Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

PART. I - Chapitre 01

- Chapitre 01 -

 

XXème siècle.

 

Elle oublia.

Les souvenirs de Mead’ disparurent vers l'âge de douze ans. Anna-Louise oublia même qu’elle était Mead’ et non la copie évolutive d’un esprit disparu depuis des années. À onze ans, elle décida que pour être ce qu'elle paraissait être, une jeune humaine issue d'une famille plutôt aisée, il lui fallait vivre comme telle. Elle quitta l'Angleterre, son oncle et sa tante adoptifs, pour la Suisse et le pensionnat dans lequel elle aurait déjà dû entrer quelques années plus tôt pour y faire ses études. Au passage, elle fit un séjour en Italie, pays qu'elle trouva bien plus à son goût que l’Angleterre rien que pour son climat ensoleillé.

 Élève studieuse, elle n’eut pas à craindre les remontrances des religieuses qui dispensaient les cours au pensionnat. Être séparé Charles et Emma fut sans doute la chose la plus difficile qu'elle ait eu à vivre durant ces années. C'était peut-être le signe indiquant que le caractère humain prenait le dessus sur celui du Tisseur. Partir, s'éloigner, le temps que le processus de fusion suive son cours était la meilleure des options pour Mead’. Elle ne voulait pas que quelqu'un découvre qu'elle était l'une de ces créatures que de mystérieux hommes, vêtus de longs manteaux noirs à hauts cols, et coiffés de gibus, été comme hiver, pourchassaient. Ils en livraient quelques-unes à Charles pour qu’il les dissèque, les étudie sans jamais rendre ses conclusions publiques.

 Il n'en parlait jamais. Pourtant, chaque fois qu’il prévoyait la visite de l’un de ces hommes, un poids très lourd semblait s’abattre sur lui et le remplir d’une profonde tristesse. Elle n’avait pas eu à lire dans son esprit que ces créatures n'étaient pas terrestres. Elle le savait. Elles n'étaient pas non plus mortes de manière naturelle. Elles avaient toutes été exterminées par ces hommes aux vêtements aussi sombres que leurs occupations. C’était cela qui rendait le naturaliste si malheureux, et honteux de participer à leur entreprise.

 Avait-il deviné, d’une manière ou d’une autre, qu'elle était l'une d'entre elles, en partie du moins ? Indubitablement, s’il lui arrivait quelque chose, Emma et lui en seraient meurtris. Elle ne voulait pas leur infliger cette souffrance. Encore leur faire risquer leur vie pour elle face aux hommes à gibus. Ils avaient déjà fait preuve de témérité en hébergeant L’Étranger. Celui-ci n’ignorait pas qui étaient ces hommes et ce qu’ils faisaient. Il n’avait jamais caché qu’il ne les aimait pas, et il ne comprenait pas que le Grand Darwin ait accepté de travailler pour eux.

 Après trois semaines de convalescence et de soins, Adad Melqart avait quitté la demeure familiale avec L'Occulteur de Mondes. Après l'avoir volé dans le grenier de son oncle, parmi sa collection d'objets anciens relégués au grenier, et avant de le remettre à L’Étranger, elle l'avait gardé et étudié toute une nuit. C'était un objet en or qui ressemblait à une montre gousset, ou à un de ces pendentifs dans lesquels on cachait des photos de famille, la photo d'un amoureux, ou un talisman. Elle n'avait pas pu l'ouvrir pour voir ce qu'il cachait dans ses entrailles. De fins motifs, probablement gravés par un orfèvre oriental, parcouraient toute sa surface, des deux côtés. Ces lignes continues, courbes, qui s'entrecroisaient avaient-elles une signification ? Un tel objet devait valoir une petite fortune. N'importe quel homme aurait essayé de le vendre à un collectionneur ou à un musée plutôt que de le laisser prendre la poussière dans un grenier… Peut-être était-ce ce qu’il comptait faire un jour… Sinon pourquoi Charles l’avait-il gardé ?

 L’Étranger était guéri, du moins en apparence, mais son mal était bien plus profond que ne le laissaient voir ses blessures. Ni la tante Emma, ni l'Oncle Charles n'avaient reparlé de lui après son départ, sauf pour lui dire qu’elle ne devait jamais évoquer son existence en présence d'autres personnes qu'eux-mêmes. De toutes les façons, même sans leur interdiction, jamais elle n’en aurait parlé devant le nouvel assistant de Charles, ce Dorcas qui imposait, depuis peu, sa présence au scientifique chaque fois qu’il devait étudier les cadavres de créatures. Le vieil homme n'appréciait guère cette interaction dans son travail, aussi emprunte de respect fut-elle. Cependant, il tempérait en se disant que c'était le prix à payer pour étudier des spécimens uniques.

 Dorcas tentait de brouiller l'image que l'on se faisait de lui, de cacher ce qu'il était vraiment derrière son allure d’étudiant passionné et un peu naïf. Il n'en restait pas moins l’un de ceux qui pourchassaient des êtres comme elle. Il était très malin et encore plus dangereux. Durant les dernières semaines où elle l'avait croisé avant de partir en pension, il semblait avoir pris de l'assurance, et ses aises, dans la demeure familiale. Il posait beaucoup de questions sur Henri et sur Constance... Sur Constance, en particulier... Il prétendait qu'elle ressemblait à une autre femme qu'il n'avait jamais connue personnellement, mais que l'un de ses amis, qu’il avait appelé Lafferty, avait beaucoup aimée bien des années plus tôt. Cette femme était morte, bien avant la naissance de Constance. Elle doutait que Dorcas et ce Lafferty eussent été vraiment des amis. Pourtant, à la manière dont il parlait de cet homme, elle avait pu sentir du regret dans sa voix, et aussi une pointe d’agressivité à son égard, comme si l’un avait trahi la confiance de l’autre.

 Elle avait quitté l’Angleterre et oublié Dorcas. Elle était ressortie du pensionnat sept ans plus tard, diplômes en poche, et humaine parmi les humains, quoiqu'un peu plus douée que la moyenne. Ce qu'elle avait écrit dans son journal lorsqu’elle était enfant ne ressemblait plus qu'à des histoires écrites par une petite fille passionnée de récits fantastiques. Néanmoins, elle se serait bien gardée de le montrer à quiconque, sauf à une personne en qui elle aurait une totale confiance et qui ne la prendrait pas pour une folle à interner.

 Elle rencontra cette personne sur le bateau qui la ramenait en Angleterre. Adam Larsen était un homme très séduisant. De dix ans son aîné, il était le prétendant que toutes les jeunes filles du pensionnat rêvaient d'épouser un jour. C'était elle qui avait eu cette chance. Brun, le regard gris acier, la mâchoire carrée et volontaire, il était doté d'un charisme incroyable qui faisait converger tous les regards dans sa direction. De nationalité danoise, il souhaitait immigrer aux États-Unis. Il n’avait pas été plus loin que l’Angleterre dès l'instant où son regard s'était posé sur celle qui allait devenir son épouse quelques temps plus tard.

 Ce qui avait attiré Anna-Louise, c’était son regard incroyablement vif, comme si rien ne pouvait lui échapper, et son sourire franc. Adam était effectivement quelqu’un de très direct. Il ne s'était pas embarrassé de préambule, ni d'artifices pour lui faire sa demande en mariage. Instinctivement, il avait dû comprendre qu’Anna-Louise n’était pas ce genre de femme.

 Quelques mois plus tard, Anna-Louise, l'enfant habitée par un esprit qui n’était pas le sien, qui avait rencontré un drægan, peut-être le dernier de son espèce et qui avait volé pour lui L’Occulteur de Mondes, avant de devenir une jeune femme ayant presque tout oublié, épousait Adam Larsen. Au cours de sa naturalisation britannique, il devint Adam Larson. Nul ne savait alors qu’il était le futur fondateur des industries Larson. Ce fut une union des plus heureuses qui auraient pu continuer des années encore... si la mort n’avait séparé les deux amoureux.

 Anna-Louise mourut à vingt-quatre ans en donnant naissance à son premier enfant, une fille, qui fut prénommée Olive. Adam Larson fut un veuf inconsolable durant les dix années qui suivirent. Il lui fallut ces dix années pour comprendre qu'il avait aimé un fantôme. Ce fut au contact d'un autre fantôme, sa fille, qu'il commença à percevoir ce que le commun des mortels ignorait.

 Grâce à elle, et au journal qu’Anna-Louise avait tenu de ses quatre à douze ans, il avait entrevu la véritable nature de son épouse. Il avait compris ces moments d’absence suffisamment fréquents à certaines périodes pour qu’il s’en aperçoive. Plusieurs fois, il l’avait suivie. Il s’était rendu-compte qu’elle se rendait toujours au même endroit, une bibliothèque, toujours la même. Elle s’installait toujours à la même place, et consultait toujours les mêmes ouvrages, des livres d’histoire, très anciens, qu’elle passait des après-midi entiers à lire. Lorsqu’elle rentrait le soir, elle ne rappelait que d’une promenade en ville, à faire les magasins. Elle s’étonnait toujours de n’avoir rien acheté. Pas même les choses dont elle avait envie ou besoin.  

 Même s’il avait mis très longtemps à y croire et plus encore à l’accepter, il avait retrouvé cette part manquante qu’elle évoquait parfois avec lui et dont elle parlait dans son journal. Cela n’avait rien changé à ce qu’il ressentait pour elle. Il l’avait aimée dès le premier regard, et de plus en plus chaque jour. Ce qu’elle avait été, ou crut être, lui importait peu, car cela faisait partie de sa personnalité.

 Jusqu'à ses dix ans, Olive fut une enfant avec une mémoire d'adulte. Elle possédait les souvenirs intacts des deux vies d'Anna-Louise, celle de l'être qui avait pris la place de l'enfant, et celle du fantôme de celle-ci. Ces vies étaient à la fois si distinctes et si entremêlées qu'elle-même avait eu des difficultés à les différencier les premières années. Le cerveau d'un petit d'humain n'était pas ajusté pour ce genre de cohabitation, pas plus que celui d'un adulte d’ailleurs. Mais Mead’ savait ce qu'il fallait faire. Elle n'était pas revenue d'entre les morts. Elle s'était simplement endormie dans le corps d'Anna-Louise depuis ses douze ans, et elle s'était réveillée dans celui de son enfant...

Mais elle aurait dû être la seule. Les souvenirs d’Anna-Louise auraient dû disparaître avec elle. Pourquoi étaient-ils restés imprimés dans l’esprit d’Olive ? Comment Mead’ parviendrait-elle à concilier sa mémoire avec celle d’Anna-Louise et celle d’Olive en même temps ? Mead’ avait supposé que quelque chose dans la transition n’avait pas fonctionné, ou bien que les âmes miroirs ne fonctionnaient pas comme la sienne. Elle n’avait pas le souvenir d’avoir vécu une telle situation. Olive ressentait déjà la présence de Mead’ comme une force d’invasion, et elle luttait contre elle de toutes ses forces. Ce qui était étonnant pour un être dont l’âme était inexistante…

 Aurait dû être inexistante, corrigea Mead’. Elle savait qu’elle était plus forte qu’elle, et si Olive s’avérait être une rebelle, elle la ferait taire…

 Son père avait-il compris dans quoi Olive se débattait ? Il avait lu le journal de son épouse et il l'avait remis à Olive lorsqu’il avait compris qu’elle était capable de le lire à l’âge où les autres enfants commençaient seulement à apprendre. Olive aimait son père plus que tout. Ce sentiment n’était pas cérébral, mais instinctif, inscrit dans sa chair, un élan du cœur. Pourtant, elle le connaissait si peu. Depuis la mort d'Anna- Louise, il s'était plongé dans le travail. Il avait effectué de bons placements, investi dans différents commerces et racheté des entreprises qui n'avaient cessé de prospérer. Ses rares moments de liberté, il les consacrait néanmoins à son étrange enfant-femme. Il l’aimait lui aussi, mais elle l’effrayait pas sa maturité, et surtout par sa similitude avec Anna-Louise. Lorsqu’elle pénétrait son esprit, elle ressentait en lui le sentiment d’être un animal face à un piège et qui, tôt ou tard, n’aura d’autre choix que de s’y jeter.  

 Adam Larson se remaria à l'aube du vingtième siècle. Moins par amour que pour faire taire ses angoisses, en s'assurant que sa nouvelle femme, Rose, serait plus une mère de substitution qu'une marâtre pour Olive. Si elle fut surprise par la maturité de la petite fille, la jeune femme mit néanmoins un point d'honneur à l'élever comme son propre enfant. Deux ans plus tard, Rose donna un fils à son époux qu’ils nommèrent Adam junior.

 Quelques mois plus tard, Mead’ s’endormit à nouveau. Simultanément, tous les souvenirs d’Anna-Louise disparurent de l’esprit d’Olive. Ce fut très brutal. Elle dût réapprendre tout ce qu'une enfant de son âge aurait dû savoir. Rose ne ménagea pas sa peine alors qu’elle avait déjà fort à faire avec le bébé, Adam junior. Mais l’esprit d’Olive resta vierge. Pour expliquer à leur famille et à leurs amis ce qui était arrivé à leur fille, les Larson évoquèrent les ravages d'une méningite. Ensemble, ils s'en tinrent à cette seule et unique explication.

 Adam Larson en avait une autre qu'il avait gardée pour lui seul. Ce secret, il ne l'évoquait qu'en présence d'Olive en espérant que cela ravive quelque chose en elle. Il devinait inconsciemment qu'elle ne serait rien de plus qu'une enveloppe vide. Peut-être, pensait-il qu’à force de stimulation, il pourrait réveiller Mead’, et à travers elle ramener quelque chose d’Anna-Louise. Il eut beau l’encourager, la solliciter et, parfois même, la bousculer hors du cocon dans lequel Rose et lui la maintenaient constamment, rien n’y fit. Olive resta une coquille vide durant toute son adolescence.

Malgré tous les soins dont elle fut l'objet, Olive resta une page blanche tandis que son corps, lui, continuait à évoluer vers l'âge adulte. Au cours de sa seizième année, les Larson s'installèrent dans une vaste propriété dans le nord de l'Irlande. Adam Junior eut du mal à accepter ce changement. La campagne lui faisait peur. Ses parents lui demandèrent alors d’emmener Olive en promenade au moins une heure par jour. Le grand air ne pouvait que leur faire du bien à l’un comme à l’autre. Pour Adam junior, cette promenade journalière qui aurait dû être une corvée était adoucie par la présence silencieuse d’Olive. Sa simple présence, même silencieuse, lui semblait rassurante.

Un jour, en plein après-midi, il était revenu auprès de ses parents, seul et en pleurs. Il leur avait expliqué que trois garçons l'avaient frappé, et avaient forcé Olive à les suivre. Adam Larson Sénior avait aussitôt prévenu la police. Malgré la tempête qui était survenue ce jour-là, et dans la nuit qui avait suivi, une battue avait été organisée à travers la campagne et les forêts environnantes. La jeune fille avait été retrouvée à l’aube, dans les ruines d'un château détruit par les ans et les guerres d'autrefois. Elle semblait tout droit sortie de la Tamise, trempée jusqu’aux os. Ses vêtements étaient souillés de terre et de sang. Elle était choquée, traumatisée. Son mutisme et son absence de réactions n’avaient rien arrangé face à des policiers dont le peu d’entrain à mener l’enquête sur le viol d’une jeune fille à l’esprit dérangé, fut-elle la fille de l’un des hommes les plus riches du Royaume-Unis, était flagrant. La description des trois garçons donnée par Adam Jr ne correspondait à personne dans la région.

Toute sa vie, Adam Larson Jr s'était senti responsable de ce qui était arrivé à Olive, et le sentiment d'impuissance qui en était né l'avait rongé, fragilisé, de plus en plus chaque jour.

 Olive était restée dans un état catatonique depuis ce jour. Il n’y avait pas une très grande différence avec ce qu’elle était avant. Elle n’était rien de plus qu’une poupée de chiffon, silencieuse, que l’on déposait à un endroit, et qui n’en bougeait plus jusqu’à ce qu’on la reprenne. La seule chose qu’il pouvait lui arriver de faire, si on lui mettait un crayon dans la main et une feuille devant elle, c’était dessiner. Elle ne représentait toujours et encore qu’une seule chose : un monstre, mi animal, mi humain. Sa partie supérieure était celle d’un humanoïde. Sa peau était parcourue de tatouages ou de cicatrices étranges, et la partie inférieure était celle d’un caprin, avec de longs poils. Sa tête tenait autant de l’humain que de la bête, un museau, un regard qui semblait intelligent, et de longues oreilles comme celle d’un cerf. Un faune peut-être... Ou une créature qui s’en rapprochait. Pourquoi dessinait-elle cet unique motif ? Où avait-elle pu le voir ?

 Quelques mois après l’enlèvement d’Olive, les rondeurs de sa future maternité apparurent brutalement. Comme si après l’avoir longtemps refusé, son corps s’était fait une raison. Olive n'avait plus quitté sa chambre jusqu'à la naissance de sa fille, deux mois plus tard. La sage-femme qui l’avait aidée à accouchée, effrayée, avait juré avoir tenu entre ses mains un nouveau-né sans souffle, ni battement de cœur. Mais comme un écho à la vie envolée de sa mère, le bébé s’était soudainement mis à respirer. Cette arrivée dans la vie tenait du miracle. L’enfant avait un regard que la sage-femme et le médecin n’avaient jamais connu chez un bébé. Un regard qui disait « je sais tout de vous, je vous connais, je sais exactement qui vous êtes... ». Cela les effraya encore plus que l’absence de vie initiale chez cet enfant.

 Adam Larson la prénomma Audrey.

 Audrey Larson, née d'un père inconnu, connut peu de choses de la triste vie de sa mère. Était-ce parce que cette vie n'était que brumes ? Ou bien était-ce parce que le processus devenait de moins en moins difficile pour Mead’ et que celle-ci était parvenue à faire barrage aux souvenirs traumatiques d’Olive ? Durant toute la petite enfance d’Audrey, Adam Larson craignit qu’il lui arrive la même chose qu’à sa mère. D’une certaine manière, sa crainte était partagée.

 Mead’ disparut à l’aube des cinq ans d’Audrey. Comme elle l'avait fait pour Anna-Louise, quarante ans plus tôt. Un être doué d’une âme miroir prit sa place et s’accommoda de son existence tronquée.
 
 Audrey ne chercha pas à résister lorsque Mead’ et le savoir de celle-ci s’endormirent. Elle fut ce que l’on attendait d’elle : une enfant vive et intelligente. Elle fit des études et devint reporter pour un journal local de la Côte Est du Canada. Elle se construisit sa propre vie, indépendante et libre. Même si elle n'avait pas souvent l'occasion de leur rendre visite en Irlande ou en Angleterre, elle ne perdit pas le contact avec sa famille. Cependant, elle ne revint auprès de son grand-père et de son oncle que pour l'enterrement de Rose, la seconde épouse d’Adam Larson, la mère d’Adam Jr, la seule mère qu'elle avait connue. À cette occasion, Audrey fit la connaissance du meilleur ami d'Adam Larson Jr. Il s'appelait Liam Turney. Malgré les tentatives de dissuasion d’Adam Jr, quelques mois plus tard, elle l'épousait.

 Au beau milieu de cette première partie du vingtième siècle, comme une tornade, la crise emporta tout sur son passage : de puissantes industries comme de petites exploitations agricoles familiales, des emplois, des logements, des hommes, des rêves et des idéaux. Malgré de bons placements, et une très grande prudence de la part de leur fondateur, les entreprises Larson ne firent pas exception. Adam Larson junior perdit plus de la moitié de la fortune familiale. Il fut victime d'un accident de voiture deux mois après le fameux Jeudi noir. La presse anglaise s'attarda moins sur cet accident qu'elle qualifia sans état d'âme de suicide, que sur les tragédies qui s'étaient abattues les unes après les autres sur Adam Larson Senior. Elle fit de lui le symbole d'une Europe durement touchée mais qui finit toujours par se relever.

 Adam Larson Senior n'en demandait pas tant.

 Son fils laissait derrière lui une veuve qui n'avait jamais été en très bons termes avec son beau-père, et un bébé, Robert. Au lendemain de la mort de son époux, elle quittait l'Irlande après avoir déposé son fils dans le hall de la demeure familiale. Son grand rêve était de faire carrière à Hollywood, mais elle était persuadée qu’elle n’y parviendrait jamais avec un enfant dans les bras.

 

Elle n'alla pas jusqu’à Hollywood. Par un curieux détour, elle se retrouva en Allemagne et y devint une actrice appréciée des réalisateurs, du public, et surtout d’un homme qui allait œuvrer à l’accession au pouvoir d’un parti encore marginal, une poignée d'années plus tard. Elle l’épousa en même temps que ses convictions politiques. Elle se voyait en égérie de la future Allemagne du troisième Reich. Les portes de Hollywood lui seraient alors bientôt ouvertes. Elle s’était totalement trompée. Nul ne connut les exactes circonstances de sa mort. La presse à scandales de l’époque prétendit qu’elle s’était suicidée, puis qu’elle était morte d’une overdose après avoir appris que son amant allait la quitter.

 Ignorant tout de la vie qu’avait pu mener sa mère biologique, Robert grandit chez son grand-père. Un temps, il fut question qu'Audrey et Liam l'adoptent, mais leur union en péril ne le leur permit pas. Trois ans après s'être mariés, ils se séparèrent. Liam partit aussitôt pour l'Amérique du Sud à la recherche de vestiges et de reliques aztèques. Il ne sut jamais que Lisiann mourut en mettant au monde une fille cette même année.

 Lisiann prit conscience de son existence à l'aube d'une ère nouvelle, celle d'un monde moderne, bâtie sur une guerre et la mort de millions d'hommes qui étaient nés et avaient vécu sur des continents différents avant de venir mourir en Europe ou en Asie. Adam Larson éleva son arrière-petite-fille, Lisiann avec son petit-fils Robert qui la considérait plus comme sa petite sœur que comme une nièce. À un peu plus de soixante-dix ans, Larson Senior assuma ses nouvelles "paternités" et la reprise en main de ses affaires.

 Alors qu'on le disait ruiné, le vieux lion renaquit, tel phénix, de ses cendres. Comme la première guerre mondiale lui avait apporté ses profits les plus conséquents, la seconde en fit de même, et plus encore. Nombre de ses entreprises se lancèrent dans l'équipement militaire : uniformes, armes, munitions, matières premières... Il engagea des scientifiques pour mener ses propres recherches et créer de nouvelles armes. Les chercheurs de l’un de ses laboratoires travaillèrent ainsi en étroite collaboration avec ceux de Los Alamos, sur le Projet Manhattan.

 Lisiann et Robert grandirent sans s'inquiéter de leur avenir. Lisiann fut une fillette qui montra, très tôt, un don pour le langage ordurier et la bagarre. Adam Larson eut toutes les peines du monde à calmer ce trop plein de vitalité et sa volonté de se heurter aux autres enfants comme aux adultes. Elle ne craignait pas le danger car elle n’en avait aucune conscience. À elle seule, elle démontra autant de caractère que sa mère et son arrière-grand-mère. En elle, il ne pouvait s'empêcher de les revoir toutes les deux. De ce qui aurait pu être une douleur, il avait fait une force et une bénédiction. En son petit-fils, d'une autre manière, il avait aussi retrouvé quelque chose de son fils.

 Cela l'avait aidé à vivre à chaque fois qu'il avait perdu les êtres les plus chers de son existence. Pour canaliser l’énergie de Lisiann, il choisit de l'envoyer au pensionnat qu'avait fréquenté Anna-Louise. Il savait, qu’instinctivement, Mead’, endormie en elle, y retrouverait un environnement connu et rassurant. Elle seule pourrait contrôler Lisiann.

 Lisiann devint une jeune fille accomplie. Elle fut aussi indépendante et têtue que Robert fut soumis et dévoué à son grand-père. Elle se passionna pour tout ce qui touchait à l'espace. Très tôt, elle fit part de son intention de devenir la première femme à voler dans une fusée. Pour Robert, son rêve relevait de l'utopie. Il était bien placé pour le savoir. Il avait effectué des placements financiers dans le domaine spatial en espérant qu'il serait suffisamment porteur dans les vingt ou trente prochaines années. En tant qu’investisseur, il connaissait suffisamment bien le milieu aéronautique pour comprendre qu’une femme n’y serait jamais admise avant longtemps. Un jour peut-être… Il y avait bien eu des pionnières dans tous les domaines. L’aviation n’y avait pas fait exception. Mais le voyage spatial, ce ne serait pas pour tout de suite.

 Il avait investi des sommes encore plus importantes dans la recherche sur la robotique. Il en avait entrevu les retombées indirectes : celles qui, dans dix, vingt ou trente ans, seraient à la portée du commun des mortels.

 À défaut de pouvoir voler dans l'espace, Lisiann travailla sur les différents moyens d'entrer en communication avec une intelligence extraterrestre. Elle avait créé sa propre station de recherche. Du moins si l'on pouvait appeler cela une station de recherches. Celle-ci n'avait rien à voir avec les centres de la Larson Industries. En comparaison, ses moyens semblaient artisanaux. En plus, elle tenait tout entière dans une vielle camionnette. Avec elle, Lisiann avait commencé par sillonner le Canada, en long et en large, puis les États-Unis.  

 Si cette obsession put paraître étrange à tous ceux qui ne connaissaient pas Lisiann, voire être une forme de folie. Pour Adam Larson, il était parfaitement normal qu'elle cherche à renouer, d’une certaine manière, avec ses origines. Peut-être même était-elle guidée par Mead’ sans qu’elle en ait conscience, et par la mission que celle-ci devait accomplir.

 Le vieil homme n'avait plus aucun mal à appréhender la véritable nature des descendantes d’Anna-Louise. Mais Lisiann possédait ces mêmes obsessions qui la renvoyaient à ses ancêtres. Une autre chose la rendait différentes. Elle était unique car douée d’une âme, ou de ce qui s’en rapprochait le plus.  Adam Larson senior avait toujours considéré comme étant une injustice le fait que son épouse et ses descentes n’aient jamais eu leur libre arbitre. Même s’il savait que l’avenir de l’humanité en dépendait. Finalement, Dieu ou la nature tentait de réparer cette erreur.
 
 Le résultat n’était pas encore parfait, mais il espérait que d’ici quelques générations, deux ou trois, la présence de Mead’ aurait disparu. Même si, durant un temps, il avait espéré que Lisiann soit plus conforme aux femmes de son époque, il l’aimait telle qu'elle était, vivante et indépendante, et non une poupée pilotée par une âme venue d'un autre monde. Cependant, une partie de lui savait que ce n’était qu’une illusion. Lisiann n’était qu’une sorte d’âme miroir qui reflétait ce qu’elle aurait pu être si elle avait été pleinement consciente.

 En ce qui concernait Robert, elle était sa sœur adoptive et aimée. Il acceptait son caractère tantôt fantasque, tantôt rêveur, parfois absent ou distrait. À part son amour immodéré pour la science-fiction, Lisiann était une jeune femme comme les autres qui aimait ces nouvelles musiques sur lesquels tous les jeunes se déhanchaient, et le cinéma en plein air. Robert n’avait jamais vu en elle une femme modèle au foyer. Et il s'en félicitait. Si elle n’avait pas été sa nièce, il en serait probablement tombé et aurait souhaité qu'elle devienne la mère de ses enfants. Enfin, si elle n’avait pas été ce qu’elle était par ailleurs… Il savait à quoi s’en tenir sur ce point. Il ne voulait pas que son grand-père au crépuscule de sa vie connaisse un deuil, une fois de plus, même si c'était pour accueillir une nouvelle vie. Robert ne voulait pas connaître les mêmes tragédies que lui. Il espérait que si Lisiann se mariait un jour, avec un peu de chance, avec son caractère indépendant, ce serait avec un homme qui aurait déjà des enfants, ou lorsqu’elle-même ne serait plus en âge d'en avoir...

 Son vœu ne fut pas exaucé. Lisiann rencontra Aubrey Danatess, un jeune professeur d'université, américain, passionné de futurologie, dans une convention de science-fiction, en Californie. Il était engagé volontaire dans l'armée américaine, et à la veille d’un départ pour une guerre lointaine. Elle l'épousa quelques mois après leur rencontre, lors d'une permission.

Peu après leur mariage, Aubrey disparut au cours d'une mission en Asie. Lisiann revint s'installer dans la demeure familiale en Irlande. Elle n'avait jamais montré combien cette disparition l’avait affectée. Non parce qu’elle le pensait mort. Au contraire, elle ne cessait de répéter qu'il était encore en vie, quelque part, dans une jungle D’où lui venait cette certitude ? Était-ce seulement pour ne pas inquiéter Adam et Robert ? Elle découvrit quelques semaines après cette disparition qu'elle était enceinte. Connaissant les conséquences, elle aurait pu interrompre sa grossesse, mais elle n'envisagea même pas cette solution. Elle voulait donner naissance à ce bébé. La mort dans l’âme, Robert attendit l’inéluctable, espérant toutefois un miracle.

La jeune femme mit au monde une fille qu'elle prénomma Helena. Avant de s'éteindre, comme l'avaient fait ses ascendantes, elle avoua à Adam Larson qu'elle avait lu le journal de ses ancêtres bien avant qu'il le lui confie. Grâce à ce qu’elle y avait appris, elle avait pu décider de la direction à donner à sa vie. Elle estimait l’avoir bien remplie et ne rien regretter.

 Helena n'hérita pas du caractère fantasque de sa mère, seulement de sa détermination à mener sa propre existence, selon ses règles, et malgré ses moments d’absence. La présence de Mead’ fut pourtant prééminente jusqu'à l'âge de dix ans. Elle s’accrochait à la lumière de ce corps qui n’était pas le sien.

 Cependant grâce à cela, durant les dix dernières années de sa longue vie, Adam Larson put à nouveau parler à Anna-Louise, à Audrey et à Lisiann. Seule Olive resta absente malgré ses demandes. Ils évoquèrent leurs vies passées, tout un siècle d'évolution humaine, de souvenirs heureux, d'épreuves malheureuses. Son caractère était tel qu’Adam aurait préféré ne se rappeler que les bons moments, essentiellement.

 

Anna-Louise lui apprit qu'elle avait gardé, durant quelques années, un œil sur cet étranger, Adad Melqart, que son oncle adoptif, le célèbre Charles Darwin avait soigné. Puis, elle n’avait pu trouver que de rares traces de lui, sans jamais avoir la preuve de sa présence réelle. Ce personnage, il n’avait jamais pu l’oublier car elle l’avait évoqué à quelques reprises durant leur union. Cette façon qu’elle avait de parler de lui, à la fois passionnée et respectueuse, mais aussi incertaine et inquiète, avait parfois déclenché chez lui une forme de jalousie. Il s’était toujours bien gardé de le lui monter. Leur union reposait sur une entière confiance en l’un et l’autre. Il avait bien songé à rechercher cet homme, mais le temps lui avait manqué. Peut-être que retrouver cet Adad Melqart lui aurait coûté la perte d’Anna-Louise… Il s’était alors convaincu qu’en parler était suffisant. Mais l’idée de le rechercher lui revint souvent après le décès de celle qu’il avait aimé par-dessus tout.

 Olive n’avait jamais poursuivi la quête de sa mère. La trace de L’Étranger avait alors été perdue. Audrey, elle, en tant que reporter avait enquêté sur des faits étranges auxquels Melqart aurait pu être lié, sans jamais pouvoir le retrouver. Elle n’avait jamais obtenu non plus la preuve de l’existence réelle de ces créatures extraterrestres ou mythiques dont elle ne cessait de rêver, ou qu’elle disait voir, parfois subrepticement. Elle était persuadée que ces choses ne voulaient pas qu’on les voie et qu’elles avaient un pouvoir pour cela. Peut-être que ce pouvoir ne fonctionnait pas sur Mead’...

 Il y avait eu un autre fait étrange lié à la recherche de Melqart. Lisiann était parvenue à entrer en contact avec une intelligence robotique qui prétendait se trouver à bord d'un vaisseau. Elle avait d’abord pensé à un mauvais canular. Mais grâce aux informations données par cette soi-disant Intelligence extraterrestre artificielle, et à son instinct d’enquêtrice, elle avait retrouvé la trace de L’Étranger, ou du moins de quelqu’un qui avait été très proche de lui : une japonaise nommée Etsuko Wong. Cela avait été la seule fois où elle avait communiqué avec cette intelligence venue d’un autre monde.

 Il n’avait pas vraiment eu à rechercher Etsuko Wong. Elle était encore en vie, très âgée, et connue comme étant à la tête de l’une des plus grosses fortunes mondiales. Elle avait d’abord épousé un anglais, puis un américain. Elle avait eu des enfants, des petits enfants... des héritiers qui dirigeaient aujourd’hui une société encore plus puissante que les Industries Larson. Mais Lisiann ne trouva pas celui qu’elle recherchait. Il semblait s’être volatilisé de la surface de la Terre. Ce qui, selon Mead’ pouvait s’avérer plus que probable.

 Quelques années plus tard, alors qu’elle était enceinte d’Helena, Lisiann avait eu d'autres contacts avec un groupe se disant composé de résistants extraterrestres réfugiés sur la Terre. Outre l’aspect incroyable de cette affirmation, son instinct, ou plutôt celui de Mead’, l’avait portée à se méfier, à rester prudente. Pour une raison qu’elle ignorait, elle avait cru à ce qu'ils prétendaient être, mais elle avait aussi eu le sentiment que leurs intentions n'étaient pas aussi honorables qu'ils le prétendaient. Et si elle répondait à leurs demandes, ou si même elle les rencontrait, ils mettraient Mead’, ainsi qu’elle-même, en danger. Elle, et ses descendantes.

 Pour Mead’, il était encore trop tôt. Elle n’aurait pu lutter contre des ennemis potentiels tout en protégeant Lisiann... Elle avait poussé Lisiann à cesser toute forme de communication avec ces créatures quelles qu’elles soient en introduisant le sentiment de danger dans son esprit.

 Robert assista à chacun des entretiens de son père avec Mead’ avant que celle-ci finisse par s’endormir pour laisser la place à Helena. Pas un instant, il ne remit en doute les étranges révélations de cette petite fille qui s'exprimait comme une adulte. Sa mère, Lisiann, avait été ainsi un très court temps. Il avait aussi entendu dire beaucoup de choses sur Anna-Louise, Olive et Audrey. Tout ce que racontait cette enfant expliquait les mystères avec lesquels il avait dû vivre toute son enfance et une partie de son adolescence, toutes ces choses que son grand-père n'était jamais parvenu à lui expliquer.

 Robert lut aussi le journal tenu par Anna-Louise, Audrey, Lisiann. Même Mead’ y avait laissé quelques phrases. Du moins quelques-unes qu’il pouvait comprendre car nombre d’entre elles était écrites dans une langue qu’il ne parvenait pas à déchiffrer. Plus que son grand-père, il eut la bonne distance pour appréhender chaque élément de leur histoire, les liens pouvant exister entre eux, et les information que son grand-père avait pu recueillir concernant cet Adad Melqart, ou bien des faits étranges auxquels celui-ci pouvait être lié. Ce qui se résumait pour l’essentiel à des hypothèses impossibles à vérifier. Il avait fallu chercher au-delà du visible, de l’officiel, et pousser les témoins potentiels dans leurs retranchements. Malgré cela, il n’avait obtenu aucune avancée significative. Il s’était même dit que cet homme n’était peut-être un immortel et qu’il était mort de vieillesse depuis longtemps.

 Adam Larson avait refusé jusqu’à sa mort de croire qu’Anna-Louise ait pu s’être trompée sur Adad Melqart, même si lui-même n’y avait cru que sur le tard. D’après Mead’, la pérennité de l’humanité dépendait de la survie des descendantes d’Anna-Louise, et de cet Étranger, rien de moins.

 Adam Larson mourut à l'âge vénérable de Cent-deux ans.

 Mead’, qui avait vécu cinq existences auprès de lui durant près de quatre-vingt-dix ans, en conçut une peine qu’elle ne se souvenait pas avoir déjà connue avant son réveil dans le corps d’Anna-Louise. Ce fut une expérience étrange pour elle. Sentir que sa douleur était autant physique que psychique... Devenait-elle plus Humaine que Tisseur ? Elle ne pouvait pas ignorer cette douleur qui la faisait souffrir. Le seul moyen qu'elle avait de la supporter était de se retirer, de laisser sa place à sa nouvelle incarnation, Helena. Elle lui légua une partie de son savoir. Juste ce dont elle avait besoin, et une certitude : jamais elle ne serait seule. Mais très vite, Helena avait su faire preuve, comme ses aînée, d’une personnalité et d’une indépendance si fortes que Mead’ avait eu toutes les peines à les maîtriser.

 Quelques années après le décès d’Adam Larson, Aubrey Danatess, le père d’Helena, réapparut dans l’existence de Mead’. Après une longue période de captivité dans un monde qui lui avait paru étrange et qui avait fait de lui un homme brisé, et bien différent de ce qu’il avait été, il avait trouvé refuge au sein d'une ethnie pacifique et isolée de toute civilisation moderne. Il avait ainsi vécu de longues années au plus profond d’une forêt tropicale. Il s'était reconstruit à sa manière. Sa fascination pour les mondes inexplorés et les civilisations inconnues avait été son point d’ancrage. Il avait vécu en homme libre au sein de cette tribu paisible. Il l'avait quittée lorsqu'il avait senti que c'était le bon moment pour lui.

 Le hasard d'une rencontre avec une patrouille de soldats américains en reconnaissance dans la région avait précipité son retour à la civilisation. On l'avait rapatrié aux États-Unis. Il était resté sur une base militaire durant près de six mois et avait subi des centaines d'interrogatoires pour savoir ce qui lui était arrivé durant ces dix années où il avait disparu.

 Petit à petit, il avait retrouvé ses réflexes d'homme occidental. Il s'était aussi souvenu qu'il avait une femme... dont la famille richissime vivait entre l'Amérique du Nord, le Canada et l’Irlande. Qui disait richissime, disait aussi influente. On le retenait sur cette base contre son gré. Il en avait plus qu’assez. La famille Larson pourrait sans aucun doute le sortir de cette mauvaise situation dans laquelle il se trouvait et qui ne faisait que trop durer.

 Aubrey n'était pas un mauvais homme. Tout ce qu'il souhaitait, c'était retrouver sa femme, Lisiann et reprendre le cours d'une vie normale. Mais en son for intérieur, il s’était dit que si elle avait refait sa vie, il ne comptait pas s’y imposer. Il repartirait sans un regret à la recherche de nouvelles civilisations. Il aurait simplement fait ce qu’il avait à faire.

 Au lieu d'une femme, il trouva une jeune fille de onze ans, Helena. Un seul regard sur elle et il ne se sentit pas le cœur à partir sans se retourner. Il décida qu'elle vivrait avec lui. Robert Larson tenta de s'y opposer, en vain. Il proposa à Aubrey le poste de son choix dans l'une de ses entreprises ainsi qu'une confortable rente mensuelle en plus de son salaire pour que Helena continue à être élevée au sein de sa famille maternelle.

 Aubrey déclina toutes les propositions et emmena sa fille avec lui. Au cours des années qui suivirent, ils voyagèrent ensemble à travers le monde, tantôt à la recherche de tribus isolées, tantôt sur des sites de fouilles archéologiques. Cette vie de bohème qui était aussi dans l'air du temps n'était pas pour déplaire à l'adolescente, puis à la jeune femme qu'elle devint. Elle ne vécut pas ses jeunes années comme celles de la contestation, mais bien comme celles de la liberté : liberté d'être, liberté de vivre, liberté de courir à travers le monde, affranchie des carcans trop rigides à son goût de sa famille maternelle… et de Mead’. Du moins le croyait-elle.

 Combien de fois cette liberté aurait pu lui être retirée ? Elle ne les comptait plus depuis longtemps. Plus d'une fois, son père et elle avaient dû fuir une menace, identifiée ou non. À sa décharge en matière de reliques ou d’œuvres d'art local, lorsqu'il fallait les protéger de la destruction ou du pillage de guerre, Aubrey Danatess n'avait pas plus de scrupules que certains pilleurs de tombeaux. Il s'était ainsi heurté à d'autres chasseurs de reliques, à des bandits, et même des fanatiques d’un bord ou d’un autre. Par chance, il avait toujours été assez malin pour s’en sortir. De même que sa fille.

 Helena, avec ses longs cheveux blonds un peu fous, son teint pâle qui n’avait jamais vu le moindre maquillage, son corps longiligne, était la parfaite illustration de la jeune femme de son temps : libérée des conventions de la société et moderne. Aventurière jusqu’au bout des ongles, elle possédait un caractère bien trempé. Avec son père, elle se sentait en terrain connu. D’un point de vue professionnel, elle était revenue aux origines, en quelques sortes. Les parents d'Anna-Louise étaient aussi des historiens, et des archéologues.

 Après des années d’études par correspondance, et de cours donnés par son père sur le terrain, la jeune femme retourna étudier aux États-Unis et y obtint ses doctorats en archéologie et en anthropologie. Puis, elle se spécialisa dans l'art mésopotamien. Elle avait en tête de découvrir le trésor de Darius III, disparu en 330 avant J.-C., près de Téhéran, ou, au moins, son tombeau qui se trouvait, selon elle, à Persépolis, autrefois capitale de l'empire achéménide. Ce trésor que l’on disait aussi fabuleux que mystérieux avait disparu en même temps que l’homme de confiance du roi de Perse, Baal L’Ancien, le père d’Adad Melqart.

 

Au cours d'une expédition, Helena rencontra Brent Evihelia, un océanographe, et un personnage fantasque dont les théories scientifiques étaient généralement en avance sur le temps. Érudit, sportif accompli, une stature et une allure de géant nordique, elle lui trouva immédiatement un charme fou. Mais ce qu’elle préféra chez lui, ce fut les reflets dorés qui dansaient dans ses yeux lorsqu’il était heureux. Elle en tomba rapidement amoureuse. Ils lièrent leur destinée de la manière la plus libre qui soit, sans serment, sans contrat, sans cérémonie et sans enfant, car ni l'un ni l'autre ne souhaitait en avoir. Leur décision était mûrement réfléchie. Helena ne lui avait rien caché de ce qui arrivait aux femmes de sa lignée. Mais l’un et l’autre ignoraient qu’une troisième âme avait un pouvoir de décision bien supérieur au leur…

 On avait beau être au crépuscule d’un siècle où les femmes prenaient pleinement et entièrement les commandes de leur corps et de leur destin, et où les moyens de contraception étaient de plus en plus variés et efficaces, il arrivait parfois que ces derniers soient faillibles, ou que l’on oublie de les prendre sans même s’en rendre compte lorsqu’une entité le décidait. Alors que ses certitudes étaient claires, Helena les vit s'écrouler les unes après les autres. Ce ne serait pas elle qui découvrirait le tombeau du grand Darius et son fabuleux trésor... Un trésor qui pourrait peut-être changer l'humanité ou aider le fils de Baal L’Ancien à la sauver.

Pas un instant, elle ne songea à recontacter Robert Larson. Elle savait que son père avait repris contact avec celui-ci depuis plusieurs années. Il souhaitait qu’en cas de difficultés, sa fille puisse retourner dans sa famille maternelle. Cependant, pour elle, Robert Larson était devenu un étranger. Elle avait vécu onze années chez lui, mais depuis, plus de vingt ans étaient passés sans qu’elle ait eu de contact avec son oncle. Elle n’avait presque pas de souvenirs de cette enfance. Il ne lui en restait que de vagues impressions et des images furtives. Elle n'avait rien contre le milliardaire, même s'il représentait tout ce que son père, Aubrey, n'aimait pas : un danger pour les tribus qui souhaitaient rester en dehors du monde moderne et de ses contingences, la disparition des derniers espaces vierges, le mépris de l'écologie, le pouvoir de l'argent et de la guerre…

 Bref, Robert Larson avec ses industries, ses recherches dans différents domaines, représentait ce qu'il y avait de plus dangereux en ce monde pour Aubrey Danatess. Mais Helena n'avait aucun combat à mener contre lui. Elle savait ce que ses ascendantes devait aux Larson et elle les respectait pour cela. Cependant, parce qu'elle sentait qu'il devait en être ainsi, elle préféra garder ses distances. Elle brouilla les pistes pouvant conduire Robert Larson jusqu'à elle, ou jusqu’à sa future fille. Le temps venu, s'il le fallait, alors leurs chemins se croiseraient de nouveau. Mais en attendant, elle ne trouvait nécessaire que le lien soit rétabli. Sept mois plus tard, elle donna naissance à une fille : Lou.

 Très tôt, Lou avait eu conscience de sa coexistence avec une autre entité. Durant toute son enfance, elle se l’était représentée comme un ange, mais un ange un peu dictateur. À l’âge de neuf ans, elle avait fait savoir à son père qu’elle voulait être religieuse. Brent Evihelia avait pensé que cette idée lui passerait rapidement. Cela ou autre chose… Depuis la mort d’Helena, il ne s’était plus vraiment intéressé à sa fille. Il avait pourtant accepté qu’elle entre dans le pensionnat religieux dans lequel Helena et Lisiann avaient étudié, sans chercher à discuter avec sa fille de sa vocation précoce. La suite leur avait donné raison à l’un comme à l’autre.

 La jeune fille était ressortie de son pensionnat avec deux convictions : elle ne considérait plus être habitée par un ange, mais plutôt par une sorte de djinn qui lui rendait souvent la vie impossible. Sa seconde certitude était qu’elle ne deviendrait jamais une religieuse catholique. Elle préférait devenir bouddhiste. Elle avait coupé les ponts avec son père, mais elle était restée très proche de son grand-père, Aubrey, qui lui avait rendu visite à plusieurs reprises au pensionnat, et chez lequel elle avait passé la plupart de ses vacances scolaires.

 Lorsqu’elle lui avait fait part de son désir de se retirer dans un monastère bouddhiste, il l’avait encouragée plutôt deux fois qu’une. Il y avait surtout vu le moyen de la garder en vie plus longtemps en lui évitant toute compagnie masculine, et une manière d’échapper au contrôle de la créature qui l’habitait… Celle qui, selon lui, avait tué toutes les femmes de sa lignée.

 Elle avait une conscience très claire de la présence de cette créature en elle. Elle se demandait ce qu’elle serait si Mead’ ne l’habitait pas. Comme ses parentes, le jour où elle enfanterait serait son dernier. Elle y avait bien réfléchi. Elle ne se voyait pas vivre seule toute sa vie Une vie sans amour n’était pas une vie. Elle le voyait bien au travers son père et de son grand-père. En dehors de l’homosexualité qui n’était pas dans sa nature, plusieurs options s’offraient à elle. La religion n’était pas la solution au problème, mais l’enseignement des moines bouddhistes lui permettrait peut-être de se rapprocher de Mead’, de lui parler, de lui expliquer qu’elle devait vivre.

 Lou ignorait que Mead’ préférait nettement l’option des moines bouddhistes à celle des religieuses catholiques. Cependant, elle ne pourrait pas répondre au souhait de la jeune femme. Si cela avait été possible, elle l’aurait fait depuis longtemps. Mais elle ne pouvait rester toute une vie dans un corps humain. Elle devait s’assurer le passage d’un corps à un autre. Seule la procréation le lui permettait. Elle n’avait pas non plus le loisir de laisser sa chance passer. Les risques étaient présents à chaque instant de l’existence de ces fragiles créatures qu’étaient les humains. La première naissance devait être celle de son passage. Combien d’existences devrait-elle encore traverser ? Lou avait raison sur un point : elle n’était pas faite pour vivre sans être aimée, et Mead’ savait qu’elle n’avait pas commis d’erreur en choisissant sa lignée. C’était elle qui devait la conduire jusqu’à Baal. Quels que soient les détours que cela devait prendre.  

 Avec les moines bouddhistes, elle voyait surtout un moyen, à travers la méditation, de partir à la recherche de Baal, et aussi de ‘Ran. Mead’ savait que de transition en transition, elle s’affaiblissait tandis que ses hôtes successifs prenaient de plus en plus de force. Elle s’affaiblissait car elle sentait l’approche des siens, et leur appel se faisait de plus en plus fort.

 Une fois encore, Mead’ ne parvint à retrouver ni Baal, Ni ‘Ran. Comme si l’un et l’autre ne souhaitait pas qu’on les retrouve. Mais elle ne perdit pas tout son temps. Elle parvint à déjouer la vigilance de Lou. Suffisamment pour que celle-ci se réveille un matin aux côtés d’un homme pour lequel elle avait ressenti une certaine attirance. Ce fut suffisant pour qu’elle en conçoive une descendante. La dernière de la lignée à ce jour… et sûrement la toute dernière avant le début de l’invasion.

 Esmelia Danatess-Evihelia ouvrit les yeux, en Irlande, un jour de l’hiver le moins froid du début du vingtième-et-unième siècle.

 Avant même d’établir des connections dans le cerveau encore vierge de son nouvel hôte, et de savoir exprimer ses pensées, Mead’ avait su que cette incarnation serait la dernière. Ce serait dans cette vie-là qu'elle aurait à mener sa mission. Elle le savait aussi sûrement qu'elle savait que deux consciences ne pouvaient habiter un même corps. Même si l'une d'entre elles était extraterrestre et l'autre un fantôme. Le cerveau humain, contrairement à celui d'autres espèces, ne semblait pas être fait pour cela. L'une devait laisser la place à l'autre, sans quoi les deux mourraient. Toutes ces vies passées lui avaient appris une chose, elles avaient aussi besoin de l'une de l'autre. Elles se nourrissaient l’une et l’autre. Elles étaient en parfaite symbiose. Esmelia mènerait la partie de la mission qui lui était assignée, et Mead’ s’éveillerait le moment venu pour conduire la sienne.

 Le problème était que, malgré tout le temps dont elle avait disposé jusqu’à ce jour, elle n'avait presque rien mis en place. Elle le regrettait. La Horde était proche.  De plus, elle était vulnérable, fragile... et repérable. Elle le sentait. La Horde... son peuple... et les Moissonneurs, ou quels que soient les noms qu’on leur donnait dans les différentes galaxies : Rétameurs, Epinceurs, Laminoires, Noctiblancs, Nautes stellaires, Chasseurs de monde, Écorcheurs de planètes, planéticides, galacticides ou encore Terrassiers, Créateurs, Rénovateurs, Géniteurs, Dieux ... Elle les sentait aux portes de cette galaxie dans laquelle se trouvait la voie lactée et le système solaire auquel appartenait la Terre.

 À leur contact, son peuple était devenu la Horde. Ses membres avaient subi la contamination des envahisseurs et avaient ainsi scellé le destin de milliers de galaxies. Ceux qui avaient autrefois été les Tisseurs s'étaient fédérés aux Moissonneurs et en étaient devenus leurs serviteurs, leurs assassins les plus loyaux et les plus efficaces. Par sa nature, même après avoir quitté les siens depuis si longtemps, Mead’ restait profondément liée à eux. Peu avant l'invasion des Moissonneurs, les membres de son peuple formaient un tout, une sphère pensante, un même esprit. Ils ne toléraient pas les parties manquantes comme elle, pas plus que celles qui étaient défectueuses ou en surplus comme 'Ran. Cela brisait l'harmonie de leur structure. Il leur fallait soit réparer, soit oblitérer définitivement… Elle était l’une de leurs mères. Ils ne l’oblitéreraient pas. Ils chercheraient à la récupérer, à lui faire reprendre sa place. Elle n’opposerait aucune résistance à cela. Peut-être même devancerait-elle leur appel. C’était dans l’ordre des choses.

 

            'Ran... Elle n'avait plus pensé à lui depuis longtemps alors qu'il était si important… bien plus qu'elle. Si elle ne parvenait pas à accomplir sa mission, ce serait à lui de prendre le relais. Parviendrait-il, contrairement à elle, à échapper à la Horde et à ses maîtres ? Elle ne pouvait que l'espérer. 'Ran avait toujours été différent d'eux. C'était pour cela qu'elle l'avait choisi. Cette différence le rendait imprévisible, incompréhensible pour eux. Ce serait ce qui le sauverait. Il les avait toujours perturbés, effrayés même, au point d'avoir été exclu de leur communauté.

 

            Cela suffirait-il ? Au cours de ses dernières incarnations, elle n'avait trouvé aucune trace de sa présence sur la Terre. Elle n'avait pas senti les Rétameurs si proches non plus... Elle ne pouvait imaginer sa non-existence ou sa dissolution au profit d’une âme plus forte que la sienne. Peut-être Ran n'était-il pas encore réveillé comme elle... Ou bien le processus d'intégration avait modifié sa nature et le rendait impossible à détecter. Était-ce une bonne chose ? Pas en ce qui la concernait car elle ne pourrait pas entrer en contact avec lui. D’un autre côté, la horde ne pourrait pas le retrouver non plus. Enfin, il ne serait probablement pas sensible à leur appel. Au moins aurait-il une chance de leur échapper et de ne pas vivre sous leur joug… Tout ce qu'elle espérait, c'était qu'il soit bien sur la Terre et, surtout, qu'il soit bien conscient de l’importance de sa mission. Dans le cas contraire, tout espoir de survie serait vain.

 

Combien de temps faudrait-il à la Horde pour arriver dans ce système solaire ? Encore cent ans ? Non. Beaucoup moins. Elle était aux portes de la galaxie. Cinquante ans au maximum... Le temps d’épurer quelques autres systèmes. Combien de galaxies avaient-ils déjà traversés ? Combien de systèmes solaires avaient-ils refaçonnés selon leurs besoins, leurs envies ? Combien de planètes, de mondes vivants y avaient-ils déjà détruits ? Combien d'êtres, d’organismes vivants avaient-ils assimilés dans leurs rangs et réduits en esclavage ou en soldats pour leur armée intergalactique ?

 

            La présence de créatures extraterrestres échouées, sur la Terre, souvent par le biais du hasard, certaines depuis des milliers d'années, mais la plupart assez récemment, était la preuve de leur progression et de leurs exactions dans les mondes qu’ils avaient déjà colonisés.

 

            Les naufragés étaient venus se réfugier moins par désir, et calculs de navigation, que par chance, sur la seule planète qu'ils pensaient protégée de leurs ennemis parce qu’elle n’apparaissait sur aucune carte. Et si elle n’apparaissait dans les données de navigation, c’était parce que quelqu’un avait tout fait pour qu’elle en disparaisse. Ce quelqu’un avait eu accès aux bases de données pour les modifier et avait su créer une machine, un mécanisme capable d’occulter non seulement une planète, mais un système tout entier. Aucun appareil de navigation, quel que fut son degré de perfectionnement, ne pouvait le repérer. Au cours des millénaires passés, bien des envahisseurs étaient sans doute passés à côté de ce système, ou l’avait traversé, sans le voir. Peut-être y avait-il des sentinelles pour veiller à ce que ce soit toujours le cas, ou pour réparer le système d’occultation en cas de défaillance.

 

            Sauf que la machine ne fonctionnait plus aujourd’hui, et aucune sentinelle ne semblait capable de la réparer. Elle était tombée en panne. Une simple panne mécanique. Rien n'était immuable, infaillible, ni même infini dans l’univers. Après des centaines d'années de bon fonctionnement, il n’était pas franchement anormal que la machine et son système de protection aient besoin d’une bonne révision. Toutefois, retrouver des gardiens-mécaniciens ad vitam æternam pour cette tâche n’était pas aisé. Ce genre de main d’œuvre était plutôt rare, et le travail bien ennuyeux et ingrat. Bref, personne n'avait ressenti l'urgence de réparer L’Occulteur de Mondes.

 

            Sauf que cela ne tombait pas au bon moment.

 

            Personne ne savait alors que les Rétameurs et la Horde avançaient inexorablement vers le système solaire de la Terre. Par conséquent, elle devait retrouver le seul être capable de remettre le mécanisme en marche, en plus de vaincre les envahisseurs. Enfin… peut-être de les vaincre. Là-dessus, elle n’avait aucune certitude. Elle avait pour mission de retrouver celui qui possédait le cœur de ce mécanisme capable de cacher un monde aux yeux des dieux eux-mêmes. Elle savait par où commencer. Toutefois, cela ne suffirait pas. Non seulement, il faudrait remplacer le cœur de la machine, mais il faudrait aussi remettre le mécanisme en route, le réamorcer. À cela, elle entrevoyait déjà de nombreuses difficultés.

 

            Où donc se trouvait celui qui possédait le cœur ? Cela faisait plus d'un siècle qu'elle n’avait plus vu, ni entendu parler d’Adad Melqart, Baal le Jeune. L'avait-il toujours en sa possession ? Sinon, saurait-il le retrouver ? Cet objet qu’Anna-Louise avait volé, il y avait plus d’un siècle, L’Occulteur de Mondes, n’était qu’une partie d’une formidable machinerie. Où se trouvait le reste ? Baal saurait-il la retrouver ? Nul ne savait à quoi ressemblait cette machine. Elle pouvait se trouver n’importe où dans cette galaxie. Sur une planète, sur un satellite ou même quelque part dans l'espace, sous la forme d’un objet inconnu ou d’un morceau de roche ? Peut-être même qu’elle voyageait d’un endroit à un autre afin de ne pas être découverte… Si elle n’était pas retrouvée et remise en fonction avant l'arrivée des Moissonneurs, ceux-ci anéantiraient chaque planète du système solaire dans lequel évoluait la Terre, en plus celles de tous les autres systèmes de la galaxie…

 

            Et si Baal s’était affiliés aux Moissonneurs, ou bien avait été livrés à eux par d’autres drægans ? Les drægans n’étaient pas connus pour leur sens de la loyauté, et Baal n’avait jamais fait l’unanimité parmi eux. Non, c’était impossible. Il était bien trop malin pour être pris, et trop indépendant pour être soumis à qui que ce soit.

 

            Seuls Baal l'Ancien et Darius auraient pu expliquer à quoi ressemblait la machine à laquelle appartenait L'Occulteur de Mondes, et où elle pouvait se trouver exactement. Darius était mort, assassiné. Quant à Baal l’Ancien, il avait disparu peu après. Cela s’était passé bien avant que la machine cesse de fonctionner. En avaient-ils prévu l’éventualité ? Il ne restait que l’un des fils de Baal l’Ancien pour le savoir. Adad Melqart était le seul à avoir survécu à la purge qui avait eu lieu à la mort de Darius. Il n’était encore qu’un enfant.

 

            Ou que Baal se trouve, s’il était encore de ce monde, mieux valait qu’il possède un vaisseau spatial à sa disposition. Autrement, il aurait des difficultés pour trouver et atteindre la machine si elle ne se trouvait pas sur la Terre. Mead’ en était persuadée.

 

            À sa connaissance, il n'y avait aucun vaisseau spatial sur cette planète, encore moins un vaisseau capable d'emporter un équipage au-delà de Mars. Car, Adad Melqart aurait nécessairement besoin d’aide dans ses missions, de compagnons fidèles. Tous les sauveurs de l’humanité avaient eu des compagnons. Là, ce n’était pas seulement de l’humanité dont il était question. Alors à plus forte raison, il ne pouvait être seul pour assumer cette tâche. Même un dieu ne pouvait avoir cette force.

 

            En l’état actuel des connaissances technologiques terrestres, espérer voyager en dehors du système solaire d’ici moins d’une cinquantaine d'années relevait de l’impossible. C'était une période de progrès, Mead’ n'en doutait pas, mais où en serait-ils dans quinze, vingt ou vingt-cinq ans ? Il fallait que Baal ait son propre vaisseau.

 

            Autre problème, la machine avait été conçue pour protéger, et sans doute pour SE protéger. Elle devait donc être piégée. Le fait qu'elle soit tombée en panne y changerait-il quelque chose ?

 

            Elle décida que retrouver Baal serait sa priorité pour les vingt, trente ou quarante années à venir. Il possédait un cœur destiné à la machine. Ce serait alors à lui de résoudre les différents problèmes. Accepterait-il sa destinée ? Encore une donnée inconnue. Il pourrait la refuser et prendre la fuite... Mettre de la distance entre lui et les Moissonneurs... Elle n'avait pas le souvenir d'un être couard. Il savait se battre lorsque c’était nécessaire ou lorsqu’il ne pouvait faire autrement. Mais il n'était pas particulièrement philanthrope. Accepterait-il de sauver d’autres vies que la sienne ? Accepterait-il de donner sa vie pour que La Vie elle-même subsiste quelque part dans l’univers avant de croître à nouveau ? Il lui faudrait aussi retrouver la clé qui lui permettrait de remonter le mécanisme de la machine pour la remettre en route ?

 

            Elle comptait donc sur d'autres compagnons, humains ou non, pour l'aider et le persuader si c'était nécessaire, le maîtriser et le raisonner lorsqu'il aurait cette fâcheuse tendance à foncer tête baissée vers les problèmes. Tendance qu'il avait peut-être néanmoins appris à maîtriser depuis leur dernière rencontre. Mais elle pressentait que ce long siècle de silence de sa part n’augurait rien de bon. Il était des habitudes dont on ne se débarrassait pas facilement. Certaines espèces avaient un naturel tellement bien chevillé au corps que ce n'était pas au galop qu'il revenait mais à la vitesse de la lumière. En la matière, les drægans avaient la rancune tenace. Ils étaient capables de garder profil bas durant des années… et de frapper leurs ennemis au moment où ceux-ci s’y attendaient le moins. Baal était bien du genre à avoir une liste inépuisable d’ennemis.

 

            Elle avait maintenant moins d’une vie humaine pour le trouver et mettre les derniers éléments en place. Ce serait difficile, mais pas impossible. Lorsqu'elle serait endormie, Esmelia, la remplacerait en toute conscience. Petit à petit, elle comprendrait ce que Mead’ attendait d’elle, et discernerait l’importance de sa mission. Un fait que Mead’ n’avait jamais dévoilé à ses ascendantes. Esmelia trouverait le porteur de L’Occulteur de Mondes et certains de ses compagnons.

 

            À partir de là Mead’ entrevoyait plusieurs alternatives. Les chemins des possibles divergeaient. Mais quoi qu’il soit, Mead’ achèverait sa mission. Elle savait qu'ensuite, elle ne dormirait plus jamais, et retournerait auprès des siens. Sauver un monde, ses habitants, ainsi que les réfugiés d’autres systèmes solaires valait qu’elle se sacrifie. C’était peu comparé à ce qu’elle aurait pu faire… Elle avait dû faire un choix : tenter de sauver beaucoup, mais avec la certitude d’un échec, ou peu mais avec la quasi-certitude d’y parvenir. Il y avait une différence abyssale entre les deux.



26/06/2013
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