Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

PART. I - Chapitre 03

- Chapitre 03 -  

 

XXIème siècle. 11 novembre.

 

Frissonnante, Esmelia Danatess Evihelia ajusta son bonnet et le col de sa veste sur sa nuque. Dans le désert du Nevada, les nuits étaient fraîches. Elle ne s’était toujours pas habituée au climat, au vent chargé de silice et d’odeurs qu’elle ne parvenait pas à identifier, à l’air trop sec, au soleil brûlant de la journée, à la lumière intense. Rien à voir avec le climat de l'Angleterre ou celui du Canada. Sous ses yeux, en contrebas de la colline, une trentaine de hangars de tailles différentes s’alignaient les uns à côtés des autres. Ils formaient des colonnes régulières.

 

Tous les bâtiments étaient en tôle, peints du même blanc jaunâtre virant à la couleur rouille, notamment sur les toits. Ils se fondaient dans ce désert au sable compact, parcouru de touffes d’herbe sèche et de maigres buissons. En dehors des charognards, les rares animaux à y vivre étaient des reptiles. Il fallait aussi compter avec les insectes dont la principale occupation était de trouver quelque chose de suffisamment vivant pour y pomper leur nourriture. Will n'arrêtait pas de pester contre eux. Ils avaient réussi à le piquer à plusieurs reprises et au moins deux fois au travers de sa barbe naissante. Comme elle, il portait une tenue sombre, et un bonnet qui ne laissait voir que son visage aux yeux bleu azur.

 

Son compagnon et elle s’étaient installés à moins d’un kilomètre de la zone qu’ils surveillaient depuis quatre jours. Il y avait assez peu d’activité à l’extérieur des hangars. Beaucoup d'entre eux étaient plus grands que celui sur lequel portait leur attention. Le plus petit aurait pu contenir deux Airbus A380.

 

Celui qu'ils surveillaient était de taille moyenne, excentré sans être totalement à l’écart des autres. Il était cerné par une clôture électrique qui comptait onze fils barbelés distants les uns des autres de quinze centimètres. Ce qui, à moins de ressembler à une allumette, et même si elle n’en était pas loin, ne lui permettait pas de se glisser entre deux. Encore moins à son compagnon. De plus, la clôture devait être électrifiée en permanence. Cette mesure de sécurité n’était plus un problème pour elle depuis quelques temps.

 

Chaque bâtiment était surveillé, et celui-ci l’était particulièrement. Des caméras couvraient tous les angles. Elles fonctionnaient de jour comme de nuit. Dès que le soleil disparaissait de l’horizon, des spots s’allumaient et éclairaient le site comme une vitrine de Noël. Il y en avait de différentes sortes pour couvrir tous les types de spectres ou de radiations existants, et de toutes les couleurs. Vu du ciel, et de l’espace, cela devait donner l’impression d’une fiesta à tout casser. Ceux qui racontaient que cette zone était secrète devaient essuyer leurs lunettes avec de la peau de saucisson.

 

Néanmoins celui qu’ils étaient venus chercher dans cet endroit ne serait pas facile à en faire sortir.

 

Ce système solaire n'avait pas connu d'invasion extraterrestre depuis des lustres. Mais contrairement à ce que le commun des mortels pensait, le premier contact avait été établi depuis des siècles, et pas à l’avantage des visiteurs, surtout s’ils avaient tenté de se conduire comme des conquérants. Tous les extraterrestres n’étaient pas des conquérants. Pourtant, celui qu’elle devait retrouver était considéré, dans de nombreuses galaxies, comme appartenant à une espèce de conquérants. Par bien des aspects, il confirmait cette réputation. Mais sur ce point, les terriens n’avaient rien à craindre de lui. Au contraire, avec ce qui arrivait droit sur leur planète, il était sûrement le seul à pouvoir sauver ceux qui pouvaient l’être…

 

Il n’avait pas été facile à trouver. L’existence des extraterrestres étant passée sous silence, tout ce qui pouvait sortir de l’exploration interstellaire officielle l’était aussi. Pour cela, les différents gouvernements s’étaient plutôt bien entendus pour garder  toutes les découvertes sur la vie extraterrestre sur la Terre ou ailleurs sous une épaisse chape de silence.

 

Mais Kolya avait tout même entendu parler de quelque chose entre les États-Unis d'un côté, et la Russie et l'ONU de l'autre. Quelque chose de suffisamment discret pour que cela attire son attention. Cela avait un rapport avec l'écologie et les espèces invasives.

 

Des espèces inconnues avaient fait leur apparition de manière exponentielle au cours des trente dernières années. À leur sujet, on avait parlé de manipulation génétique, et de trafic d’animaux découvert dans des zones où l’homme civilisé n’avait jamais eu accès avant des dernières décennies. Ces espèces s’étaient si bien acclimatée à leur nouveau milieu qu’elle en menaçait la faune et la flore autochtone. Kolya et elle avaient fait des recherches sur le sujet. Il n’y avait rien de faux dans le fait que des espèces nouvelles colonisait des territoire sur lesquels elles n’auraient jamais dû se trouver. Leurs origines étaient moins certaines… Deux agences étaient chargées de neutraliser, voire d’éradiquer ces espèces endémiques. L’une, le CENKT leur était inconnue, l’autre, l’AMSEVE était financée par l’ONU et faisait partie d’un programme cofinancé par l’ATIDC dont l’intérêt pour la terraformation de Mars, et de toute autre planète sur laquelle pourrait s’établir un jour l’humanité, était de notoriété publique. Intrigués, ils avaient poursuivi leur enquête et avaient appris qu’en matière de vie extraterrestre, l’AMSEVE n’en était pas aux prémices de la connaissance comme son nom Agence Mondiale de Surveillance des Environnements et de la Vie Extraterrestres semblait l’indiquer.

 

Il s'était passé beaucoup de choses depuis cette découverte. Toutes avaient abouti à sa présence dans le désert aux côtés d'un homme dont elle ignorait tout il y a quelques mois.

 

En général, elle se fiait à son instinct. Elle ignorait ALORSd'où cela lui venait. D'aussi loin qu'elle se souvienne, elle avait toujours su ce qu'il fallait faire ou non. Elle ne se posait jamais de question. Elle savait encore qu'elle devait prendre part à quelque chose de plus grand qu'elle, quelque chose de très important. Son grand-père ne cessait de le lui répéter, mais elle n'avait pas besoin de lui pour en avoir conscience. Elle le sentait. C'était en elle, ancré comme une mémoire génétique. À neuf ans, elle lui avait dit qu'elle voulait être linguiste et qu'elle accomplirait le rêve de sa grand-mère, Lisiann, en voyageant dans l'espace et en découvrant de nouveaux mondes. Cela avait toujours été une certitude pour elle. Plus encore, une évidence. Il s’était contenté de lui répondre par un sourire. Un sourire qu’elle avait trouvé d’une tristesse pesante. Maintenant qu’elle y repensait

 

Certains parents auraient pensé qu'il s'agissait d'une lubie de petite fille, mais pas Brent Evihelia. Au contraire, il l'avait confortée dans ses choix. Il ne cessait de lui répéter qu'elle devait croire son instinct et le suivre. Il lui citait souvent cet extrait d'Hamlet : "Il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre, Horatio, que n'en rêve votre philosophie". Savait-il déjà à quel point il avait raison ? Sans doute. Elle avait toujours senti qu'il lui cachait quelque chose, sur elle, sur le monde qui les entourait... Elle avait essayé d'en savoir plus, mais lorsqu’elle le questionnait sur ces sujets, ses réponses étaient évasives et invariable. Celles qu'elle entendait le plus souvent : "tu le découvriras le moment venu", "il n'y a pas de meilleur apprentissage que celui dont on fait l'expérience", "si je te le dis maintenant, tu n'auras plus aucun intérêt à le découvrir", "chaque chose en son temps, et un temps pour chaque chose". Elle avait parfois le sentiment qu'il attendait quelque chose d'elle... Qu'elle trouve une clé... Qu'elle résolve une énigme... mais il ne lui donnait aucun indice pour cela. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir cherché.

 

Très tôt, il avait commencé à lui apprendre le français, l'italien, l'allemand, l'espagnol, le latin et le grec qu'elle parlait comme sa langue de naissance, l'anglais, ainsi que quelques notions d'arabe. Elle n'avait jamais connu les bancs de l'école, ni ceux du collège. Son grand-père et elle n'avaient cessé de voyager d'un pays à l'autre durant son enfance et son adolescence, comme Aubrey Danatess l’avait fait avec Helena. Elle n’avait jamais su qui était son père. Elle avait pris le nom de son grand-père et de son arrière-grand-père.

 

Tout son apprentissage scolaire s’était fait par correspondance mais Brent ne laissait rien passer. Si ses notes descendaient en dessous du niveau de l’excellence, elle le payait cher aux entraînements. Parallèlement, à un enseignement strict, il avait engagé une gouvernante, Emmie, qui faisait pratiquement office de mère de substitution et qui l’encourageait dans les moments, rares, où elle sentait le découragement la gagner. Emmie ne savait pas tout au sujet de Brent et d’Esmelia, ou ne disait rien de ce qu’elle devinait. Elle les suivait partout. Sauf lorsqu'ils disparaissaient de la surface du monde durant un mois, parfois plus, cela une fois par an. Durant ces périodes, elle était soumise aux plus rudes épreuves de survie que son grand-père pouvait lui imaginer.

 

Elle avait quinze ans lorsque Brent Evihelia fut victime d'une crise cardiaque dans un aéroport, entre deux de leurs voyages. Elle n'avait pas été inquiète à l'idée de se retrouver seule. Elle n'y avait même jamais songé. Elle avait ressenti une vague tristesse, mais rien de comparable à ce que les personnes qu'elle avait pu rencontrer au cours de sa jeune vie semblaient ressentir à la perte d'un proche. Elle aurait pu se demander pourquoi elle ne ressentait rien. Elle ne se posa même pas la question. Elle s'était seulement dit qu'il aurait préféré mourir ailleurs, sûrement en montagne, ou bien dans le désert, ou encore au milieu d'une forêt. En fait, sa préoccupation première concernait tout ce que son grand-père ne lui avait pas encore dit ou appris. Elle avait cherché dans ses affaires sans rien trouver d'intéressant. Cela avait été rapide. Brent n'était pas attaché aux biens matériels, du moins jusqu'à un certain point. Il lui avait appris à être comme lui. Moins on est attaché aux choses et aux personnes, plus il est facile de tout quitter du jour au lendemain. Elle avait ensuite cherché dans ses souvenirs qu'elle eut beau tourner et retourner dans sa tête des centaines de fois, mais il n'y eut aucun déclic. Sa seconde préoccupation était les services sociaux. Son grand-père et elle avaient toujours vécu en dehors du système, et elle ne tenait pas y entrer. Surtout par cette voie. Elle n'avait aucun besoin de famille d'accueil. À quinze ans, elle se sentait capable de s'assumer seule.

 

Une fois encore, Brent Evihelia avait anticipé la suite des événements. Il avait pris des dispositions pour que son corps soit incinéré, quel que soit l'endroit où il trépasserait, et pour que sa petite fille soit rapatriée aux États-Unis. À peine descendues de l'avion, sa gouvernante et elle avaient été prises en charge par Nikolaï Anassenko, un homme en costume sombre qui dégageait une sorte d'aura féline et dangereuse. Elle se méfia immédiatement de lui, et il lui fallut pas mal de temps pour qu'elle finisse par lui accorder sa confiance. Ce fut plus ou moins réciproque dans la mesure où il s’attendait à avoir affaire à un ado incontrôlable. Le fait qu’elle ne corresponde pas à son idée le fit se méfier d’elle encore plus.

 

De son fort accent russe, il leur souhaita la bienvenue en Amérique et leur indiqua qu'elles pouvaient l'appeler Kolya. Il devait avoir le même âge que son père, peut-être un peu plus. Ses cheveux étaient courts, légèrement ondulés, et grisonnants comme sa barbe de quelques jours. Il avait des yeux gris très vifs, et chacun de ses gestes semblait mesuré. Sa distinction naturelle montrait qu'il était habitué à évoluer dans des milieux aisés. Cependant, elle s'en rendit compte plus tard, il pouvait aussi se montrer extrêmement vulgaire. Jamais violent physiquement, mais ses paroles pouvaient avoir le même effet qu'une gifle. D’autant qu’il avait une voix très douce, presque sirupeuse.

 

Elle n'avait jamais rien su sur son passé ou ses rapports avec son grand-père. En avait-il seulement eus, ou bien cela remontait-il à sa mère ou à l'une de ses ancêtres ? Elle était certaine d'une chose, cependant : il n'avait pas toujours été celui qu'il disait être. Nikolaï Anassenko n'était pas son véritable patronyme. Un jour, au centre commercial, alors qu'ils sortaient d'une boutique de vêtements, elle avait entendu un homme l'appeler par un autre prénom : Igor. Il avait fait mine de ne pas l'entendre, ne s'était pas retourné et avait continué à marcher à ses côtés en discutant. Mais elle avait ressenti un changement dans son attitude et les traits de son visage s'étaient légèrement durcis. Kolya cachait beaucoup de choses. Même son apparence pouvait être trompeuses... Quant à son accent, il le perdait dès qu'il n'était plus que tous les deux... lors des entraînements.

 

Donc, après les avoir accueillies à leur descente d'avion, Kolya les avait conduites dans une luxueuse propriété. Tandis que sa gouvernante prenait possession de ses quartiers, il lui avait expliqué que cette maison appartenait à son grand-père, Brent, et que maintenant qu'il était mort, elle lui revenait. Pas si détaché que cela des biens matériels, le paternel, mais de là à imaginer qu'il avait acquis une majestueuse propriété près de Jackson Hole, dans l'état du Wyoming... D'autant que, malgré un terrain particulièrement favorable pour des stages d’entraînement en toute discrétion, elle ne souvenait pas y avoir mis les pieds avant ce jour.  Au moins, elle savait où était passé une partie de l'argent gagné par son grand-père tout au long de sa carrière de chasseur de trésors. L'autre dormait dans le coffre, d’une banque suisse. Ayant suivi les instructions de Brent, inscrites dans une lettre testamentaire, Kolya en avait fait rapatrier une partie aux États-Unis. Cet argent, ainsi que sa présence aux côtés de la jeune fille devaient permettre d'achever son éducation et de la préparer à son destin. Elle lui posa les mêmes questions qu'à son grand-père sur le sujet et eut droit aux mêmes réponses.

 

Pendant vingt ans, Kolya s’acquitta de la mission confiée par Brent Evihelia avec zèle et application. Au cours des jours précédant son entrée aux États-Unis, il avait inscrit Esmelia à la New-York University. Il lui avait trouvé un petit appartement dans un quartier tranquille de la ville. De toutes les façons, avec toutes les relations que pouvait avoir Kolya, n'importe quel quartier où elle se trouvait devenait tranquille dans la minute. À l'université, elle perfectionna son apprentissage des langues. Elle y apprit en plus le chinois, le japonais, le russe, quelques langues mortes, et des notions de diverses langues régionales.

Côté face, elle affichait la figure de l'héritière riche et surdouée, mais discrète, évitant toute forme de publicité. L'anti riche héritière capricieuse et m’as-tu-vue. Côté pile, après ses entraînements intensifs, elle passait ses rares moments de loisirs à faire des recherches sur les plus grosses fortunes du monde, sur les entreprises cotées en bourses et sur les organismes d'état. Elle ignorait ce qu'elle recherchait, mais elle savait qu'elle le devinerait lorsqu'elle tomberait dessus.

 

Kolya, lui, avait une autre idée de leurs recherches. Peut-être par esprit de génération, il avait le même amour que Brent pour les citations. À croire qu'ils avaient été élevés ensemble. Le credo de Kolya était : "Le vrai pouvoir, c'est la connaissance". Plus on sait sur ceux avec lesquels on est susceptible de faire des affaires, et plus on a de pouvoir sur eux, disait-il. Elle ne se voyait pas dans le domaine des affaires, mais son instinct lui soufflait qu’il avait raison. Il y avait certaines informations dont elle pouvait avoir besoin, et certaines personnes étaient susceptibles de les lui donner. Enfin, certaines d'entre elles ne le feraient pas sans contrepartie

 

En dehors de cela, la vie avec Kolya n'était pas tellement différente de celle qu'elle avait menée auprès de Brent Evihelia. Il lui avait appris de nouvelles choses, comme se fondre dans une foule, passer totalement inaperçue quels que soient le milieu et l'endroit dans lesquels elle évoluait. Quelles que soient les personnes avec lesquelles elle se trouvait. Il lui avait appris à se construire une fausse identité et à l'endosser durant plusieurs mois. Elle pouvait désormais s'adapter au milieu urbain comme elle s'adaptait à la vie en pleine nature. Elle était capable de survivre dans le dénuement le plus total comme entourée des technologies les plus sophistiquées. Elle pouvait évoluer parmi les puissants comme parmi les moins nantis, sans commettre le moindre faux pas. Son intégration n'était toujours qu'apparente car elle se sentait toujours différente des hommes et des femmes qu'elle côtoyait. S'en rendaient-ils compte ? Sûrement pas, car son adaptation, elle, était totale.

 

Elle ne se demandait pas où Kolya avait pu apprendre tout cela. Un homme comme lui avait sans doute une longue expérience dans les domaines du renseignement, de la double identité, voire triple, de la falsification de documents… et du meurtre. Brent n'avait jamais évoqué la possibilité de tuer un être humain. Il lui avait appris à tuer des animaux. Il l'avait habituée à agir vite, sans causer de souffrances inutiles. Jamais, elle n’avait eu à assassiner des êtres humains. Nikolaï avait évoqué le sujet dès les premiers jours de ses entraînements. Il disait qu'elle devait se faire à cette idée. Elle serait peut-être obligée de tuer pour mener ses missions à bien, ou encore de torturer des hommes ou des femmes pour obtenir des informations, ou d'autres choses. Étrangement, cela ne l'avait pas effrayée. Mais, comme le disait Kolya, penser que l'on peut tuer un être humain est une chose. Le faire en est une autre. Elle savait, depuis, qu'elle en était capable et qu'elle n'hésiterait pas à tuer de nouveau si la nécessité devait s'en faire sentir.

 

Les années étaient passées au rythme des cours à la N.Y.U et des entraînements dans le Wyoming, puis des jobs et des voyages d’un bout à l’autre de la planète, toujours pour apprendre de nouvelles techniques de combat ou parfaire sa culture des langues. Un jour, elle avait fini par trouver ce qu'elle recherchait grâce à Kolya. L'un de ses informateurs, un ancien compagnon d'armes probablement, lui avait parlé d'un litige au sein de l'ONU qui mettait, face à face, russes et américains. Enfin, pas seulement les russes. Les français et les allemands étaient du côté de ces derniers, aussi étonnant que cela puisse paraître. Les anglais aussi, bien qu'un peu plus mitigés dans leurs paroles. Dans le bar où avait eu lieu la rencontre entre Kolya et l’informateur, Esmelia était restée à l'écart, à la demande du russe. Ils n’étaient pas supposés se connaître, au cas où les choses ne se passeraient pas dans le bons sens. Elle avait joué son rôle et n'avait rien perdu de la conversation, mais celle-ci avait pourtant bien failli s'arrêter là. Se rappelant soudain que Kolya n'était plus vraiment impliqué dans les affaires, et sentant qu'il essayait de lui tirer les vers du nez, l'informateur s'était quelque peu braqué. Heureusement Kolya était persuasif. Il pouvait même se montrer rassurant lorsqu’il le souhaitait. Après quelques verres et une bonne dizaine de blagues salaces, l’informateur avait oublié ses scrupules et s'était montré loquace. Les vagues allusions étaient devenues des informations structurées.

 

Tout reposait sur la création d'un programme d'exploration spatiale américain à la suite de la découverte de la filiale Aéronautique & Recherches d'une entreprise européenne, l'ATIDC. La corrélation n'aurait jamais dû avoir lieu, sauf que la filiale avait été victime de l'indélicatesse de l'un de ses chercheurs. Une histoire d'espionnage et de trahison comme une autre. La maison-mère avait immédiatement réagi en faisant don de sa découverte, non au monde, mais à l'Organisation des Nations Unies. Publiquement, rien n'avait filtré sur la nature de cette découverte. Mais ne pas informer le commun des mortels prouvait qu'elle devait être suffisamment importante pour bouleverser le monde, ou sa conception. Ce que personne ne semblait souhaiter, tant du côté de l'ATIDC, que de celui des Nations-Unies. Le fait que les Américains n'aient pas cherché à réagir publiquement, après s'être fait éconduire, le confirmait.

 

Esmelia et Kolya connaissaient l'Aerospace & Terraforming Industrial Development Corporation. Ils avaient déjà effectué plusieurs piratages informatiques sans jamais rien trouver d'intéressant. La grande société était plus claire que de l'eau d'Evian. Ils n'avaient d'ailleurs pas eu beaucoup de difficultés à pénétrer les réseaux de la firme. De toute évidence, ils avaient été bernés. S'ils avaient pu pénétrer dans son réseau, c'était parce que le système l'avait bien voulu. Le réseau était comme un labyrinthe. Tout était fait pour que vous suiviez un chemin bien défini, une sorte de fil d'Ariane. Vous pouviez vous en écarter un peu, mais vous finissiez toujours par retomber sur le "bon" chemin. Tous les autres étaient cloisonnés. Aucune indication ne laissait supposer qu'ils existaient. D'ailleurs, qui aurait eu l'idée de les chercher ? Ou de passer à travers la cloison ?

 

D'après l'informateur de Kolya, l'ATIDC travaillait sur un projet de pont quantique depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Ce projet prenait ses sources dans les travaux d'Einstein et d'Oppenheimer. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, peu avant l'invasion nazie, les filiales européennes de la société avaient été déménagées au Canada. Son siège social, lui, était resté en Angleterre. Ses dirigeants avaient largement participé à l'effort de guerre en fournissant de la matière première aux ingénieurs du projet Manhattan, ainsi que des chercheurs. Une fois la guerre terminée, la plupart des filiales avait réintégré l'Europe. Néanmoins, certaines étaient restées au Canada. D'autres avaient vu le jour en Asie, Afrique et en Amérique du Sud. La firme avait prospéré comme si la guerre n'avait été pour elle qu'une parenthèse.

 

Des années cinquante jusqu'au milieu des années quatre-vingt, les activités des américains en matière d'espionnage ne se développèrent pas seulement derrière le Rideau de Fer. Et si les russes, les chinois, les allemands de l'Est et tous les autres n'avaient pas eu à se remettre de la défaite, ils auraient fait la même chose avec la même efficacité que leur ennemi.

 

Le retour de l'ATIDC sur le territoire européen avait été vécu comme une forme de trahison par certains dirigeants politiques et décideurs financiers américains. Ses aides apportées à la reconstruction des pays touchés par la guerre, son influence auprès des politiciens européens pour contrer une mainmise des américains sur différents secteurs économiques en devenir étaient quelques-unes des raisons de ce ressentiment. Sans compter que des chercheurs de tous bords, et de toutes nationalités, y compris américaine, avaient préféré travailler pour l'ATIDC plutôt que d'accepter les conditions de travail offertes par leurs propres institutions. Elles étaient pourtant avantageuses. À cause de ce refus, beaucoup avaient été suspectés d'être des communistes. Avec le temps, le scandale s'était effacé. Les hommes d'influence étaient morts ou déchus. Le monde avait changé, et ceux qui le gouvernaient aussi.

 

Si la plupart des recherches des filiales de l'ATIDC avaient fini brevetées, copiées, jamais égalées, et figuraient chaque années en bonne place au palmarès des objets les plus utiles à la civilisation humaine, les espions n'avaient jamais rien découvert qui mérite l'attention de leurs supérieurs hiérarchiques.

 

Et puis, il y avait eu cette découverte. Un pur hasard, ou coup de chance, échu à deux jeunes chercheurs américains qui passaient leur temps à observer le ciel nocturne, et à lire des bandes dessinées de science-fiction, plutôt que de potasser leur thèse qu’ils traînaient depuis des années. Ils avaient découvert un trou de couleur ambre dans le système solaire. Celui-ci se déplaçait comme une planète. Il se trouvait sur le même axe de rotation autour du soleil que la Terre, mais de l’autre côté du soleil. De sorte qu’il aurait pu face à la planète bleue, à quelques kilomètres près. Ce qui, selon les deux scientifiques, expliquait pourquoi il passait son temps à jouer à cache-cache avec les télescopes et autres instruments de repérage terrestres. Cela pouvait aussi expliquer pourquoi certains observateurs étaient persuadés qu'il existait une planète supplémentaire dans le système solaire, différente de celles déjà connues. Ils avaient annoncé leur découverte dans les journaux et à la radio. Personne ne les avait crus. Ils avaient écrit des articles scientifiques sur le sujet. Aucune revue n'avait voulu les publier. Pire que cela, leurs confrères scientifiques se moquaient ouvertement d'eux dans les journaux, les revues spécialisées, à la radio et à la télévision. Comment deux types qui n'avaient même pas réussi à rédiger leur thèse pouvaient-ils prétendre être les découvreurs d'un trou dans le système solaire ? Qui plus était, un "Amber Hole". Les seuls trous connus étaient soit noirs, soit blancs. Cela dit, on ne savait pas grand-chose des premiers, quant aux seconds, ils étaient purement spéculatifs. Et personne ne s'était encore aventuré à entrer dans un trou noir pour vérifier si la théorie selon laquelle ils conduisaient vers d'autres mondes était exacte ou non.

 

Etsuko Wong, la Présidente et actionnaire principale de l'ATIDC avait dépêché des représentants d'une autre filiale de la société, la Fondation Prométhée, auprès des deux chercheurs. Elle souhaitait les engager afin qu'ils poursuivent leurs travaux pour le compte de l'ATIDC. En échange, et aussi contre la promesse qu'ils ne parleraient pas de leurs recherches en dehors de leur laboratoire, ils reçurent un salaire plus que confortable, et bénéficièrent de moyens technologiques et financiers quasiment illimités. L'un des deux chercheurs cependant ne respecta pas l'un des termes du marché. Après avoir appris que l'ATIDC s'intéressait aux deux hommes, la NSA avait contacté l'un d'entre eux et avait surenchéri. Sauf que l'Agence n'eut plus aucune nouvelle de son investissement durant de longues années. Ce qui l'inquiéta encore plus, mais elle resta silencieuse. Lorsqu'elle eut enfin des nouvelles, ce fut pour apprendre que leur "taupe" avait passé plusieurs années loin de la Terre, dans un autre monde.

 

Le fameux trou... L'hypothétique amber hole avait non seulement été redécouvert, mais les chercheurs de l'ATIDC étaient parvenus à démontrer qu'il s'agissait d'une sorte de trou de vers. Au passage, l’amber hole avait été redéfini comme étant une "singularité spatiale", et le nom qui le définissait était devenu son nom propre. On ne l’appelait donc plus l’amber hole, mais Amber Hole comme s’il s’agissait d’un être vivant, une entité intelligente.

 

La difficulté à atteindre cette singularité spatiale, le coût faramineux des voyages et du matériel nécessaire, ainsi que l'impossibilité d'entrer dans le trou de vers sans être broyé par les forces qui y agissaient auraient pu conduire l'ATIDC à classer la découverte comme "sans possibilité actuelle d'exploitation".

Mais un physicien avait émis l'idée que si un objet solide de taille plus ou moins conséquente ne pouvait pas entrer dans le tunnel, les molécules, elles, le pouvaient. Il suffisait, d'une part, de mettre au point une sorte de catapulte qui enverrait les molécules des objets, ou des personnes, vers le trou dont il faudrait, au préalable, déterminer les coordonnées. Une fois à l'intérieur de la singularité, ce serait certes l'inconnu, mais à coup sûr, au bout, il y avait la découverte d'un monde inconnu.

 

C'est ainsi qu'avait été mis au point le C.E.T. qui devait faire la jonction entre la Terre et l'anomalie spatiale. Il avait fallu près de vingt ans aux chercheurs de l'ATIDC pour mettre au point la téléportation, mais ils y étaient parvenus. Ils étaient même parvenus à envoyer du matériel et des êtres vivants sur une planète lointaine et à les faire revenir sur la Terre. Ce que la présence de l'ex-étudiant en astronomie confirmait à ses employeurs officieux. Sauf s'il leur avait menti. Cela, ils ne le crurent pas un instant. Toutefois, ils n'avaient pas pu obtenir beaucoup plus de sa part car il était mort d'une infection pulmonaire foudroyante dans la nuit qui avait suivi son rapatriement clandestin aux États-Unis.

 

Le chercheur avait fui la base, volé une moto neige et passé plusieurs heures à rejoindre une base américaine dans laquelle il serait en sécurité. Il avait ensuite quitté le Pôle Sud en hélicoptère, rejoint un porte-avion états-uniens qui avait navigué jusqu'en Argentine. De là, il avait pris un avion direction Washington DC. Tout cela pour dire trois mots à des types en chemises blanches qui avaient eu du mal à en croire leurs oreilles, et mourir à cause d'un air vicié et pollué qu'il n'avait plus respiré depuis des années...

 

Arrivé au bout de ses révélations, l'informateur avait fini par s'endormir, la tête posée sur une table de bar, parmi un nombre vertigineux de verres vides. Kolya et Esmelia avaient compris que qu'il existait un moyen de franchir l'espace-temps grâce à une sorte de réseaux de tunnels préconçus. Écrasés par la fatigue et par l'ampleur de cette révélation, ils en avaient franchement plaisanté en se demandant s'il existait des points de péages pour ce genre de réseaux, et à qui cela pouvait bien profiter. Était-ce à cause de cela que les américains avaient haussé le ton ? Après tout, par le biais de l'ONU, ils profitaient aussi du C.E.T. Sauf que leurs bénéfices n'étaient peut-être pas ceux qu'ils attendaient, et qu'ils espéraient beaucoup plus. Des bénéfices financiers, peut-être, ou bien une nouvelle conquête de l'Ouest, version spatiale. Esmelia ne voyait que cela qui puisse expliquer leur mécontentement, sûrement accompagné de quelques menaces économiques. Cela pouvait expliquer la levée de bouclier à leur égard. S'ils parvenaient à leurs fins, alors tous les autres demanderaient aussi à posséder les mêmes avantages. Où cela les conduirait-il ? Où cela conduirait-il cette planète et tout ce qui y vivait ?

 

Kolya avait continué à se renseigner pour localiser le C.E.T. Chose que son informateur n'avait su lui dire. Il avait réussi à obtenir des informations en provenance directe de New-York. Ainsi, l'AMSEVE, et dans sa version anglo-saxonne, GSAEEL (Global Surveillance Agency of Environments and Extraterrestrial Life) n'apparaissait pas dans l'organigramme de l'ONU. Vraisemblablement, "l'instance mondiale" ne se trouvait pas basée dans la Grosse Pomme. Elle existait cependant. Quelques lignes budgétaires, manquantes dans les vingt-cinq derniers bilans annuels de l'Organisation Internationale, l’attestaient, même s'il fallait être plus qu'un spécialiste des chiffres pour le remarquer.

 

Selon Kolya, il leur fallait trouver un site à l'abri des regards tout en faisant partie du paysage. Il s’était arrangé pour qu’Esmelia intègre l’un des services de l’ONU en tant que traductrice. La présence, sur son curriculum vitae, d’une spécialisation en langues mortes l’avait conduite à un service dépendant directement de l’AMSEVE. Au départ, on lui avait simplement expliqué que l’Agence Mondiale de Surveillance des Environnements et de la Vie Extraterrestres était quelque chose d’abstrait, un grand nom pour un laboratoire d’étude dont la mission consistait à scruter le ciel et à ramasser ce qui en tombait sur la Terre. Sauf que, ce qu’on lui donnait à traduire n’avait que peu de rapport avec ce qu’elle connaissait sur la Terre. Et encore, elle n’avait toujours eu que de courts passages à traduire, comme tous les autres traducteurs. La chef du service de traduction, une grande brune aux yeux gris foncé, dont le nom était Jenna Benedict, gardait un œil sur chaque document. Impossible d’en sortir en douce. Par contre, elle avait l’air un peu moins attentive à propos du personnel.

 

Rori Davanti était le voisin de travail le plus proche d'Esmelia. Une vraie tête en l’air qui laissait toujours ses documents en vrac sur son bureau. Esmelia n’avait eu aucun mal à glisser l’une des traductions sur lesquelles il avait travaillé dans la poche intérieure de la veste de Rori.

 

Évidemment, lorsqu’il l'avait donnée à l’agent de sécurité chargé de veiller, conformément aux ordres de Benedict, à ce que les employés n’emportent rien du bureau chez eux, celui-ci avait trouvé le document. Il avait aussitôt signalé l’incident à Benedict qui avait quitté son bureau toute affaire cessante. Esmelia s’y était glissée et avait rapidement fouillé les lieux, sans rien trouver. Normal, n’importe quel employé pouvait être convoqué par Benedict dans son bureau. Mieux valait qu’il ne pose pas son regard sur quelque chose qui lui mettrait la puce à l'oreille… Mais Jenna Benedict était tellement certaine de la sécurité des locaux qu’elle n’avait pas songé à mettre son sac à mains dans un tiroir sous clé, ou dans un coffre-fort. Esmelia ne s’était pas gênée pour mettre la main à l'intérieur.

Après examen rapide, elle avait fini par trouver deux photos de Jenna. L’une où elle était en tenue militaire à côté d'un Général. À la manière dont ils se tenaient, si proches l’un de l’autre, elle ne serait pas été étonnée s’ils étaient plus qu’ami. Jenna Benedict était donc un lieutenant-colonel des casques bleus à la retraite. L’homme, lui appartenait à l’armée de l’air américaine. Esmelia enregistra ses traits. Elle essaierait d'en savoir plus à son sujet.

 

L’autre photo était plus intrigante et plus riche en informations. Elle montrait Jenna Benedict, avec une quinzaine d’années en moins et des cheveux courts, en compagnie de trois autres personnes. Deux hommes assez jeunes, dont l’un était d’origine indienne comme l'attestait sa peau, et ses cheveux noirs et bouclés. L’autre avait un physique de militaire américain : mâchoire carrée, grand et large d'épaules. Il souriait de toutes ses dents, ce qui lui donnait un ait un peu bêtas. La femme quant à elle, était… inhumaine. Si elle avait un physique approchant celui de l’être humain, une allure athlétique, une forte poitrine, un cou gracile, une bouche pulpeuse, des pommettes saillantes et un nez court et fin. La comparaison s’arrêtait là. Sa peau était en nuances de bronze et de vert de gris, ses yeux étaient d'un bleu améthyste. Sans pupille, sans iris, sans fond. Son front fortement bombé surmontait des sourcils à la Spock. Deux cornes de bélier prenaient naissance à chacune de ses temps et se prolongeaient vers l'arrière. Elle s'en servait visiblement pour y enrouler ses cheveux d’un bleu électrique.

 

Que dire du paysage derrière eux, et de la lumière ? Un pays de conte de fée avec des couleurs si vives qu'elle en faisait presque mal aux yeux, et une végétation qui paraissait très dense. Le ciel était d'un bleu encore plus pur que le bleu de Klein. Était-ce une photo truquée ? Benedict pouvait le prétendre si quelqu’un tombait sur cette photo. Surtout si ce quelqu’un était un journaliste… ou bien une sorte d'espionne. Mais Esmelia savait qu’il n’en était rien. Elle retourna la photo et y lut trois noms. Ceux des compagnons de Jenna : Jaimini Latchoumaya, Matthew Cutter et Jor POnyl. La date et le lieu où avait été pris le cliché. Il avait été pris le 1er janvier de l’année 2001. Tout un symbole. Mais, pour autant qu’elle le sache le lieu indiqué, Olympia AJ25, n’était pas sur la Terre. Il y avait une estampille en bas, à droite du cliché. Elle y lut tant bien que mal : Admunsen-Scott South Pole Station.

 

La suite avait été un jeu d’enfant : observation de l’environnement, du personnel… et usurpation d’identité. Esmelia était parvenue à prendre place au sein d'un contingent militaire fraîchement débarqué en Antarctique. Celui-ci n’était pas basé à Admunsen-Scott, mais dans une autre station qui n’apparaissait sur aucune carte. Elle n'eut aucun mal à donner l'illusion qu'elle était bien celle qu'elle prétendait être. Les membres de l’équipe venaient d’un peu partout dans le monde. Elle devait avoir entendu parler au moins six langues. Tous les soldats effectuaient leur première mission en Antarctique, et aucun ne se connaissait pas. La sécurité était pourtant assez élevée. Elle craignait que, tôt ou tard, quelqu'un finisse par découvrir que sa présence était une anomalie. Mais Kolya connaissait son travail, et elle son rôle. Personne ne lui avait posé de question. Elle était entrée dans le C.E.T. deux jours plus tard. L’équipe dont elle faisait partie devait récupérer un scientifique qui avait pris la tangente sur une planète nommée Féloniacoupia. La bonne occasion pour en faire de même, une fois là-bas. En espérant que le hasard, une fois encore, la servirait.

 

Esmelia reporta son attention sur le bâtiment tout en replaçant une mèche de cheveux, blond roux, échappée de son bonnet. Celui-ci ne laissait voir que son visage un peu trop pâle et aux tâches de rousseur prononcées. Ses yeux étaient si sombres qu'ils paraissaient ne pas avoir d'iris. Elle ne craignait pas qu’on la reconnaisse. Elle s'en fichait même. Elle arrivait au bout de sa mission. Même si elle était arrêtée, elle trouverait toujours le moyen de s'échapper. Grâce à ses "pouvoirs", aucune prison ne pouvait plus la retenir désormais.

 

Elle avait d’abord supposé que leur acquisition était une des conséquences de son aller-retour, via le C.E.T. Will l’appelait le Contracteur Espace-Temps. Lorsqu’elle s’était retrouvée à la base en Antarctique, elle avait entendu des scientifiques et des militaires le nommer "Concentrateur", ou encore "Contortionneur d’Espace-Temps. Peu importait l’appellation, l’objet restait le même, et son abréviation aussi : C.E.T. ou CET.

 

Le CET avait donc modifié quelque chose dans sa physiologie… ou fait ressortir quelque chose qui s’y trouvait déjà à l’état latent, ou peut-être même les deux. Elle penchait pour cette hypothèse car Will avait effectué cinq allers-retours sans subir la moindre altération physique. Néanmoins, il n’avait pas manqué de lui expliquer que l’AMSEVE avait limité à cinq les voyages pour chaque membre d’expédition. Les premiers à avoir participé au programme, malgré les précautions sanitaires prises, avaient presque tous succombé à des infections diverses et variées, ou à des cancers. La plupart de ceux qui avaient survécu, fort peu nombreux, avaient sombré dans une sorte de névrose qui les avait conduits au suicide ou à l’asile... Elle avait été briefée sur le sujet lorsqu’elle avait intégré l’AMSEVE.

 

Will, quant à lui, ne se voyait pas rester sur la Terre alors qu’il y avait tellement de choses à découvrir au-dessus de sa tête. Il avait choisi de fuir lors de son cinquième voyage. C’était lui qu’elle aurait pourchassé si elle ne s’était pas enfuie, elle aussi.

 

De toutes les façons, quelle autre alternative s’offrait à lui ? Ayant été un membre actif de l’AMSEVE, il aurait été maintenu au secret durant le restant de sa vie, c'est-à-dire au moins quarante bonnes années. Il aurait sûrement travaillé dans un laboratoire secret et étudié des artefacts rapportés par d’autres scientifiques partis en mission à sa place. À moins que le programme devienne public, ce qui n’était pas prêt d’arriver. Cela voulait dire aussi que pour sa famille, il était désormais mort. Le choix pour lui n’avait donc pas été très compliqué à faire. Il ne s'attendait pas cependant que l’AMSEVE envoie un contingent à sa poursuite.

 

Pour Esmelia, compte tenu de l’état d’esprit actuel des dirigeants de l’Organisation Internationale, cela semblait être une évidence. Avec le "petit accrochage américain", ils étaient sur des charbons ardents. La tension était ressentie jusqu’en Antarctique. En tous les cas, c’était une raison supplémentaire pour éviter de se faire capturer. Cela valait pour Will comme pour elle.

 

Même s’il savait ce qu’il pouvait lui en coûter, elle n’avait pas eu à forcer Will à revenir sur la Terre. Il l’aurait fait d’une manière ou d’une autre, ne serait-ce que pour revoir sa famille une dernière fois, lui dire qu'il était vivant... Elle pensait que ce n’était pas une bonne idée, mais elle n’avait pas l’intention de l’en empêcher. Elle l'accompagnerait sans doute après cette mission. Il aurait besoin d'elle pour échapper à ses poursuivants...

 

Will connaissait les grandes lignes de sa mission, et souhaitait autant qu’elle que leur cible s’en sorte indemne. Il n'aurait sûrement pas été dans les mêmes dispositions au moment de leur rencontre. Il voulait aussi veiller sur elle. Elle trouvait cela louable de sa part, et elle n’avait pas jugé utile de l’en dissuader. Au moins, elle l’avait pratiquement en permanence sous les yeux. De fait, elle se sentait un peu responsable de la sécurité de Will. Dans ce domaine, associé à tout ce que lui avaient appris Brent et Kolya, ses pouvoirs lui seraient fortement utiles. Restait à savoir s’ils étaient permanents ou non, ou bien limités par des éléments extérieurs comme la composition de l’air ou la pesanteur, par exemple.

 

L'un de ses "pouvoirs" était l’empathie. Il avait évolué au cours de ses deux passages par le C.E.T. et sûrement à chaque fois qu’elle avait franchi une bouche. Elle pouvait maintenant capter de véritables pensées, mais il lui fallait se concentrer très fortement pour percevoir autre chose que des sensations. Ce pouvoir avait toujours fait partie d’elle sans qu’elle ait pu le définir ou mettre un nom dessus. Enfant, elle avait adoré cette hypersensibilité qui lui faisait lire dans le cœur et l’âme de ses amis comme dans un livre ouvert, et parfois dans ceux de personnes qui lui étaient totalement étrangères. Eux n'avaient jamais trouvé cela agréable. Certains l'avaient même traitée de sorcière, d'autres avaient essayé de l'utiliser. Bien qu'à son jeune âge, cela soit resté sans conséquence, Brent lui avait fait comprendre qu'elle ne devait pas se faire remarquer en l'utilisant. En aucune façon. Elle y avait donc mis fin en feignant de se tromper au moins deux fois sur trois. Il n'en restait pas moins qu'elle était capable de ressentir les émotions sans fournir le moindre effort. Elle pouvait ainsi ressentir la bonté d’une personne ou la méchanceté d’une autre, la colère, la joie, le mensonge… Elle pouvait tout percevoir. Elle, qui ne ressentait aucune émotions, éprouvait celle des autres.

 

Elle vérifia son équipement. Sous sa veste noire qui épousait étroitement les vagues courbes de son corps, elle portait bustier rigide censé être une protection, une sorte d'armure. Elle n’avait pas encore pu en définir sa composition, mais elle savait par expérience que l’eau n’y pénétrait pas plus qu’une arme de jet. Elle était protégée contre les balles d’un fusil et les décharges électriques des tasers. Elle ne voyait pas très bien comment un vêtement pourrait empêcher les projectiles d’une arme à feu de la tuer, mais celui qui avait inventé ça était quand même bien inspiré. Enfin, elle avait pu constater que les crocs et les griffes ne l’entamaient pas plus. Si jamais, un jour, elle trouvait un pantalon, des bottes, une veste, un bonnet et des gants avec des propriétés similaires, elle les achèterait... ou les volerait sans hésiter.

 

Elle poursuivit son inspection.

 

Le couteau de chasse de son grand-père était dans sa botte droite, son arc magnétique, acquisition outre-Terre, était fixé sur son avant-bras gauche se dépliait en moins d’une seconde. Il lui fallait juste exercer une tape rapide sous le poignet pour le mettre en fonction. Elle avait récupéré une winchester qu’elle portait en bandoulière dans son dos. Elle espérait ne pas avoir à se servir, ainsi que deux pistolets à fléchettes hypodermiques dans leurs holsters sanglés au-dessus des genoux, cadeaux de Kolya. Même si cela jurait avec le reste, cela pouvait lui être utile au cours de son intrusion dans le bâtiment.

 

Elle chercha un dernier objet. Son regard se posa sur la miséricorde dans son étui ouvragé. Comme à chaque fois qu’elle les voyait, elle se demandait lequel des deux était le plus précieux : la dague, à la fois véritable objet d’art et arme de précision ou l’étui de fer forgé serti de pierres précieuse ? Baal l'avait confié à Will lors de leur fuite. C’était l'unique objet qui lui restait de son passé phénicien. L’ancien dieu y tenait particulièrement. Elle le prit et le fixa à sa ceinture, sur le côté droit. Elle le rendrait à l'ancien dieu aussitôt qu'elle l'aurait libéré de sa prison.

 

Esmelia reprit sa place derrière le rocher. Le soleil gagnait l’horizon. La relève des gardes allait avoir lieu juste avant que la lumière artificielle des spots éclipse celle du soleil. Will s'était absenté quelques instants de son poste d'observation. Il était allé chercher un sandwich au campement, situé à quelques mètres de là. Elle savait qu'il lui en ramènerait un aussi, mais elle ne le mangerait pas. Elle préférait rester à jeun avant de passer à l'action. Discret et toujours serviable, et ce qui complétait l'ensemble, toujours efficace.

 

Elle appréciait l'archéologue. Il était de ces hommes que l’on remarquait davantage pour leur caractère que pour leur physique. Un physique qui correspondait exactement à son caractère : en rondeur et en douceur. Il avait aussi de la prestance. Mais ce que l’on voyait en premier chez lui, c’était la bonté qui émanait de ses yeux bleus, la sagesse qui découlait de ses paroles, et l’intelligence qui résultait de ses actes, même s’il réfutait ces qualités. Il était modeste en plus.

Il avait vu des choses que le commun de mortels ne verrait sans doute jamais. Il savait des secrets qu'il aurait sans doute préférés ne jamais connaître. Ces secrets pesaient sur sa conscience d'humaniste. Son engagement à l’AMSEVE avait autant transformé l'homme que le scientifique. Elle avait essayé de l'interroger sur son passé, de savoir ce qu'il avait fait avant d'être à l’AMSEVE. Il s'était refermé comme une huître. Elle avait senti une tristesse abyssale l'envahir. Son malaise venait sans doute de ce qu'il avait vécu avant. Elle avait visé juste. Avait-il commis des actes contraires à sa morale ? Avait-il participé à quelque chose de répréhensible aux yeux de la loi elle-même ?

 

Elle ne voulait pas le juger. Après tout, c'était la manière dont vivait une personne, et la somme de ce qu'elle avait vécu qui la construisait et la définissait. Quoi qu'il ait vécu cela avait fait de lui l'homme qu'il était aujourd'hui. Elle le lui avait dit tel quel. Il s'était contenté de lui répondre qu'une part de lui était morte à cause de son passé, qu'il n'était plus vraiment un être humain. Ce qui avait clôt le sujet, mais elle s'était promis d'y revenir.

Elle songea à leur rencontre ce onze février.

 

Comme le reste de l'équipe d'intervention de l’AMSEVE, elle était entrée dans le CET, une sorte de gigantesque cylindre posé à la vertical dans un immense sous-sol situé sous la base. On ne le lui avait pas dit, mais elle avait deviné qu'il s'agissait du fameux Compresseur d'Espace-Temps. Le sous-sol était bondé de scientifiques en blouse blanche qui déambulaient tant bien que mal entre eux, entre leurs machines, entre leurs ordinateurs et autres moniteurs de surveillance de données. Ils étaient entrés dans le cylindre avec l'ordre de rester debout, serrés les uns contre les autres, en position de défense. Quelqu'un avait refermé la porte derrière eux et ils s’étaient trouvés dans le noir. Combien de temps avaient-ils attendu ? Une bonne trentaine de minutes d'après ce qu'elle avait pu compter. Soudain la lumière s'était faite autour d'eux. Un flash. Certains d'entre eux avaient vu un espace étoilé autour d'eux, d'autres le soleil, d'autres encore avaient gardé les yeux fermés... L'obscurité s'était de nouveau faite autour d'eux. Ce flash n'était qu'Amber Hole. De là, ils étaient "repartis" ailleurs...

 

L'instant d'après, ils se trouvaient dans une clairière, au milieu d'un cercle de pierres, ou du moins ce qu'il en restait. Nombre d'entre elles étaient couchées, ou brisées en plusieurs morceaux, quand elles n'avaient pas tout simplement disparu. Esmelia avait immédiatement compris qu'ils étaient arrivés sur une planète extraterrestre. Il leur fallut plusieurs heures pour s'habituer à la lumière et à un air extrêmement pur, et épuisant. Sans compter que le voyage leur avait donné des envies de vomir et des maux de tête coriaces. Malgré cela, certains membres de l'équipe avaient voulu aller vérifier, discrètement, qu'ils étaient bien arrivés dans leur intégralité. Ils avaient tous dû s'allonger un moment. Esmelia ne ressentait aucun des symptômes apparemment dus au voyage, mais elle imita les autres.

 

Évidemment, les anciens qui les accompagnaient l'avaient charriée comme les deux autres bleus de l'équipe. C'était leur premier voyage. Comme la nuit tombait, et plutôt rapidement, ils avaient établi leur camp à la lisière de ce qui semblait être une forêt. Elle avait attendu que tous soient endormis et déjoué la vigilance des deux gardes pour aller explorer son nouvel environnement. Elle avait découvert qu’ils se trouvaient au sommet d'une falaise. Il fallait faire un grand détour pour rejoindre le plateau le plus proche. En bas de la falaise, il y avait une rivière qui coulait paisiblement. Un plan d'évasion s'était alors clairement dessiné dans son esprit. Elle était ensuite retournée dormir avec les autres.

 

Étrangement, elle se sentait apaisée comme elle ne l'avait jamais été. Elle avait aussi senti cette chose, cette ombre qui était en elle et ne demandait qu’à éclore, l'envahir toute entière, devenir elle… Elle ne la craignait pas. Elle reconnaissait sa présence... Elle l'avait aussi ressentie à l’AMSEVE, mais chez quelqu'un d'autre qu'elle, un homme...

 

Elle avait mis son plan à exécution dès le matin. Leur groupe avait été divisé en trois. Le sien était parti en direction de la rivière. Arrivé au bord de la falaise, et comprenant qu'il n'existait aucune issue de ce côté-ci, le capitaine Lance, qui dirigeait son groupe, avait annoncé qu’il fallait rebrousser chemin. C'était le moment ou jamais pour elle. Sans prévenir, et sans hésiter, elle avait pris son élan et s'était élancée au-dessus du vide. Elle avait entendu Lance lui ordonner de s’arrêter. Quelqu'un avait essayé de la courser. En vain. Elle était plus rapide et elle avait sauté par-dessus le précipice en même temps qu'elle avait ressenti leur émoi. Elle s'était réceptionnée dans une sorte de sapin géant touffu. Elle s'était ensuite laissée glisser en bougeant un maximum de branches et en hurlant à la mort. À quelques mètres de l'arrivée, elle avait produit une sorte de hoquet et s'était tue. Bien que contusionnée de partout, elle était parvenue à se réceptionner en douceur et surtout en silence sur le sol, hors de vue des membres de son équipe. Elle avait ensuite eu la chance de trouver une grosse branche presque entièrement détachée de l'arbre. Elle l'avait faite céder de force. Son poids l'avait aussitôt entraînée dans la rivière. Elle avait entendu les pensées de ses compagnons. Tous croyaient qu'elle était tombée avec dans la rivière. Une chute pareille, cela ne vous laissait aucune chance d'y survivre. Ils en avaient été conscients. C'était exactement ce qu'elle voulait qu'ils croient. Elle s'était ensuite éloignée en prenant soin de ne pas laisser de traces. Elle avait marché, et souvent couru durant six jours et deux nuits, ne s’arrêtant que pour manger les quelques rations de survie qu’elle avait pris soin d’emporter avec elle, et pour dormir quelques heures.

 

Dans sa fuite, elle avait ressenti le parfum de la nature dans sa gorge jusque dans ses poumons, sa chaleur et sa quiétude jusqu’au fond de son cœur. Pour la première fois de sa vie, elle s'était sentie vivante et exactement là où elle devait être. Quelque chose venait de s'éveiller en elle. Elle avait alors eu le sentiment que la forêt était avec elle, en elle. Plus animal qu'humaine, elle avait humé un vent parfumé de fleurs d’oranger. Et cette force, elle, jusque-là endormie, grandissait dans sa poitrine en se réveillant, lentement. C'était une force lumineuse qui croissait au rythme de sa course et dont elle avait l’impression de tirer sa force, sa vie même.

 

Elle n'avait pas eu le temps d'y prêter une plus grande attention. Elle s'était soudain retrouvée avec un sac en toile sur la tête, et une paire de bras musclés qui la ceinturait. Elle avait néanmoins eu le temps d'apercevoir une créature humanoïde, le visage tatoué de motifs bleus. Elle s’était débattue, juste ce qu'il fallait pour ne pas décourager ses agresseurs, sans pour autant leur faciliter la tâche. Elle n'avait rien à craindre d'eux. Elle pourrait les tuer à n'importe quel moment. Elle devait seulement leur faire croire qu'elle était ce qu'il pensait : une proie à bout de forces. Elle avait lu leurs pensées. Ils n'avaient pas l'intention de la tuer, ou même de lui faire le moindre mal. Leur intention était toute autre... À part lui donner un coup sur la tête pour l'assommer.

 

 

 

 



12/07/2013
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