Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

PART. I - Chapitre 05

- Chapitre 05 - 

 

XXIème siècle. 13 janvier.

            Esmelia se souvenait de son réveil. Pour une autre personne qu’elle, cela aurait pu  être le début d'un cauchemar. Elle avait d’abord senti une forte odeur d’excréments, puis de bile, de sueur et de sang. Les yeux clos, tous les sens en alerte, elle avait ensuite entendu des voix, sans les comprendre. Certaines étaient basses, teintées de craintes, d’autres impérieuses. Elle eut beau se concentrer, tout ce qui l’entourait échappait à sa compréhension. À plusieurs reprises, elle crut entendre des termes empruntés au latin, mais elle ne put leur donner du sens. À quoi cela lui avait-il donc servi d’avoir beaucoup voyagé, de s'être immergée dans la culture des différents pays qu'elle avait visités ? Elle parlait plusieurs langues, comprenait plus ou moins quelques dialectes, sans compter quelques mots et expressions de patois français et canadien, le langage des signes, l’espéranto. Elle avait même appris, avec une facilité qui en avait déconcerté plus d’un dans son entourage, les langues elfiques inventées par Tolkien. Lorsqu’elle ne connaissait pas une langue ou lorsqu’elle éprouvait des difficultés à la comprendre, il lui suffisait d’observer son interlocuteur, et de faire confiance au contexte. Son don faisait le reste. C’était inné.

            Soudain, il y eut la douche froide. Toute à sa réflexion et à l’analyse de sa situation, elle ne l’avait pas sentie venir. Quelqu’un venait de lui jeter l’équivalent d’un pichet d’eau à la figure. Un pichet d’eau glacée. Quelqu’un, probablement la même personne, lui aboyait dessus maintenant. Qui que ce soit, il allait le payer à un moment ou à un autre. Elle ouvrit les yeux.

            Deux humanoïdes, ou ce qui pouvait y ressembler de très loin, notamment pour l’un, la fixaient de leur regard sans intelligence apparente. Elle les observa elle aussi. L’un était massif. Il devait mesurer un peu plus de deux mètres. L’autre était à peine plus grand qu’elle, sec et tout en muscles. Elle décida ironiquement de les surnommer Belle-Gueule I et Belle-Gueule II. Belle-Gueule I était tout ce qu’il y avait de plus éloigné d’un être humain. Ce qui s’en rapprochait le plus ? Un croisement entre un poisson exotique et un insecte, peut-être, à cause de ses longues antennes au sommet de sa tête. Celle-ci évoquait celle d’un requin. Il avait deux petits yeux noirs perçants qu'un fond jaune faisait particulièrement ressortir. Son cou et ses épaules se confondaient et se fondaient sur de larges pectoraux. Ses avant-bras étaient énormes et se terminaient par une main à trois doigts. Ses jambes étaient frêles, presque fragiles. Il portait des sandales laissant apparaître trois doigts de pieds. Sa peau, bleu turquoise, striée de bandes plus sombres avait un aspect velouté et très sec. Pour tout vêtement, il ne portait qu’un pagne ne cachant que son bas ventre et ses fesses.

            L’autre était à peine plus habillé. Une sorte de tartan de couleur sombre lui ceignait la taille. Dans le dos, il portait un carquois. Sa peau avait la texture d’une peau humaine, mais de couleur grise. Son visage aurait pu ressembler à celui d’un humain, sauf qu’il n’avait pas de nez, pas d’oreilles, pas d’arcades sourcilières. Il semblait flétri, parcouru par deux longues proéminences partant d’une bouche fine pour atteindre le front. De chaque côté, deux yeux ronds entièrement bruns. À la place des cheveux, il avait une fine épaisseur de peau aux motifs réguliers qui évoquait les écailles d’un serpent. Enfin, à l’arrière de son crâne, d’un côté à l’autre, il avait une sorte de crête rigide aux reflets couleur parme. En baissant les yeux, elle remarqua que les jointures de ses jambes étaient inversées par rapport à celle de son compagnon, ou à un humain.

            Chacune des deux créatures l'avait saisie par un bras et l'avait relevée sans ménagement pour la sortir de la charrette en bois dans laquelle elle se trouvait. Elle avait tenté de résister à nouveau, juste ce qu'il fallait pour leur faire croire qu'ils étaient bien les plus forts. Ensuite, Belle-Gueule I l’avait traînée jusqu’à une tente rouge et verte et jetée entre les mains de deux petits humanoïdes femelles à la peau orange et noire. Aussi curieux que cela paraisse, l’une n’était vêtue que de sa propre chevelure. L’autre portait une robe en voile sous ses cheveux. Elle n’en avait jamais vu de pareils, aussi longs et aussi épais. Cela ressemblait à de la laine à peine filée. Il y avait fort à parier qu’elles ne les avaient jamais coupés de leur vie. Les deux femmes étaient menues et avaient une tête de moins qu’elle. Elles avaient un visage de poupée : un petit nez, une petite bouche ourlée, des pommettes hautes et de grands yeux légèrement en amande. Elles la déshabillèrent en silence sans s’occuper de ses protestations pour la toiletter.

            Autour d’elles, la scène était répétée des dizaines de fois. Des créatures de toutes sortes et de toutes couleurs, des mâles, des femelles, d’autres de sexe indéterminé, et même des petits… des enfants. Tous subissaient leur sort dans un silence glacial. Autour d’eux, les mêmes créatures à la peau orange et noire et à la chevelure épaisse. Elles ne montraient aucune violence envers ceux dont elles avaient la charge. Au contraire, elles mettaient beaucoup de douceur dans leurs gestes. Elle-même se sentait apaisée. Ensuite, elles leur choisissaient de nouveaux vêtements, propres et frais. Pas tous identiques, cependant. Elle eut droit à une tunique blanche qui lui tombait jusqu’aux genoux et lui laissait les épaules nue, ainsi que les bras.

            Les mâles, les plus jeunes et les plus musclés, portaient des tenues minimalistes que n’auraient pas reniées les statues grecques. Certaines femelles en avaient à  peine plus sur le dos. Elles ne semblaient pas s’en formaliser. Elles adoptaient même des poses lascives qui ne laissaient pas beaucoup de place à l’imagination sur ce qu'elles étaient ou ce qu'elles faisaient. Leur visage était excessivement fardé. Elle aussi, on avait essayé de la maquiller, mais elle avait tout enlevé aussitôt. Un garde, qu’elle surnomma Belle-Gueule III, l’avait vue faire. Il était ce qui se rapprochait le plus d’un être humain, même s’il semblait avoir du sang d’Orc dans les veines, comme l’affirmaient sa figure et son corps massif. Il l’avait regardée un moment avec une insistance mêlée d’étonnement et de curiosité. Un court instant, elle s’était demandé si elle pourrait s’en faire un allié, mais elle avait aussitôt abandonnée l’idée.

            Elle avait l’impression de se trouver dans les coulisses d’une pièce de théâtre. Mais, pour autant qu’elle le sache, on ne réveillait pas les acteurs avec des seaux d’eau, sauf lorsqu’ils étaient ivres. Une fois vêtue, ses geôliers ne semblèrent plus songer à elle. Elle fureta un moment sous la tente, puis se décida à sortir. Personne ne chercha à la retenir. Cependant, elle n’avait pas fait dix pas à l’extérieur, le temps d’apercevoir les maisons et les rues d'une ville qui ne lui en rappelait aucune, que Belle-Gueule II l’avait attrapée par le bras et l’avait conduite au pied d’une extrade. Il l’avait placée à la fin d’une file d'attente, juste derrière deux petits vieillards, du moins elle le supposa, à tête de tortue. Au ton et aux gestes qu’il avait utilisés, elle sentit que B-G II voulait qu’elle les suive. Ce qu’elle fit, et quand son tour vint, elle grimpa quatre marches et se retrouva sur une estrade face à une quarantaine d’êtres, tous plus différents, bizarres et extraterrestres les uns que les autres. Alors qu’elle défilait à la suite des autres, elle comprit qu’il s’agissait d’une vente d’esclaves.

            Loin de céder à la panique, elle analysa de nouveau sa situation.

           Que pouvait-elle en tirer ? Jusqu’à présent le hasard l’avait toujours bien servie… Qu’est-ce qui l’attendait maintenant ? Que pouvait-elle faire pour se sortir de là ? Elle était certaine que ceux qui l'avaient capturée ignoraient à qui ils avaient affaire. Cependant, certains éléments pouvaient jouer contre elle. Elle ne savait ni où elle était, ni quelles pouvaient être les conséquences d’une potentielle évasion. Était-ce trop tôt ? Autour d’elle, ces êtres n'imaginaient pas qu'un danger plus grand que tout ce qu'ils auraient pu concevoir menaçait leur planète, à plus ou moins long terme, et toutes les galaxies existantes. Ils étaient peu à le savoir. Encore moins à prétendre en sauver quelques infimes parcelles. Elle n’était pas de ceux-là, mais son rôle était d'y contribuer en retrouvant L'Occulteur de Mondes et son propriétaire... Cette pensée était comme une lumière au fond de son esprit. Elle les trouverait, tôt ou tard. De préférence tôt avant que les Chasseurs de mondes les trouvent. Elle y parviendrait. Elle s’était toujours fiée à son instinct.

            La fuite était une option. La plus évidente, mais il y avait toujours un garde qui avait l’œil sur elle. Après être redescendue de l’estrade, elle tenta de s’éloigner discrètement du groupe, mais Belle-Gueule III l’y avait reconduite, sans violence, presque respectueusement, mais néanmoins fermement. Elle n’était pas restée longtemps avec les autres. Elle n’avait aucune envie d’être associée à ces tristes compagnons. Elle n’avait rien contre eux. Elle ne les connaissait pas. Elle n’avait même pas essayé d’entrer en contact avec eux. De toutes les façons, ils ne lui auraient sûrement pas répondu. Ils ne se parlaient même pas entre eux.

            Les gardes l’observaient, méfiants. Ils avaient bien remarqué qu’elle était différente des autres. Physiquement, c’était évident. Et contrairement aux autres, elle n’était pas résignée. Ils gardaient un œil sur elle, mais ils toléraient qu'elle s'éloigne du groupe, à condition de rester à portée de leur vue. Elle  était donc restée près de l’estrade. De là, elle avait observé son environnement avec attention pendant que d’autres groupes défilaient, un par un, sous les cris de la foule. Elle avait beau ne pas comprendre ce qui se disait, elle se doutait que la vente allait bientôt commencer. Ne pas chercher à s’évader pour mieux s’immerger dans ce monde et observer était une chose. Y participer en étant vendue au plus offrant en était une autre. Elle n’avait jamais eu de maître sur la Terre. Ce n’était pas aujourd’hui, sur une autre planète, que cela allait commencer. Elle devait réfléchir, trouver une solution rapidement.

            Tous les groupes étaient passés sur l’estrade pour une première présentation. Les ventes allaient maintenant commencer. Avant le sien, il y avait quatre groupes. Les membres passèrent individuellement, parfois en couple, plus rarement à trois ou à quatre. Au début, il y eut un certain enthousiasme de la part des acheteurs. Cela se calma au cours du passage des membres du quatrième groupe. Puis vint le tour de son groupe. Le marchand d’esclaves paré de riches étoffes qui ne cachaient rien de sa face batracienne fit signe à un colosse rouge tout en muscles, tatouages et scarifications, avec deux grandes ailes en peau tendues plantées dans le dos, de monter. La créature avait un visage taillé dans la pierre, des yeux profondément enfoncés dans leur orbite, une bouche remplie de crocs, dont certains restaient visibles même lorsqu’il la fermait. Imberbe, seules quatre cornes ornaient sa tête de chaque côté. Elle s’était attendue à ce qu’il ait des oreilles pointues. Au lieu de cela, elles lui semblèrent normales.

            En dehors du marchant d’esclaves, elle avait remarqué deux autres individus présents en permanence sur l’estrade. Assise derrière une table, tout au fond dans un coin, se tenait une créature longiligne, couverte d’une robe de bure verte. Elle avait un  long cou et une tête triangulaire et nue. Aux deux coins supérieurs, il y avait ses yeux noirs et ceux-ci semblaient pouvoir bouger, indépendamment, dans tous les sens. Comme il percevait les bons ou l’argent des acheteurs, elle supposa qu’il s’agissait du trésorier. Le troisième devait être une sorte de négociateur. C’était lui qui menait les enchères et départageait les acheteurs en cas de litige. Encore une tête d’Orc, mais du genre sympathique ou, du moins, pas particulièrement menaçant. Sa peau ressemblait à du cuir. Il était grand et fort. Sa tête aplatie se confondait avec son cou de taureau et lui donnait un air balourd.

            La mise aux enchères débuta alors que le marchand d’esclaves faisait faire plusieurs tours sur lui-même au diable rouge. Il lui fit aussi déployer ses larges ailes. Quelques hommes, et surtout des femmes, commencèrent à gesticuler en jappant des mots brefs. Une créature, sensiblement de la même espèce que le diable rouge, plus petite, à la peau grise, et totalement asexuée parvint à l’acquérir au terme d’un âpre duel chiffré. Elle remarqua que ses quatre petites cornes, situées sous son menton, suintaient un liquide jaunâtre qui tachait sa tunique d’un bleu électrique.

            L’esclave suivant ressemblait à un être humain qui aurait été trop porté sur le lancer de troncs d’arbres. Ses jambes étaient courtes, et ses mollets aussi robustes que ses cuisses. Les muscles hypertrophiés de son buste, son cou massif et ses larges épaules faisaient paraître sa tête aux yeux de serpent minuscule. Sa peau légèrement violette était entièrement tatouée d’étranges signes qui pouvaient être une forme d’art, ou d’écriture, issue de son monde natal. La créature qui l’acheta devait être une femelle. La peau oscillant entre le rose et le prune. Elle avait une allure de danseur massai, un cou de femme girafe et un profil de déesse grecque. Elle avait de petits yeux entièrement sombres et tout le haut de son visage était tatoué de motifs floraux et végétaux. Son crâne très prolongé vers l’arrière était rasé jusqu’au sommet, et ses cheveux étaient retenus à l’arrière par l’espèce de collier qui retenait son cou gracile et fragile. Elle prenait visiblement grand soin de son physique.

            Esmelia s’intéressa de plus près à la foule d’acheteurs potentiels, et en particulier aux hommes. La nature humaine était ainsi faite que les femmes s’intéressaient davantage à la testostérone sur pattes, tandis que les hommes avaient, une nette attirance pour les paires de seins pigeonnants. Apparemment, les extraterrestres partageaient ce trait naturel. Si ce n'était pas le cas, cela y ressemblait furieusement.

            Une femme à la chevelure aussi rose que sa peau pouvait être jaune citron monta à son tour sur l’estrade. Elle était légèrement vêtue. Chacun pouvait remarquer qu’elle avait tout ce qu’il fallait là où il fallait, et plus encore. Sa peau d’écaille luisait à la lumière du soleil. Le ciel semblait faire ressortir ses yeux bleu azur presque transparents. Ses oreilles ressemblaient à des coquillages exotiques. Enfin, son visage,  ses épaules, ses avant-bras et ses mollets étaient parcourus de petites excroissances régulières de couleur grise.

            Esmelia sut qu’elle ne s’était pas trompée. Un rapide regard sur les visages et les attitudes pendant que la "femme poisson" défilait lui donna un aperçu de la nature lubrique de certains acheteurs.

            Bon sang, elle allait passer devant ces êtres vicelards !

           Elle serait aussi la dernière du groupe à passer sur l’estrade. D’ici là, avec de la chance, la plupart d’entre eux auraient quitté les lieux. Les ventes ne traînaient pas, et il n’y avait qu’une quinzaine d’individus avant elle.

            Elle respira un bon coup. Elle en ressentit une forte douleur aux poumons. Ce n’était pas le même air que sur la Terre. Celui-ci était beaucoup plus pur. Elle n'était pas habituée.

            Elle s’intéressa à l’environnement naturel. Le ciel était d’un bleu profond sans nuage. Les arbres lui paraissaient plus hauts, mais semblables à ceux qui existaient sur  Terre. Tous feuillus et bien verts. Cela indiquait que le printemps touchait à sa fin, ou bien que l’été était à peine entamé. La chaleur était tout à fait supportable. Quelques oiseaux, très colorés, traversaient le ciel de temps à autre. À une vingtaine de mètres de l’estrade, dans un enclos, des bestiaux ressemblant vaguement à des yaks, à la différence qu’ils avaient une paire de corne sur le sommet de la tête, et deux autres paires de chaque côté,  au niveau des oreilles. Ils attendaient patiemment leurs maîtres pour rentrer chez eux, chargés de denrées et d'autres acquisitions. Certains étaient déjà sellés et chargés, prêts à partir.

            Elle avait remarqué qu'il y avait très peu d’êtres humains parmi les créatures qui se trouvaient autour de l’estrade ou devant d’autres étals. N’y avait-il donc que sur la Terre que l’on pouvait rencontrer des humains, ou des extraterrestres qui pouvaient passer pour tels ? Ici, il devait bien y avoir une quinzaine de typologies. Certains êtres tenaient plus de l’animal à écailles ou à fourrure. Elle se demanda s’il en existait avec des plumes, ou une autre chose que l’on n’avait jamais vue sur la Terre. D’autres encore avait un épiderme proche de celui de l’être humain. Certains avaient une paire de bras et une paire de jambes, d’autres en avaient le double. Il en allait de même pour les yeux ou les oreilles.  Elle en avait cependant remarqué qui n’avaient pas d’oreilles ou de nez, ou qui n’avaient qu’un seul œil. Enfin, il y avait à peu près toutes les coupes de cheveux possibles et des combinaisons de couleurs incroyables.

            Elle ne se sentait ni surprise, ni inquiète, encore moins étonnée par toutes ces particularités. Quelque chose en elle, cette chose qui prenait de plus en plus de force, cette chose qui s’éveillait, lui soufflait qu’elle ne craignait rien, qu’elle se trouvait exactement là où elle devait être. À cet instant précis, elle en avait la certitude. Cependant, elle n’était pas chez elle, parmi les siens. Pas plus qu’elle ne l’était sur la Terre. De curieuses pensées qu'elle essaya de chasser… Elle était humaine. Elle était née sur la Terre. Ses parents étaient humains. Elle n’avait jamais connu sa mère, pas plus que la mère de celle-ci, sa grand-mère. Elle savait que toutes les femmes de sa famille mourraient en donnant naissance à leur premier enfant. C’était une sorte de malédiction. Elle ne voulait pas mourir. Pas seulement parce qu’elle était investie d’une mission, comme son père, puis Kolya le lui avaient toujours affirmé. Elle voulait vivre, ressentir enfin quelque chose, avoir une vie, une vraie vie. Pas une vie de mercenaire. Une vie normale. Pourtant, elle ne pouvait abandonner la vie qu'elle menait. Pas tant qu’elle n’aurait pas trouvé ce qu’elle cherchait…

            Une fois qu’elle aurait mené sa mission à son terme, pourrait-elle seulement avoir une vie normale ? Il y avait son pouvoir… Et cette chose qui grandissait en elle. Étaient-ils liés ? Si la chose la quittait ou se rendormait perdrait-elle son pouvoir ? Continuerait-elle à lire dans les esprits ? Saurait-elle vivre sans cette faculté ? Ce pouvoir lui venait de sa mère et des ancêtres de celle-ci. Était-ce un don ? Une mutation ? Ou bien quelque chose venu d’ailleurs ? Peut-être un microbe ou un symbiote extraterrestre… Cette chose qu’elle ressentait en elle était-elle la manifestation de cet organisme étranger ?

            Elle ne l’avait jamais ressentie avec autant de puissance sur la Terre. C’était comme si le passage dans le CET avait provoqué le réveil de cette chose. À moins qu’il ne l’ait transformée, ou tout cela à la fois. Si cela persistait, à son retour sur Terre, il lui faudrait trouver le moyen de comprendre son état. Peut-être devrait-elle se faire examiner par un médecin. Mais quel médecin ? À qui pourrait-elle en parler ? Sur la Terre, elle savait ce qui pouvait arriver à ceux qui se révélaient trop différents. Peut-être la prendrait-on pour une sorte de déviante. Au mieux une folle, au pire une créature venue d'un autre monde. Même elle, il lui arrivait de douter parfois et  de penser qu’elle n’était peut-être pas totalement humaine. 

            Une fois seulement dans sa vie, elle avait rencontré un… "Étranger". Une créature qui n’était pas née sur la Terre, mais cette créature avait une physionomie parfaitement humaine, des réactions… et des sentiments. Elle avait été suffisamment intriguée par sa nature pour le suivre et se rendre compte qu’il avait appris à vivre comme un humain, et à se fondre parmi eux mieux qu’elle ne l’aurait fait à sa place. Il ne faisait rien de plus, rien de moins qu’un être humain ordinaire. Elle s’était rapidement rendu compte qu’il faisait d’énormes efforts pour paraître normal. Il avait des amis, beaucoup, et un métier. Il était journaliste dans une petite rédaction, qui ne rivalisait en rien avec toutes celles qui pouvaient exister dans la capitale où il habitait… Il était même sur le point de fonder une famille. Elle s’était demandé si cela fonctionnerait. Dirait-il à sa fiancée ce qu’il était vraiment avant de l’épouser ? L’accepterait-elle ou le prendrait-elle pour un fou ? Si elle finissait par le croire, auraient-ils des enfants ? À quoi ressembleraient-ils ? Survivraient-ils tout simplement à leurs différences dans un monde où il n’existait qu’une seule espèce dite intelligente ?  

            Il existait d’autres formes de vie très diverses, dans d’autres mondes. L’univers était vaste. Plus que ne l’imaginait le commun des mortels. Toutes les créatures intelligentes qui peuplaient cet univers, ne pouvaient pas avoir une apparence humaine ou posséder un mode de pensée semblable ou même proche de celui de l’Être Humain. C’était plus qu’improbable. Pourtant, il y avait des choses qui ne changeaient pas. L’histoire des peuples, quels qu’ils soient, même sans contact les uns avec les autres suivaient des schémas assez proches. En tous les cas, ils adoptaient les mêmes travers.

            Avec les acquisitions suivantes, les enchères montèrent. Soudain, au premier rang de la foule, elle remarqua un humain. C'était le premier qu'elle voyait depuis sa capture. Un véritable humain âgé d’une quarantaine d’années. Il avait des cheveux courts, châtain foncé, un visage doux avec une barbe de plusieurs jours. Ses yeux étaient d’un bleu liquide. Un bleu si lumineux qu’il aurait pu éclairer un square en pleine nuit, mais ce fut surtout de la tristesse qu’elle y remarqua. Décidément, cette planète ne semblait pas rendre les gens qui y vivaient très heureux.

            Sa présence en ces lieux était totalement déplacée. Elle ressentit chez lui une telle peur. Il ne cessait de regarder autour de lui comme si une menace se cachait dans chaque ombre de ce monde. Elle devina qu’il était venu trouver refuge au cœur de l’endroit le plus fréquenté de cette ville. Au milieu de la foule, il pensait sans doute avoir moins à craindre. Il portait un uniforme de l’AMSEVE. Celui qu’elle-même portait avant qu’on lui fasse passer cette tunique… Elle n’avait aucun besoin de lire son identifiant sur la poche gauche, au niveau de la poitrine, de son uniforme. C’était William MacAsgaill, l’homme que l’AMSEVE recherchait. Elle avait encore en tête la photo qu’on leur avait montrée à tous au cours de la préparation de la mission. Sur le haut de sa manche droite, il portait deux écussons, chacun aux couleurs d’un drapeau. Une petite particularité de MacAsgaill dont elle se souvenait bien.

            Le gaillard était surtout écossais, par sa mère et la plupart de ses ancêtres, mais aussi féroïen. Ses grands-parents paternels étaient venus d’Écosse pour s’installer dans les îles. Son père y était né et y avait vécu une grande partie de sa jeunesse avant de revenir en Écosse. William MacAsgaill gardait toujours des attaches familiales avec les îles… D’où le bélier sur l’un des deux écussons.

            Savait-il que ses anciens amis étaient à sa recherche ? Était-ce eux qu’il craignait ? Au moins, elle, elle savait pourquoi elle était là. Sa bonne étoile l’avait conduite exactement là où elle devait être. Elle pouvait faire équipe avec lui. S’il avait survécu en toute liberté jusqu’à présent, cela signifiait qu’il avait une bonne connaissance du terrain. Il avait cinq voyages interstellaires derrière lui. Cela semblait peu, mais c’était la personne la plus expérimentée qu’elle pouvait espérer trouver. Qui plus était, humain et terrien. Restait à trouver le moyen de se faire remarquer par le déserteur…

            Elle réfléchissait à la vitesse d’une locomotive lancée à pleine vitesse. Il ne portait pas d'arme. Comment avait-il pu survivre sans quelque chose de sérieux pour se défendre ? En plus de cela, il n'avait ni la tête, ni l'allure du type qu'on préfère éviter si on veut conserver toutes ses dents et ses os intacts. Avait-il quelques autres talents cachés ? Après tout, il avait su tromper ses collègues et amis de l'AMSEVE. Personne n'avait vu le coup venir. Lors de la préparation de la mission, on leur avait dit qu'il excellait au poker. Avec sa bonne tête et sa gentillesse légendaire, il avait su tromper son monde. « Toujours se méfier de l’eau qui dort », dit le proverbe...

            L'AMSEVE tenait tellement MacAsgaill qu'une seconde mission avait certainement dû déjà être mise en place pour le récupérer. Peut-être que les frangins Belle-Gueule n'étaient pas les seuls à observer ce qui se passaient sous leurs yeux... Un pressentiment. Elle fit un nouveau tour d'horizon, mais au-delà de la foule qui se trouvait près de l'estrade. Ce qui l'intéressait, c'était les toits des maisons et tous les endroits où des individus, en particulier des humains, étaient susceptibles de se cacher. Elle ne vit personne. Elle remarqua seulement que les oiseaux évitaient certaines maisons. Qui d'autre en dehors des secours envoyés par l'AMSEVE ?

            Si c'était le cas, ils n'interviendraient pas tant qu'il y aurait autant de monde sur la place. Ils étaient en terrain étranger et, surtout, totalement inconnu pour eux. Ils ne prendraient pas de risques. Par contre, ils n'hésiteraient pas dès que MacAsgaill aurait quitté les lieux et se retrouverait seul, hors de vue des autochtones. Ils l'enlèveraient et disparaîtraient sans que qui que ce soit dans ce monde sache qu'ils y étaient venus.

          Elle remarqua que l’écossais essayait de quitter le premier rang pour disparaître dans la foule. Avait-il remarqué quelque chose d'anormal ? Probablement pas. Il ne devait pas être stupide au point de s'isoler volontairement. Néanmoins, quelle que soit la manœuvre tentée, il ne parvenait pas à s'extraire de sa position. Il était toujours renvoyé à sa place à chacune de ses tentatives. Son voisin, portant une cape marron foncé dont la capuche lui recouvrait entièrement la tête et cachait son visage, se pencha à son oreille et lui murmura quelque chose. MacAsgaill pâlit à vue d’œil comme si La Mort, en personne, venait de lui parler. Il ouvrit la bouche pour répondre, avant de la refermer sans  rien dire.

            Esmelia ressentit la peur glaciale du scientifique et la haine vibrante de son sombre voisin. Le scientifique ne cessait de jeter des coups d’œil autour de lui. Son voisin posa une main qui se voulait rassurante sur son épaule, mais il n'en était rien. C'était une main humaine. Mais d'homme, il ne devait en avoir que l'apparence car elle sentait qu'il n'avait rien d'autre d'humain. Même son code génétique devait être différent. Un furtif instant, elle entrevit son visage et constata qu'il avait bien l'apparence d'un être humain...

            La chose enfla dans sa poitrine au point d'en devenir douloureuse et de la faire suffoquer. Un instant, elle crut qu'elle allait perdre connaissance. L'air lui manquait... Elle rassembla toute son énergie pour rester consciente. Se pouvait-il que... Qu'enfin... Elle ne devait rien laisser paraître... Elle décida de reporter son attention sur le scientifique. À la tête qu'il faisait, il n'était pas à la fête. Il n'avait aucun moyen de s'échapper, et personne pour l'aider. Elle eut presque pitié de lui. Son interlocuteur releva brusquement la tête comme si quelque chose, ou quelqu'un, venait de le surprendre. Sa capuche glissa en arrière et découvrit son visage. Elle sentit son cœur s'emballer plus encore, prêt à s'extraire de sa poitrine. Elle sentait un engourdissement glacial la gagner. Son émotion était trop forte. Simultanément, elle ressentit comme un déclic et une décharge électrique à l'arrière de son crâne. Le rythme de son cœur revint à la normale. Ses idées redevinrent claires. Mais la chose, dans sa poitrine, se gonfla comme un chat en colère. Enfin, elle l'avait trouvé... 

            Elle se sentit vidée de toute énergie. Il s'en fallait de peu pour qu’elle se laisse tomber au sol comme une marionnette dont on aurait coupé les fils.

            — Pas maintenant. Pas question d'abandonner maintenant ! 

            Cette voix était la sienne. Avait-elle parlé tout haut ? Non. Personne n’avait réagi autour d’elle. Elle sentit la chaleur revenir dans son corps.

Cet homme... ou cet être qui se présentait sous l'apparence d'un être humain, elle l’aurait reconnu entre mille, ou un milliard d’individus si cela avait été nécessaire. Les traits de son visage anguleux et sa peau hâlée étaient ceux d’un homme habitué à vivre au grand air. Son visage était marqué de quelques rides profondes, et par une souffrance qu’elle ne lui reconnaissait pas. Ses cheveux sombres étaient coupés courts et parsemés de fils gris, comme son bouc qui épousait les lignes de sa mâchoire inférieure. 

            Il avait vieilli, mais pas autant qu’un humain ordinaire. Il ne semblait pas avoir plus d’un demi-siècle. Pourtant, il n'aurait même pas dû vieillir... Les êtres comme lui ne vieillissaient pas. Pas à ce rythme... Les êtres comme lui pouvaient vivre plusieurs milliers d'années. À deux mille et quelques années, il ne paraissait avoir que trente ans, et un peu plus d'un siècle plus tard, il en paraissait… vingt de plus. Quelque chose n'allait pas de toute évidence. Le temps était-il aussi corruptible que l’espace ? Ou bien le dragon avait-il renié son immortalité ? Quel pacte avait-il conclu ? Pourquoi le mot dragon lui était-il venu à l'esprit ? Elle ne l'avait jamais rencontré, elle n'était pas supposée le connaître, et pourtant, elle l'avait reconnu et avait même le sentiment de savoir beaucoup de choses à son sujet...

            Toutefois, il était différent de l'image qu'elle en gardait. Une image qui lui paraissait aussi réelle qu'un souvenir. Il était pourtant moins grand, moins fort, même s'il  était de belle taille et large d’épaules. Il lui semblait aussi plus arrogant. Les bras croisés sur sa poitrine, il affichait l’assurance tranquille de l’homme qui avait toutes les cartes en main et l’attitude d’un homme formé au commandement. Elle ne le trouvait pas seulement bel homme, elle le trouvait surtout dangereux. Il dégageait une puissance propre aux grands fauves, aux prédateurs.

            Son côté ténébreux et son élégance naturelle devaient sûrement attirer de nombreuses femmes dans ses bras et dans son lit. Elle devait bien avouer que quelque chose l'attirait chez lui, mais cela n'avait rien à voir avec un quelconque désir charnel. Elle ressentait, chez lui, une soif intense de pouvoir qui dépassait le simple désir d’asservir un seul, ou un millier d’êtres vivants. Ce qu’il désirait ardemment, c’était gouverner des univers entiers… Non… Il voulait seulement qu’on croie que c'était ce qu'il souhaitait. Seulement. Il y avait autre chose… Tout cela, c’était l’arbre qui cachait la forêt… De l’esbroufe…

            Si le pouvoir n'était pas ce qu'il recherchait, quelles ambitions nourrissait-il ? Cela entraverait-il ce pourquoi il était destiné ? Qu'est-ce qui pourrait le convaincre ? Qu'est-ce qui pourrait l'obliger à aller jusqu'au bout de sa route sans jamais en dévier et sauver ces univers, ces civilisations qui, sans lui, étaient condamnées ? Elle cherchait. Elle essayait de percevoir chez cet être le levier dont elle avait besoin... Elle essayait de rentrer dans sa tête... de trouver la faille... Elle ressentit un nouveau choc, violent, au fond de son crâne. Il était différent du précédent, néanmoins. C'était comme si on venait d'y fendre violemment une bûche. Le choc la fit claquer des dents. Il l'avait éjectée de sa tête. Dans le même temps, il lui avait semblé remarquer une douloureuse grimace sur le visage de l'homme. Cela avait été très rapide. Il avait baissé la tête. Il ne souhaitait pas que les individus autour de lui remarquent cet instant de faiblesse. La main qui n’avait pas quitté l'épaule du scientifique de l'AMSEVE s'était violemment crispée. Surpris, l'écossais grimaça de douleur.

            Lorsque L’Étranger redressa la tête, son regard était impénétrable. Il fit le tour de l'assemblée, lentement, étudiant chaque individu. Il LA cherchait. Elle le devinait. Elle était entrée dans sa tête trop vite. Cela l'avait conduit plus profondément qu'elle ne l'avait souhaité. Elle avait agi imprudemment. Il l’avait sentie. Il l’avait sortie de sa tête avec une force et une facilité dont elle ne l’aurait jamais cru capable. Il avait dû s’entraîner durant des années. Aujourd’hui, il pouvait contrer des êtres comme elle. Des êtres entraînés et possédant à la fois force et finesse pour pénétrer les esprits et s’y agripper.

            Belle Gueule II la saisit par le bras. Les deux vieillards qui la précédaient venaient d’être acquis sans grande conviction. Comme elle s'y était attendue, beaucoup d’acheteurs avaient quitté les lieux pour voir s’il n’y avait pas mieux ailleurs. BGII lui fit monter les quatre marches de l’estrade. Occupée par ses pensées, elle buta sur la dernière. Il la retint juste assez pour l'empêcher de tomber et la secoua pour lui faire reprendre ses esprits. Il devait la prendre pour une idiote, et les acheteurs potentiels n'avaient que faire d'une servante maladroite.

            Son geste n’était pourtant pas passé inaperçu. Des rires avaient fusé autour de l'estrade. Ce n’était pas ce qu’elle souhaitait. Elle aurait préféré attirer l’attention du scientifique. Au lieu de cela, elle croisa le regard aussi perçant qu’une dague de son voisin. Elle mit toute son énergie à faire le vide dans son esprit à le remplacer par la peur et l'incompréhension d'une femme qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Il n'avait peut-être pas seulement appris à se protéger, mais aussi à lire dans les esprits... Elle ne sentit aucune intrusion. Il s’attarda à peine sur sa personne. Elle aurait pu s'en sentir vexée. Pourtant, durant ces quelques secondes, elle avait eu l’impression d’être transpercée par ce regard aussi sombre que les ténèbres. Elle n’avait pas ce souvenir, cette réminiscence ancestrale, de lui. Presque Cent-cinquante ans, c’était très long… Beaucoup de choses avaient pu lui arriver durant ces années, et le corrompre. Il n’était pas celui qu’elle pensait retrouver…

            Il y avait de la souffrance en lui. Il la portait comme un talisman rassurant. Comme si, sans elle, il ne pouvait survivre... Survivre à quoi ? Elle se demanda quel genre de créature pouvait vivre ainsi ? Était-ce seulement une vie ? Sans la moindre résistance, attirée comme un aimant, elle était retournée aux abords de son esprit. Elle se retira avant qu’il la surprenne. Elle ignorait ce qu’un tel homme pouvait lui faire…

            Les enchères commencèrent. Elle se sentit mal à l'aise d'en être l'objet, et en colère. Dire qu'une de ses ancêtres avait milité pour l'abolition de l'esclavage... Apparemment, seuls étaient restés les acheteurs les moins fortunés et ceux qui disposaient de leur temps.

            Tous les enchérisseurs n’étaient pas antipathiques. Il y en avait un qui, en plus d’avoir une belle tête de satyre, semblait être un comique. Un autre, avec sa tête vaguement batracienne semblait plus bête que méchant. Un troisième, qui aurait pu être son frère jumeau, était impatient d’aller épancher sa soif, mais sa femme lui avait demandé d’acheter une nouvelle domestique. Il y en avait un, néanmoins, qui se détachait du lot. Un troisième humain. Elle s’étonna de ne pas l’avoir remarqué plutôt. Dans ce monde, il semblait que les humains fassent tout pour rester discrets. Celui-là semblait tout autant humain que MacAsgaill et L’Étranger, si ce n’était ses yeux…

            Il était de taille moyenne, vêtu d’un manteau jaune orangé dont la capuche qui lui couvrait la tête faisait ressortir la couleur dorée de ses yeux, ainsi que ses boucles brunes. Son visage était blafard. En l’observant plus attentivement, elle remarqua la tristesse de son étrange regard… Tellement de tristesse qu’elle la sentit soudain s’abattre sur elle comme une mauvaise pluie. Il y avait aussi de la résignation. Ce type pouvait rendre un empathe ou un télépathe totalement dépressif.

            En périphérie de sa vision, L’Étranger fit un mouvement sur le côté, forçant le scientifique à bouger lui aussi en le devançant. Ils quittaient les lieux. Si elle n’agissait pas maintenant, elle perdrait sa cible. Rien ne lui assurerait qu’elle le retrouverait facilement. Cela pourrait prendre des années ou des générations. Elle ne pouvait pas se le permettre. Le temps pressait. Elle ne devait pas l’oublier, pas plus qu’elle ne devait oublier qu’il n’accepterait pas facilement ses nouvelles responsabilités.

            Il était temps de jouer ce tour qu’elle avait appris lorsqu’elle était adolescente. Pendant un temps, elle s'était amusée à perturber les prétendus magiciens, voyants, et même quelques arnaqueurs des rues pour les faire chanter contre quelques pièces de monnaies ou des renseignements, voire des objets dont son père avait besoin pour ses recherches... Ce tour allait lui servir encore une fois.

            Elle se concentra sur le marchand, sur ses pensées… Elle ne les comprenait pas très clairement, mais à quoi d’autre pouvait-il penser à cet instant, sinon au meilleur prix qu’il pourrait tirer de sa personne… ou de sa vente toute entière.

            Elle cria un chiffre, du moins elle l’espérait, sorti tout droit de cet esprit quasiment vide d’autres pensées que celles concernant la vente.

            Elle le cria si rapidement que personne ne sembla remarquer qu’elle en était l’origine. Il y eut un moment de flottement durant lequel tous les regards se croisèrent furtivement. Du haut de son promontoire, elle se planta devant L’Étranger et son compagnon. Avec une hésitation étudiée, elle pointa l’index vers eux. Tous les regards convergèrent dans leur direction. Sentant qu’il était l’objet de toutes les attentions, L’Étranger regarda ses plus proches voisins qui baissèrent aussitôt la tête. Enfin, il se retourna vers elle. Elle eut toutes les peines du monde à affronter son regard aussi sombre que froid. Il savait. Il avait compris ce qu’elle venait de faire. Contrairement aux autres, il n’était pas dupe. Elle rassembla toutes ses forces, et surtout elle pensa à sa mission… et à ce qui arriverait si elle échouait. Tant d’efforts pour rien…

            S’il avait deviné qu’elle était l’auteur de ce petit tour de passe-passe, avait-il entrevu d’autres choses à son sujet ? Avait-il compris ce qu’elle était, ce dont elle était capable ? Elle avait insufflé, dans tous les esprits, l’idée qu’il avait bien prononcé cette somme. Côté chiffres, elle y était peut-être allée un peu fort. Vu la tête que certains faisaient, cela devait être une sacrée fortune pour eux.

            De toutes les personnes présentes, seul le scientifique ne semblait pas avoir compris ce qui venait de se passer. Il n’était pas stupide, mais il avait autre chose en tête.

            D’ailleurs, qu’y avait-il donc à comprendre ? Qu’une somme probablement astronomique venait d’être proposée ? Que la "marchandise" venait de fixer son propre prix de vente ? Si seulement il pouvait se rendre compte que, tout comme lui, elle n’était pas de ce monde, qu'ils pouvaient être alliés. À ce sujet, elle regrettait l’absence de Kolya. À eux deux, ils auraient pu agir autrement. Mais Kolya avait refusé. Il n’avait aucun rôle à jouer dans cette histoire maintenant. Tout reposait sur ses épaules à elle, en ces instants. Ensuite, elle partagerait son fardeau. Mais dans l’immédiat, elle était seule.

            Personne ne parlait. Le regard du marchand d’esclaves allait de L’Étranger à elle, et vice versa. Cette gymnastique lui demandait tellement d’efforts qu’il en vint à cligner des yeux. Il dut prendre une décision rapide et avantageuse pour sa partie, car, en parfait hypocrite, il déclara dans sa langue, que "l'Étranger" avait bien décrété le prix annoncé.  Même si elle n’en comprenait pas un traître mot, l’intention et la réaction des individus qui les entouraient ne laissaient pas beaucoup de place à d’autres hypothèses.  L’Étranger desserra les lèvres pour protester, mais guère plus. Il resta silencieux. Cependant, son regard ne révéla rien de bon à venir.

            Plus que dangereux, elle ressentit alors combien "l'Étranger" était mortel. Son esprit était une fosse abyssale. Pour la première fois depuis très longtemps, elle ressentit la peur, et le risque de ne pas parvenir à son but. Malgré cela, elle hésita à peine un instant. Elle redressa le buste pour faire ressortir ses seins et remonta légèrement le jupon de la robe qu’on l’avait forcée à endosser pour laisser apparaître un peu plus que ses mollets. Elle lui adressa une œillade qui se voulait provocante, mais qui, elle le sentit aussitôt, fut aussi maladroite que tout le reste.

          Les avances n’avaient jamais été à son avantage. Dans ce domaine, elle était plutôt du genre guerrier, et en général, les hommes s'en trouvaient déstabilisés. Son franc-parler faisait le reste et les incitaient à fuir, en général. D’un autre côté, ce n’était pas parce qu’un homme la détaillait des pieds à la tête, lui souriait, puis venait lui dire : « J’aime beaucoup vos yeux », tout en pensant « J’aime beaucoup vos seins » ou autre chose, qu’elle en tombait amoureuse, ou qu’elle se sentait pousser des ailes au point de lui sauter au cou, ou directement dans son lit. Pas du tout son genre.

            Un autre surenchérit. C’était l’Homme Triste.

            "L'Étranger" la regarda alors avec le sourire mauvais de celui qui s’en sort aux dépends d’un médiocre adversaire mais qui, en même temps, fait payer le sale tour qu'on vient de lui jouer publiquement. Elle avait raté son coup. Ou plutôt on le lui avait fait rater.  Elle vit L’Étranger se désintéresser complètement d’elle et pousser le scientifique plus brutalement que la fois précédente. Il n’allait pas passer les meilleurs moments de sa vie dans les heures, ou les jours, à venir.

            Quelle importance avait-il donc pour L’Étranger ? Était-ce parce qu’il était humain ? Elle en doutait. Les humanoïdes n’étaient pas si rares dans ce monde, apparemment. Qu’il soit un terrien pouvait être une raison plus probable. Mais il y avait autre chose… Quelque chose qu’il cachait… Elle le sentit. Quelque chose de précieux… Elle s’enfonça un peu plus dans l’esprit du terrien… Il pensait à des carnets et à des cartes. Il les avait sur lui… Il pensait que L’Étranger le savait, et les convoitait. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas les lui donner. Elles étaient trop essentielles. Essentielle pour quoi ? Quelle importance pouvait avoir des cartes et des notes ? Elle réfléchissait. Rien n’était dû au hasard. Et si cela concernait L’Occulteur de Mondes ? Elle voulait en avoir le cœur net en regardant à nouveau à l’intérieur de l’esprit de L’Étranger.     

            Il eut une brève hésitation. Il secoua la tête, comme pour en chasser une mouche. Elle se retira aussitôt de son esprit. Elle n’avait pourtant fait que l’effleurer. Cela avait été si facile. Les intrusions pouvaient être rapides et brutales sans que l’on ait le temps de les ralentir. Cette fois, elle avait été si rapide qu’il n’avait pas eu le temps de l’éjecter hors de sa tête. Elle sentit qu’elle l'avait déstabilisé, cependant.

            "L'Étranger" et le soldat quittèrent le premier rang. Esmelia reporta son attention sur l’Homme Triste et mesura rapidement les possibilités de l’utiliser pour accomplir sa mission.

           Une troisième voix, masculine, surenchérit. Ses intonations pointues et brutales firent s’arrêter net l'Étranger. Elle sentit une vague de haine le submerger. Il se retourna, cherchant d'un regard meurtrier le propriétaire de cette voix. Empoignant son compagnon, qui devint clairement son prisonnier, par l’épaule et le forçant à le suivre, il revint sur ses pas.  

 

 

 



04/11/2013
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