le menait sur son terrain... Alors il avait peut-être une chance de venger ses protégés, en partie du moins.

 

Eric repéra l’immeuble désert qui lui avait servi de cachette quelques heures plus tôt : une bibliothèque régionale de quatre étages. Le bâtiment était en phase d’achèvement, mais les travaux avaient pris du retard. Des fils électriques et des gaines pendaient encore du plafond ou traînaient sur le sol. Le bâtiment, ultra moderne, bénéficiant de nombreuses fonctionnalités, formait un pentagone avec, en son cœur une verrière sous laquelle se développait un jardin tropical. Celui-ci s’était tellement étendu en quelques mois que l’on aurait pu croire qu’il existait depuis des années.

 

Peu après s’y être réfugié une première fois, il avait pu constater que l’arbre vénérable en son centre n’était rien d’autre que factice. Un décor de cinéma autour duquel une nature bien réelle, mais telle que l’homme la souhaitait, docile et manipulable, mais aussi agréable, inspiratrice et reposante, s’était installée dans les lieux.

 

Le vestibule était désert, et plongé dans une quasi-obscurité à cause des vitres occultées par des persiennes. Il pénétra dans l’ascenseur et attendit. Parfois, les plans plus évidents fonctionnaient le mieux.

 

Il s’obligea à rester immobile, régulant sa respiration au plus bas. Un bref instant, il bénit les séances de méditation. Cela faisait partie de son entraînement, et c’était la seule chose qu’il avait continué à pratiquer régulièrement. 

 

Il gardait le doigt posé sur la gâchette de son arme, sachant que le sambre le repérerait au premier mouvement où à la première vibration de l’air. Restaient les odeurs, celle de son sang et celle de sa sueur... Il ne pouvait rien faire contre cela, et la douleur comme la peur l’empêchaient de se concentrer pour y réfléchir.

Il n’eut pas longtemps à attendre. Il tira dès que les portes coulissèrent. Il eut juste le temps de voir une ombre se jeter au sol. Il se rua aussitôt à l’extérieur et prit l’escalier, juste à sa droite. Dans son champ de vision, il vit le sambre à terre, sonné, peut-être blessé, mais encore vivant.

 

Il atteignit le premier étage. Le sambre s’était relevé et montait lui aussi les escaliers. Contrevenant aux règles de la poursuite, Eric se retourna, et, prenant appui, une main sur chaque rambarde, il lui balança ses deux pieds dans la poitrine. Il y mit toutes ses forces. Le Sambre dégringola la moitié des escaliers.

Cela eut aussi pour effet d’accentuer la douleur. Eric serra les dents et détala sans demander son reste. Il devait aller de l’avant, aussi loin que possible. À un moment où à un autre, il trouverait peut-être le moyen de s’en sortir vivant.

 

Dans sa fuite, il attrapa une barre de fer. Le sambre ne lâcherait pas facilement. Il devait l’éliminer, et sa meilleure défense était l’attaque. Plus vite, il aurait fini, plus vite il pourrait entrevoir une chance de survivre.

 

Il gagna une première salle de lecture et s’adossa à une étagère vide. Le verre d’une vitrine non loin de lui montra le reflet du sambre qui arrivait. Il poussa l’étagère de toutes ses forces. Le sambre l’évita de justesse. Eric n’avait pas escompté qu’elle le mettrait hors d’état de nuire, mais elle le distrairait un bref instant. Suffisamment pour lui laisser le temps de l’attaquer de front.

 

Il fonça droit sur le sambre et lui assena un premier coup de barre de fer que celui-ci parvint à parer du bras droit. Des os craquèrent, mais d’après la façon dont il portait son arbalète, Eric devina que cela ne le handicaperait pas beaucoup, car il devait être gaucher, ou ambidextre. 

Le sambre évita le deuxième coup qu’il chercha à lui asséner dans les tibias. Eric vit que l'un de ses tirs l’avait blessé à la cuisse. Pourtant, il ne semblait pas ressentir la douleur. Ce qui n’était pas son cas.   

 

Il lui restait encore quelques balles... Deux ou trois, tout au plus.

 

Le sambre fondit sur lui au moment où il pointait son arme dans sa direction. Il parvint à lui tirer deux fois en pleine poitrine sans que cela arrête sa course. Il parvint à l’éviter de justesse. Il se traîna quelques mètres plus loin. Il voulut regarder en direction du sambre, il ne vit que trop tard une semelle de bottes militaires lui arriver en pleine figure.

 

Bon sang, cette créature s’était relevée avec trois balles dans le corps. Groggy, Eric parvint à rouler sur le côté pour éviter un nouveau coup. Sa blessure l’affaiblissait de plus en plus. Pire, il laissait maintenant des traînées de sang sur la moquette. Le sambre s’en rendit compte. Encore estourbi, Eric se releva et se cogna contre la baie vitrée qui donnait sur le jardin tropical. Il avait remarqué, la veille, que toutes les vitres n’avaient pas encore été posées.

 

Il n’eut aucun mal à trouver un accès à l'espace vert non vitré. Mais dans son état, une chute du deuxième étage lui serait probablement fatale. Il y avait des cordes qui ressemblaient à des lianes, fixées sur des tyroliennes. Elles étaient destinées à l'entretien de la serre.

 

Il attrapa une de ces fausses lianes. Il la dénoua de la rambarde où elle était attachée, s’y accrocha et se laissa porter à travers la végétation tropicale. Il se concentra sur ses mains qui tenaient solidement la corde pour oublier la douleur insoutenable qui le traversait à chacun de ses mouvements, chacun de ses souffles.

 

Son adversaire fit alors une chose qu’il n’aurait jamais crue possible. Il plongea dans le vide. Mais son geste, aussi inconscient qu’il eut pu paraître se révéla calculé. Il parvint à s’accrocher à la liane. Il glissa de quelques centimètres, qu’il regagna aussitôt avec une facilité déconcertante pour se retrouver juste au-dessous de sa proie. Il n’était pourtant pas plus au summum de sa force. Peut-être que les blessures infligées par ses tirs commençaient à faire effet au-delà des analgésiques et autres drogues que les scientifiques du CENKT devaient lui faire avaler à chaque repas et lors de ses entraînements. Pour s’assurer une meilleure prise, le sambre essaya d’enrouler la liane autour de son torse. Il commit alors sa seule et unique erreur.  Il ne parvint pas à extirper ses bras de la prise de la corde. Ayant trop présumé de ses forces et de son agilité, il glissa d’une bonne quinzaine de centimètres. La corde végétale remonta et s’enroula autour de ses épaules.

 

Eric comprit que le sambre était plus handicapé par ses blessures qu’il ne le paraissait. Comprenant qu’il tenait là son premier véritable avantage contre son adversaire, il se laissa lourdement glisser jusqu’à lui. Ses pieds heurtèrent la tête du sambre avec force. Le nœud improvisé que celui-ci avait fait avec la liane remonta de ses épaules à son cou. Eric enroula la corde autour de sa cheville, parvint à la bloquer et tira de toutes ses forces. Le nœud se resserra d'un coup sec, avant même que le sambre puisse réagir.

 

Le sambre essaya vainement de desserrer la corde autour de son cou. Mais entre le mouvement de balancier de la liane et les coups de pieds que lui assénait Eric, ses efforts furent vains. Ses poumons se vidaient de leur air tandis que ses pieds battaient dans le vide. Eric attendit encore un peu après qu’il se soit immobilisé définitivement. Il voulait être certain que cet assassin soit bien mort. Cette créature avait participé au massacre de ses protégés. Il n’avait pourtant trouvé aucune satisfaction à le tuer. À la différence des autres gardiens, donner la mort ne faisait pas partie de ses aptitudes premières, que ce soit par nécessité ou bien par vengeance.  

 

Eric parvint à attraper une autre liane, laissant le sambre pitoyablement suspendu à celle qu’il venait de lâcher. Il se laissa glisser jusqu’au sol avec précaution. Il se sentait totalement vidé de ses forces. Il ne devait pas relâcher la pression pour autant. Son répit n’était que temporaire.

Epuisé, en nage et le corps agité par des tremblements incontrôlables, il traversa l'espace vert, et parvint à gagner une salle de lecture. Un escalier le ramena au premier étage. Il y trouva d’autres salles de lecture, et une salle informatique avec de hautes fenêtres.

 

S’en approchant, il put voir une partie de la ville qu’en une autre occasion il aurait sans doute pris plaisir à contempler. Il concentra surtout son attention sur les rues autour de la bibliothèque. Il aperçut les hommes de Jameson qui convergeaient vers son refuge.

 

Eric s’écarta aussitôt des vitres. Il n’allait pas leur faciliter le travail en signalant sa position. Il réfléchit un court instant. Il ne pouvait plus songer à sortir du bâtiment. Il rejoignit alors l’escalier et monta péniblement au deuxième étage, puis au troisième et, enfin, le quatrième. Il se sentait nauséeux lorsqu’il arriva à ce dernier étage. Les tremblements avaient cessé, mais il frissonnait par intermittence. Sa blessure avait dû s’infecter...

 

Il trouva différentes petites pièces qui étaient sans doute destinées à devenir des bureaux pour certaines, des lieux de stockage pour d’autres. Il y avait d’autres pièces beaucoup plus grandes, traversées de plusieurs rayonnages vides et de longues tables en faux bois. Les lieux baignaient dans une faible lumière naturelle que les stores laissaient filtrer.

 

Il remarqua que toutes les pièces avaient leurs portes ouvertes, et toutes étaient munies de digicodes. Il en referma une pour voir. Immédiatement, la fermeture automatique s’enclencha. Il vérifia une seconde porte. Une fois fermée, il était impossible de l’ouvrir sans en connaître le code. Il réitéra l’opération autant de fois qu’il le put en une minute. Au moins cela ferait perdre pas mal de temps à ses poursuivants qui essaieraient de les ouvrir pour fouiller la pièce.

Il pénétra dans l’un des bureaux sans en fermer la porte. Il y avait juste assez de place pour qu’il puisse se caler derrière la porte. Il vérifia son arme. Il ne lui restait plus aucune munition. Il avait utilisé ce qu’il lui restait contre le sambre. Il soupira. Mauvaise perspective. Il avait la bouche sèche. Franchement, boire de l’alcool, cela n’avait pas été une si bonne idée. Il aurait mieux fait de prendre une bouteille d’eau.

 

Il soupira à nouveau. Il regarda ses mains. Il avait de longs doigts fins... ils tremblaient, comme le reste de son corps. Son cœur battait à tout rompre. Jusqu’ici, la peur avait toujours été présente, mais il avait pu la surmonter. Là, maintenant, il avait vraiment peur. Cette fois, rien ne pourrait la calmer.

Pour la première fois depuis qu’il avait pris la fuite, il s’autorisa à penser aux bons moments qu’il avait passés auprès de ses protégés. Il aurait tant souhaité mieux les préparer à se défendre. Si, au moins, il avait pu pressentir le danger...

 

Des larmes coulèrent de ses yeux et glissèrent le long de ses joues. Il ne pouvait les arrêter. Il avait atrocement mal au crâne et un goût de sang dans la gorge. Il en avait perdu beaucoup. Après avoir combattu le sambre, il n’était pas impossible qu’il ait aussi certaines blessures internes.

Il n’aurait su dire combien de temps il resta ainsi à attendre. Il songea à nouveau au sambre. Ce n’était pas dans ses habitudes de tuer des êtres vivants. Aurait-il pu en être autrement ? 

 

Le sambre n’était pas responsable de sa condition. Le CENKT l’avait conditionné. Peut-être Jameson l’avait-il personnellement imprégné pour en faire son chien de chasse et son exécuteur. Il avait profité d’un terrain favorable alors que la vie de cette pauvre créature aurait pu être toute autre...

Jameson et ses hommes avaient déjà dû trouver son corps dans la serre... Il ne devait pas apprécier d’avoir perdu son précieux animal de compagnie. Il allait devoir en imprégner un autre et le dresser. Autant d'années perdues sur le planning prévisionnel du CENKT.

 

Eric tendit l’oreille aux aguets. Il n’entendit pas le moindre bruit. Il voulut se relever et dût s’y reprendre à deux fois tant la pièce sembla tourner autour de lui. Sa blessure, infligée les hommes de Jameson, la veille, s’aggravait d’heure en heure, pour ne pas dire de minute en minute. La balle était pourtant bien ressortie, mais de toute évidence, elle avait causé des dommages importants. Les coups du sambre et l’épuisement n’avaient rien arrangé, au contraire.

Maladroit, étourdi, il buta dans une pile de livre qui s’écroula dans un bruit qui lui sembla infernal. Il imagina les hommes de Jameson quadrillant l’étage du dessous se précipiter dans l’escalier pour atteindre le quatrième où ils pouvaient désormais être certains que leur proie s’était réfugiée.

 

La douleur fusa à nouveau, fulgurante, mais pas là où il s’y attendait. Il la sentit entre ses omoplates. Il se retourna. Un minuscule trou dans la paroi du mur attira son attention. Il comprit immédiatement. Quelqu'un venait de lui tirer dessus et de lui loger une balle dans le dos. Le tireur n’avait pourtant eu aucune visibilité sur sa cible. Il devait être équipé de balles traceuses. Les Forces Spéciales françaises n’utilisaient pas ce genre de balles. C’était interdit. Il ne pouvait s’agir que d’un franc-tireur, et néanmoins professionnel. Quelqu’un qui avait reçu l’ordre de l’éliminer... Un deuxième tir le toucha violemment à l’épaule. Il bascula en arrière.

 

Dans le même temps, il songea au tir sur la terrasse. Ce n’était peut-être pas le tir d’un autochtone destiné à effrayer Jameson. Dans son esprit, l’idée que ce tir lui était tout autant destiné qu’à faire diversion se fit de plus en plus évidente. On avait voulu qu’il échappe à Jameson pour mieux le coincer, et l’abattre en toute discrétion.

 

Il essaya de se relever, en vain. C’était au-dessus de ses forces. Il ne sentait même plus ses jambes. Il ne pouvait plus qu’essayer de comprendre. Et encore, cela lui demandait un gros effort de concentration.

Un tel plan impliquait que celui qui cherchait à le tuer le connaissait bien. Ou au moins, il connaissait ses habitudes de ces derniers jours. Pour ce qui était de la discrétion, ce n’était plus d’actualité.

 

Allongé sur le sol, pissant le sang, Eric luttait pour ne pas perdre connaissance. Il sentit soudain une présence dans la pièce. Il se demanda comment cela pouvait être possible. Il bloquait la seule issue possible. Pourtant...

 

Dans la faible lumière de la pièce, il vit d’abord la mince silhouette d’un homme qu’il n’avait jamais vu auparavant. Il lui sembla assez grand. Il portait un pantalon noir, un pull noir, et un bonnet noir qui donnait à son visage allongé un air spectral.

 

L’homme s’accroupit près de lui et posa une main légère et apaisante sur son épaule, puis sur le sommet de sa tête.

 

Eric distingua vaguement ses traits. Il avait la peau claire, et des yeux d’un gris très clair, mais son visage... Son visage avait quelque chose de singulier qu’il ne pouvait définir. Peut-être était-ce le calme, la sérénité qu’il affichait alors la situation ne le permettait pas. Si l’homme était plus jeune que lui, la différence restait mince.

— Qui êtes-vous ? souffla Eric.

— Quelqu’un qui a conscience du risque pour les autres gardiens de vous laisser en vie.

L’homme s’était exprimé d’une voix basse, posée, presque lente, aussi limpide qu’un cours d’eau.

— Je ne comprends pas...

— Oh si. Vous avez très bien compris. Notre mort n’est rien, mais celle des autres nous est insupportables, n’est-ce pas ?

Eric ne répondit pas.

L’homme eut une légère moue. Sa main caressa la joue humide d’Eric. Dans son regard, il y avait tellement de compassion.

Quel genre d’homme était-ce donc ? se demanda le Gardien.

— Je vous offre le repos.

 

Il avait raison. Eric le savait et comprenait.

L’homme ferma les yeux un instant comme s’il priait silencieusement. Lorsqu’il les rouvrit, Eric ne put y lire la moindre émotion.

— Fermez les yeux maintenant, lui conseilla l’homme en se redressant de toute sa hauteur, et pensez à un bon moment. Le meilleur que vous ayez vécu.

Le moment était venu de tirer sa révérence. Il fit ce que l’homme lui avait conseillé. Il chercha dans sa mémoire le moment de sa vie le plus heureux, le plus réconfortant. Un de ceux qu’il avait passé avec Sinaï. Il essaya de se souvenir de son corps, de sa chaleur. Il ferma les paupières, essayant d’entendre sa voix. En cet instant, il ne désirait plus qu’une seule chose, être avec son bel amour pour l’éternité.

L’homme tira deux fois. Son silencieux ne fit pratiquement aucun bruit. Puis il disparut comme il était apparu, se dématérialisant dans un courant d’air glacé.

 

 

 

— Le vieux ne va pas apprécier, commenta l’un des hommes en costume noir du CENKT.

Personne ne lui répondit. Ce n’était pas le mort en elle-même du Gardien qui était dérangeante, mais le fait qu’il ait été abattu à bout portant par un tueur inconnu et qu’ils n’avaient trouvé aucune trace de celui-ci, à l’étage ou ailleurs dans la bibliothèque. Le matériel ultra perfectionné qu’ils possédaient n’avait rien indiqué de suspect. Même les capteurs de mouvements étaient restés muets.

 

Bien sûr, l'agent du CENKT avait ordonné à ses autres collègues de quadriller à nouveau l’étage, et tout le reste de la bibliothèque, à la recherche de ce mystérieux assassin. Ils avaient tous eu pour consigne essentielle de redoubler de prudence. Un type qui avait réussi à descendre un Gardien qui, lui-même gravement blessé, avait réussi à éliminer un sambre, ne devait pas être un amateur.

 

Jameson entra dans la petite pièce. Il vit le corps sans vie du Gardien.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

— Personne n’a merdé monsieur...

— Je le sais bien. Si un de nos hommes avait tiré j’en aurais été le premier informé.

— Il était déjà mort lorsque nous sommes arrivés sur place. Il a reçu trois balles, dont une à bout portant. Le tueur a d’abord tiré de la pièce voisine, à travers le mur. Il a eu Curtis du premier coup, au niveau de la colonne vertébrale. Un tir net et précis qui l’a paralysé. Ensuite, ce type est venu l’achever. Ce que je ne comprends pas, c’est qu’étant donné la position du corps de Curtis, il n’aurait pas dû sortir de cette pièce. C'est la troisième fois que cela nous arrive. Les russes et les chinois ont eu le même problème...

 

Il se tut un moment laissant à son supérieur hiérarchique le temps d’assimiler l’information. Il l’avait sûrement devinée dès qu’il était entré. Le deviner était une chose. L’entendre dire clairement en était une autre.

— J’ai mis tous nos hommes à la recherche de son meurtrier, reprit l’homme du CENKT. Toutes les issues sont bloquées. Il ne peut pas s’échapper. Il est forcément quelque part dans le bâtiment.

 

Cassius Jameson ne répondit rien. Il était dubitatif. Quelqu’un avait senti le danger. Il avait voulu faire le ménage. Il avait donc mandaté un tueur pour éliminer le Gardien. Ce tueur avait été suffisamment efficace pour y parvenir, et très malin. De plus, il bénéficiait de qualités particulières qui lui avaient permis de rester hors de la ligne de mire du CENKT.

— Vous pensez toujours que l’ATIDC est dans le coup, monsieur ?

 

Jameson s’autorisa à répondre.

— M’étonnerait. Ils ne tuent pas les leurs. Ou alors leurs pratiques auraient bien changées ces derniers temps.

— S’ils sont des leurs... Je veux dire si on part du principe que les Gardiens sont aux ordres de l’ATIDC, sans doute. Mais si ce n’est pas le cas ?

— On serait vraiment les derniers des idiots, fit un autre membre du CENKT, derrière eux.

 

Pour la première fois, ils virent leur chef totalement dérouté. L’impassibilité habituellement inscrite sur son visage avait fait place au doute et aux interrogations.

— C’est possible, finit-il par dire plus pour lui-même que pour ses hommes. Il y a tellement de possibilités envisageables. En attendant, vérifiez-moi toutes les empreinte que vous trouverez. Il savait que Curtis allait venir se réfugier ici, et il l’attendait. Avec un peu de chance...

Mais il savait pertinemment qu’aucune n’appartiendrait à l’assassin d’Eric Curtis.



29/08/2017
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