Ihriae-Au fil de l'eau...

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PART. I - Chapitre 09

- Chapitre 09

 

 

XXIème siècle. 13 janvier.

            — Qui sont ces trois-là ? demanda Esmelia.

            — Aucune idée, répondit Will. Excepté que ce sont probablement des… 

            Baal le fit taire d’un regard.

          Will avait eu l’impression d’être un gamin pris la main dans le pot de confiture. Il regarda Esmelia. Elle lui rendit son regard. Elle esquissa même un sourire.

            Baal claqua des doigts sous le nez de Will comme s’il avait autre chose à faire que partager ce bref moment de connivence avec sa nouvelle amie.

           — Celui qui tient la nagan se nomme Susanoo, déclara-t-il d’une voix basse dans laquelle perçait une dureté intentionnelle. Il est connu pour semer le chaos partout où il passe. L’autre, c’est Omoïkané. Ne vous fiez pas à son air idiot. Et elle, c’est Ame-No-Uzume.

            Esmelia supposa que la nagan devait être l’espèce de tuile brune, pas tout à fait noire, qui leur servait d’ardoise.

            — Des amis à vous ? ironisa Will.

            Baal eut un regard noir. Visiblement non.

           Esmelia observa Ame-No-Uzume. Elle avait quelque chose d’ensorceleur, d’insidieusement dangereux. Un bref instant, elle sentit comme un gouffre sous ses pieds.

            — La femme est la plus dangereuse des trois. Ce qu’elle veut, ils le veulent, et, ensemble, ils le détruisent. Ils font semblant de ne pas s'entendre pour mieux leurrer leurs adversaires, et les déstabiliser. Ils retournent alors la situation à leur avantage. Mais aujourd'hui, ça ne fonctionnera pas.

            Esmelia revint à la réalité. Elle ne s’était pas évanouie. Elle s’était juste... absentée.

            Baal et Will l’observaient. Le premier en arriva à une conclusion sans aucun doute très différente du second.

            Will se rendit compte qu’il avait gardé la bouche ouverte. Il la referma sans trouver quoi que ce soit à dire.

            — Après tout, soupira Baal après un moment de réflexion, vous pourriez m’être utile. Peut-être plus qu'une ijà'kô

            Elle jeta un coup d’œil interrogatif à Will.

            — Je crois qu’une… ijà'kô est une servante ou un animal de compagnie, ou peut-être une plante décorative, tenta-t-il d’expliquer.

            Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? s’inquiéta intérieurement Esmelia.

            Elle s’abstint néanmoins de poser la question à voix haute.

            — C’est plus ou moins ça, fit Baal avec un sourire mi-figue, mi-raisin. Et si elles deviennent trop envahissantes, je leur coupe la tête. J’applique la même punition aux concubines trop ambitieuses.

            Il avait parlé d’une voix posée, bien trop douce comparé à la lueur menaçante qui brillait au fond de son regard sombre.

            Lorsque Will se souvint que le terme pouvait aussi désigner une favorite au sein d’un harem drægan, il eut un hoquet, persuadé que la remarque de Baal n’avait rien trait d’humour.

            Baal avait déjà reporté son attention sur les membres du trio. Il les observait comme s’il craignait un mauvais coup de la part de l’un d’entre eux.

         Omoïkané tourna la tête vers lui comme s’il avait perçu son regard. Les deux adversaires s’affrontèrent du regard un court instant. Omoïkané fut finalement le premier à le détourner.

            Satisfait, Baal ne put réprimer un sourire narquois.

           Les deux autres drægans ne rendirent compte de rien. Après une âpre discussion, ils se mirent enfin mis d’accord sur la somme destinée à acquérir l’objet de leur convoitise.

            Susanoo la grava sur la nagan qu’il tendit ensuite à Ame-No-Uzume. Elle la regarda à peine et grimaça avant de la rendre négligemment à l’homme de main du négociateur. Pendant qu’il la soumettait au marchand d'esclaves, un second homme de main vint prendre la tablette de Baal.

            Le marchand d'esclaves et le négociateur comparèrent les symboles inscrits sur chacune des nagans, et se regardèrent, blêmes. Puis ils autorisèrent les deux parties à s’approcher.

             D’où elle se trouvait, Esmelia ne pouvait pas voir les tuiles brunes. Elle reporta alors son attention sur l’attitude des trois jeunes drægans.

             Baal revint vers Will et elle, le visage fermé, le regard sombre.

             Esmelia sentit sa tête tourner.

          Elle avait mis tellement d'années à le trouver. Combien de temps mettrait-elle encore si elle le perdait à nouveau ? Il n’en était pas question, pas maintenant. Du temps, elle savait qu’elle n'en avait plus.

             Elle ferma les yeux, le cœur au bord des lèvres.

            Quelque chose n'allait pas. Elle se sentait totalement vide, sans vie, sans pensée. Elle avait eu quelques absences depuis qu’elle était arrivée sur cette planète. Elles n’avaient rien à voir avec l’acclimatation à un lieu étranger. À son retour sur la Terre, elle devrait sérieusement penser à voir un médecin. Mais elle savait pertinemment qu’elle ne le ferait pas.

            Elle essaya de se concentrer à nouveau sur le trio drægan.

            Curieusement, ils n’affichaient pas la joie des vainqueurs.

            Le marchand d’esclaves montra les deux ardoises à la foule et annonça sentencieusement que Baal avait gagné l’enchère.

            De longs rubans de "Oh", "Hein" de différentes longueurs se déroulèrent à travers la foule et se perdirent dans une salve d'applaudissements.

            Le marchand se tourna vers le drægan avec le large sourire en damier qui le caractérisait.

            — Affaire réglée, lâcha Baal à mi-voix.

            Esmelia l’entendit clairement.

            Il se planta devant elle, croisa les bras en la regardant avec un sourire dont elle ne parvint pas à déterminer la signification. Était-il finalement satisfait de son acquisition ? Ou bien était-il tout simplement content d’avoir remporté l’enchère face ses adversaires ?

            Un humanoïde, bâti comme un lutteur, surgit devant l’estrade.

           Baal se retourna et lui fit un discret signe de tête. Moins d’une minute plus tard, un autre, du même modèle, grimpa les marches de l’estrade avec un petit coffre en bois sous le bras.

            Des labirés...

            Le mot lui était venu à l'esprit dès l'apparition du premier. Ils étaient plus massifs et un peu plus petits que des êtres humains, du moins si ces deux-là n'étaient pas des exceptions. Leur peau était vert-de-gris. Les labirés étaient des serviteurs et surtout des guerriers. Comment le savait-elle ? Comment pouvait-elle en avoir la certitude ? C’était sans doute une information entendue à l’AMSEVE, ou après son arrivée sur la planète. L’information traînait dans son cerveau sans qu’elle en ait eu conscience jusqu’ici.

            — On dit que les labirés sont des guerriers redoutables, dit Will. Ils donneraient leur vie pour leur maître.

            Elle n’en douta pas. 

            — Que savez-vous d'autre à leur sujet, Will ?

            — Qu'ils sont élevés, hommes comme femmes, depuis l'enfance dans le culte de la mort. Ils ne la craignent pas contrairement au déshonneur. »

            Le labiré posa le coffre sur la table du trésorier qui parut déconcerté. Il se ressaisit rapidement.

            Baal s'approcha à son tour. Une grosse clé métallique apparut dans sa main droite.

          Ces gens-là ont des vaisseaux spatiaux et ils ne connaissent pas les serrures magnétiques, ou un truc drægan qui aurait pu être plus évolué qu’une simple clé ? songea Esmelia.

            Baal se contenta de placer la clé dans la serrure, avant de les rejoindre, William et elle, laissant au vendeur le soin de la tourner lui-même pour l’ouvrir.

           Esmelia se mordit la lèvre inférieure. Les objets piégés étaient l’une des méthodes préférées des terroristes de tous bords, et sûrement de toutes les galaxies.

            Will avait lui aussi un instinct de conservation fort développé.

            — On devrait peut-être reculer… 

            Il aurait sûrement tenté une énième fois de prendre la tangente si Baal ne l'avait pas obligé à rester à ses côtés, une main ferme posée sur son épaule au moment où il amorçait son recul.

           Esmelia ravala sa salive et se rassura en pensant que l’ancien dieu n’allait pas commettre un attentat à visage découvert, et, surtout, risqué d’être blessé, voire pire en restant sur place. Il fallait être totalement fou.

             Cela dit, sous les angles que lui avait dépeints Will, les drægans ne lui apparaissaient pas très sains d’esprit.

             Le négociateur ouvrit la cassette avec d’infinies précautions comme si, lui aussi, craignait un mauvais coup de la part du drægan le plus recherché de toutes les galaxies dont il avait entendu parler.

             Il ne se passa rien de particulier.

            Le négociateur commença à compter les pièces qui se trouvaient à l’intérieur du petit coffre avec la ferme intention de prélever sa commission et de mettre les voiles le plus vite possible. L’endroit lui paraissait de moins en moins bénéfique pour les affaires.

            Lorsqu’il fut assuré que la somme intégrale de la vente se trouvait dans le coffre, le négociateur eut un signe d’assentiment en direction du marchand d'esclaves qui prit aussitôt possession de son dû, moins la part de son collègue.

             Au passage, il n’oublia pas de palper quelques pièces, et même d’en porter quelques-unes à sa bouche pour en vérifier l’authenticité.

            Baal ne se préoccupait plus d’eux. Son attention était, de nouveau, dirigée sur le trio qui se trouvait à l’autre bout de l’estrade, et dont la conversation était de plus en plus animée.

             Soudain, venu de la foule, un hurlement de femme déchira le silence impressionné de l’assistance.

             Cherchant l’origine de ce cri, Esmelia tendit le cou. Elle vit un géant en kimono noir fendre la foule à coups de sabre et se ruer dans leur direction.

             Il était vraiment très grand avec une énorme panse qui semblait rebondir au rythme de sa course. Son visage rond et replet virait à un rouge de plus en plus violent au fur et à mesure qu’il approchait de l’estrade, ce qui contrastait avec son crâne imberbe et blanc. Il donnait l’impression qu’il portait un masque. On voyait à peine ses yeux en amande tellement ils étaient petits, contrairement à ses poings qui ressemblaient à deux grosses massues.

            Un labiré aux ordres du trio sans aucun doute. Baal n’était certainement pas le seul drægan à avoir sa garde rapprochée.

            Le molosse sauta sur l’estrade avec une facilité que sa taille et son poids ne laissaient pas soupçonner. Il fonça ensuite tout droit sur Baal.

            Esmelia sentit l’effroi de Will. Il aurait été blessé, ou pire, si le drægan ne l’avait pas poussé sur le côté, tandis que lui-même s’écartait prestement de la trajectoire de son agresseur. Dans le mouvement, elle fut bousculée et se trouva hors de sa portée.

            Un bref instant, Esmelia croisa le regard de l’ancien dieu. Elle y lut tour à tour de l’inquiétude, de la colère et de la détermination.

            Il y eut soudain une série de claquements secs. Le colosse s’arrêta brusquement lorsque quelque chose le frôla. Il regarda la longue traînée sanglante sur son avant-bras. Quoi que cela puisse être, cela ne lui disait rien de bon. Son adversaire était si près qu’il aurait presque pu le toucher. Il préféra  rebroussa chemin pour se mettre à l’abri.

            Il n’y parvint pas.

            Il fut l’un des premiers à tomber lorsqu’une pluie de projectiles s’abattit sur eux.

            Ils étaient mitraillés. Ce n’était pas un tir de semonce. Les tirs étaient destinés à tuer.

            Alors qu’elle réalisait cela, Esmelia sentit du liquide lui éclabousser le visage.

            Il y eut une monstrueuse panique autour d’eux. Des personnes grimpèrent sur l’estrade pour tenter de fuir les tirs. Elles hurlaient, s’agitaient dans tous les sens, paniqués. On pouvait lire la terreur sur leur visage. Ils ignoraient ce qu’étaient des armes à feu.

            Will et elle furent bousculés, ballottés, poussés à terre. Elle s’essuya machinalement le visage, et vit que ses doigts maculés de sang. Pourtant, elle ne ressentait aucune douleur. Si elle n'avait pas été blessée, alors cela pouvait être Will ou Baal qui se trouvaient devant elle au moment où les tirs avaient commencé.

            Qui pouvait avoir des armes à feu dans un monde aussi archaïque que celui-ci ? Des envahisseurs ? D’autres drægans ? L’AMSEVE ? Doherty avait-il envoyé une équipe d’extraction ?

            D’autres colosses, des deux camps, montèrent sur l’estrade et se battirent entre eux. Des opportunistes cherchant à s’emparer des quelques bourses pleines de richesses que le marchand et le négociateur avaient abandonné, dans leur fuite, s’étaient mêlés aux combattants.

            Esmelia se fraya un chemin à coups de coudes pour rejoindre Will et s’extraire de la cohue.

Arrivée au bord de l’estrade, elle le chercha du regard. Elle aperçut alors Ame-No-Uzume.

            La dræganne marchait vers elle sans s’occuper de ce qui se passait autour d’elles. Fière et imperturbable malgré les obstacles, elle avançait inéluctablement vers sa proie.

             Une nouvelle salve éparpilla les combattants hors de l’estrade.

          N’y restait plus qu’Ame-No-Uzume. L’ancienne déesse s’était arrêtée en plein milieu de la scène et affichait une expression de pur étonnement. Elle baissa la tête sur sa poitrine.

            Esmelia suivit son mouvement et vit une tache rouge s’épanouir telle une fleur, en accéléré, sur son kimono rose pâle.

            Ame-No-Uzume s’écroula sur les genoux, avant de glisser au sol sur le côté. Elle eut l’air d’une jeune fille endormie à même le sol.

            Esmelia entrevit clairement une goutte de sang perler entre ses lèvres, tandis que de l’une de ses narines s’écoulait un liquide blanc et épais qui se mêla au sang et se répandit sur le plancher de l’estrade.

            Susanoo et Omoïkané tentèrent de se précipiter vers elle, mais les balles qui pleuvaient autour d’eux les en empêchèrent.

           Esmelia secoua sa tête qui lui faisait un mal de chien. Elle tourna sur elle-même en titubant. Il fallait qu’elle retrouve Baal, ou Will car lui seul pouvait l'aider si elle perdait à nouveau le renégat... Une fois qu’elle les aurait repérés, elle ne devrait surtout plus le, ou les, perdre de vue. De toutes les façons, les destins de ces deux hommes étaient liés. Elle ignorait en quoi, et comment elle le savait, mais aussi certaine que sa tête la faisait horriblement souffrir en cet instant, elle en était persuadée.

            Quelqu’un lui cria dans les oreilles. Elle ne parvint pas à comprendre. Elle baissa légèrement les yeux. Un des molosses de Baal se tenait devant elle. Effrayée autant que surprise, elle recula et s’emmêla les pieds dans ses jupons. Elle perdit l’équilibre et tomba en arrière, dans le vide.

            Le labiré lui agrippa le poignet et la tira vivement vers lui. Sans dire un mot, il la souleva et la balança sur son épaule comme si elle n’était rien de plus qu’un sac de farine ou de graines.

            Malgré sa charge, il était décidé à quitter les lieux au pas de course.

          En redressant la tête, elle vit que Baal les suivait, entouré d’autres de ses labirés. Il tenait William MacAsgaill par le col. Loin de s’en servir comme bouclier, il cherchait à l’entraîner hors du champ de tirs.

            Elle remarqua la tache brune suintant sur l’épaule gauche du drægan et comprit qu’une des balles l’avait atteint. Le sang qu’elle avait essuyé sur son visage, quelques instants plus tôt, était celui du drægan.

            William, lui, ne semblait pas avoir été blessé. Il regardait autour de lui à la fois troublé, désespéré et sans doute effrayé par le spectacle qui s’offrait à ses yeux. Où qu’il les pose, il voyait un blessé ou un mort. Il s’inquiétait aussi pour elle. Au moins, il ne paniquait pas, c’était déjà cela. La peur n’arrangeait rien. Bien au contraire.

            Un mouvement, derrière lui, attira l’attention d’Esmelia. Elle entrevit Susanoo qui se trouvait encore sur l’estrade, près du corps d’Ame-No-Uzume.

           Lorsqu’il vit Baal, son visage se transforma en masque de haine. Il sortit une lourde épée du fourreau qu’il portait dans son dos. Il n’eut que quelques pas à faire pour bondir hors de l’estrade. Puis, il se fraya un chemin, vers eux, à travers la foule paniquée. Bientôt, seuls quelques mètres le séparèrent d’eux. Il les rattrapait sans s’occuper des tirs autour de lui, bousculant sans ménagement, ou fauchant de son épée, tous ceux qui se trouvaient sur sa route.

Elle était effrayée par l’expression enragée de son visage.

            Baal l’avait senti plus qu’il ne l’avait vu. Il aboya un ordre à l’un de ses gardes en lui confiant son prisonnier. L’ancien dieu se retourna au moment où Susanoo arrivait sur lui.

             Le labiré qui avait emporté Esmelia la reposa au sol. Il était visiblement inquiet pour son maître.

            Elle l’était aussi. Pour autant qu’elle puisse en juger, Baal avait l’air très calme. Elle ne percevait pas la moindre tension dans son esprit, pas plus que dans ses gestes. Il attendait simplement que son ennemi arrive jusqu’à lui.

            Autour d’eux, les gens couraient encore dans tous les sens en criant et en les bousculant, e, trébuchant parfois sur des corps inertes. Un court instant, Baal et son adversaire disparurent de leur vue, cachés par une charrette de fourrage qui manqua de se renverser. Son conducteur cherchait visiblement autant à se mettre à l’abri qu’à protéger ses biens. 

            Les tirs meurtriers cessèrent aussi soudainement qu’ils avaient commencé.

            Le charretier réussit à dégager son véhicule après une dangereuse embardée.

            Esmelia et le labiré virent de nouveau les deux adversaires.

            Baal était parvenu à désarmer son adversaire. Elle ignorait comment, mais, malgré sa blessure, c’était lui qui avait l’épée de Susanoo entre les mains.

           Sonné, ce dernier se jeta pourtant sur son adversaire. Savait-il qu'il n'avait aucune chance ? Baal mania la lourde épée avec facilité déconcertante et faucha l'air d'un geste net et précis. Susanoo porta la main à sa gorge, l’air furieux. Il recula vers l’estrade. Son dos en heurta le rebord.

            Esmelia vit alors sa tête basculer en arrière, se détacher de ses épaules et rouler sur les planches jusqu’à Omoïkané agenouillé près d’Ame-No-Uzume.

           Voyant la tête arriver vers lui et reconnaissant dans le même temps celle de son compagnon, épouvanté, Omoïkané bascula en arrière. Son regard croisa celui de Baal.

            Celui-ci essuya la lame sur les vêtements du défunt, puis glissa sans précipitation l’épée dans le fourreau qu’il avait pris sur le corps de Susanoo.

D’où elle était, Esmelia sentit des courants abyssaux se déchaîner entre les deux hommes. L’un se demandant s’il devait couper la dernière tête du trio, l’autre s’il allait mourir ici et maintenant.

            Finalement, Baal tourna les talons sans plus s’occuper du survivant.

            Il y avait un défi évident dans ce geste. Un défi qu’il lançait à Omoïkané : s’il voulait la vengeance, il lui faudrait venir la chercher.

 

Aujourd’hui, XXIème siècle. 11 novembre. État du Nevada...

            Cet épisode lui sembla terriblement lointain alors qu’il n’avait eu lieu que quelques mois plus tôt...              

            Esmelia sentit un frémissement dans l’air, une présence.

            Une ombre la surplomba. Will venait de la rejoindre. Il s’installa à côté d’elle, apportant une discrète odeur d’after-shave à flagrance de fougère avec une note de miel. Il portait un pantalon noir, pull noir, veste noire et bonnet noir. Ces vêtements sombres lui donnaient un air mystérieux et faisaient ressortir ses yeux bleus étincelants comme des étoiles. C’était agréable de se plonger dans les yeux de quelqu’un qui n’avait vraiment rien de mauvais en lui. Rien de ce qu’il faisait ou disait n’était calculé pour blesser quelqu’un.

            Plus encore. Tout ce qu’il faisait, il le faisait autant avec cœur. Il aurait pu refuser d’extraire le projectile que Baal avait reçu dans l’épaule, ou négocier sa liberté contre ses soins. Même aujourd’hui, il aurait pu refuser de l’aider à libérer Baal de sa prison.

            Non.

            Grand bien lui en ferait car lorsque viendraient les jours obscurs, les jours de la mort, de la désolation et de la trahison, elle ne pourrait plus l’aider. Mais elle avait confiance en Baal. Il protégerait Will bien mieux qu’elle ne saurait le faire. Il le guiderait si c’était nécessaire.

Les deux hommes auraient autant besoin de l’un et de l’autre dans un avenir proche, et elle devait veiller à ce qu’ils restent en vie jusqu’à ce qu’ils comprennent leur rôle dans l’histoire.

            Ce ne serait sûrement pas très difficile avec Will. Il agissait sans demander quoi que ce soit en retour, et sans rechigner. C’était tout cela qui faisait son charme. Sans lui, sans le réconfort et le soutien qu’il lui apportait, comment elle aurait pu survivre jusqu’à aujourd’hui ?

            En ce qui concernait Baal, ce serait une autre histoire. De simples paroles ne suffiraient pas à le convaincre. Il lui faudrait voir pour comprendre, et accepter.

            Ils devraient aussi voir, l’un et l’autre, ce qu’elle était vraiment.

            Elle ignorait combien de temps il lui faudrait, combien de temps elle survivrait aux monstres. Elle parvenait de plus en plus difficilement à faire taire celui qui avait grandi en elle durant ces neuf derniers mois, et grondait de plus en plus violemment.

            Elle n’en avait jamais parlé Will. Il aurait fallu lui expliquer que la personne qu’il connaissait et aimait aujourd’hui allait bientôt disparaître.

            En fait, elle ignorait ce qui se passerait vraiment, mais elle savait qu’il y avait des choses auxquelles elle devrait faire face seule. Elle savait aussi qu’il en souffrirait car elle en souffrait déjà, elle aussi, profondément.

            Cependant, elle ne pouvait pas se le permettre.

            Elle devait se concentrer sur sa mission, pas sur des choses dont elle redoutait l’issue, à tort ou à raison.



16/11/2016
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