Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

PART. I - Chapitre 06

- Chapitre 06 -

 

 

Septembre 1968.

            Songin éclata de rire. L'histoire de Nayi était vraiment excellente. Siah avait l'air d'apprécier elle aussi. La jeune femme était toujours bon public lorsqu'il s'agissait de Nayi. Heureusement, elle n'intéressait pas Nayi. Du moins, il le supposait puisqu'elle passait beaucoup de temps avec Taisne. Cela semblait sérieux entre eux. Les parents de Siah avaient invité le jeune homme à partager leur déjeuner dominical. Cela signifiait qu'ils acceptaient que leur fille et lui se fréquentent... Cela ne le réjouissait pas du tout. Si, au moins, il pouvait trouver le moyen de lui dire qu'il l'aimait depuis leur toute première rencontre... Bien avant que Taisne n'apparaisse dans leur univers totalement coupé du monde extérieur et de ses interactions nocives.

            Taisne était avec les autres, à la récolte. L'automne approchait et la moisson touchait à sa fin. La paille était ficelée et les bottes entassées dans l'un des quatre bâtiments situés au centre du village communautaire. Une partie du grain était stockée au nouveau moulin, l'autre dans les silos, pour l'hiver. Ils travaillaient toujours à l'ancienne. Tout le travail avait été fait à la main. Pas question d'utiliser ces monstres vrombissants qui avaient remplacé les chevaux et les bœufs à la fin de la guerre et qui sillonnaient désormais les campagnes belges. C'était encore une règle. Les chevaux lourds tiraient la charrette déjà pleine à ras-bord. Ils le feraient encore durant des années... Une autre, prête à être remplie, la suivait. Il y devait y avoir une soixantaine de personnes en activité, hommes, femmes et enfants. Pratiquement toute la Communauté. Normal, c'était le dernier champ. On gardait celui qui était le plus proche du village pour les derniers jours de moisson.

            La récolte avait été difficile et longue à cause de la chaleur inhabituelle cette année. Ils auraient été plus vite avec un tracteur. Mais c'était interdit. Ils avaient choisi de vivre en dehors du temps et refusaient tout ce qui allait à l'encontre de leurs convictions. L'avantage, c'était qu'ils pouvaient désormais acquérir des charrettes à bœufs pour une bouchée de pain depuis que les agriculteurs du pays, et ceux des pays voisins s'étaient mis à l'agriculture moderne.

            Joast avait édicté les règles de leur communauté. Il en était le créateur. D'après lui, le travail faisait partie de la vie. Un homme sans travail était beaucoup plus malheureux qu'un homme qui travaillait très durement. Le travail permettait de subvenir à ses propres besoins et à ceux de la Communauté. Plus il était difficile, plus il permettait d'apprécier les bons moments de la vie, répétait Joast. Il avait raison. Il y avait vraiment de bons moments... comme celui qu'il vivait en ce moment... tout près de Siah... presqu'à la toucher...

            La Communauté avait sa propre école, son église. Du moins, si l'on pouvait parler d'église à propos d'une sorte de temple à ciel ouvert et d'une religion qui vénérait une étoile que l'on ne pouvait pas voir, nommée Seïntoka. Comme à l'école, on y parlait une langue propre à la communauté. Ce qui ne les empêchait pas d'apprendre aussi le français, l'allemand et l'anglais. Joast disait qu'il valait mieux savoir parler plusieurs langues en ce monde. Lui, il en parlait beaucoup. La Communauté avait aussi ses fêtes, comme celle de ce soir. La moisson se terminerait en fin de journée, et une grande fête réunirait tous les membres de la Communauté. Elle durerait une partie de la nuit. Ils allaient pouvoir s'amuser après ces nombreuses et longues journées de labeur. Si au moins cela lui donnait le courage de parler à Siah à un moment où ils ne seraient que tous les deux, sans ses frères, sans Nayi, et surtout sans Taisne.

            Parce qu'il était son meilleur ami, Nayi savait qu'il avait un faible pour Siah. Il s'employait à  tout faire pour qu'il lui avoue ses sentiments. Mais il avait un gros défaut : il ne savait pas quand il fallait les laisser seuls. De toutes les façons, Siah n'avait pas le droit de rester seule avec un garçon. Mais avec deux, c'était possible. C’était une des règles bizarres du fameux Livre des Lois. Certains l'appelaient discrètement Le Livre de Joast, car il en était le principal auteur. Peut-être l'unique. Il n'était pas évident que quelqu'un d'autre ait eu le droit d'édicter la moindre des règles de la Communauté. Nayi et lui avaient du mal à accepter certaines de ces règles. Ils en parlaient entre eux, mais jamais ils ne s'étaient senti le droit d'exprimer leurs doutes tout haut à qui que ce soit. C'était ce qui les avait rapprochés. Mais ce n'était pas l'unique sujet qui les liait, ni le principal. Ils étaient comme deux frères.

            Siah, Nayi et lui avaient une heure de pause pour déjeuner et se reposer un peu. Il devait encore leur rester une vingtaine de minutes pour en profiter. Ensuite, ils retourneraient au travail. Ils n'avaient pas suivi ceux de leur groupe qui étaient partis se baigner à la rivière, dans la forêt. Ils avaient préféré la fraîcheur ombragée de sa lisière et les bonnes histoires de Nayi. Sa dernière histoire concernait la vieille Iethe persuadée que les russes l'espionnaient. D'après elle, "Les Rouges" avaient posé un micro dans le cabinet d'aisances qui se trouvait au fond de son jardin et elle n'en démordait pas depuis le jour où elle y avait entendu des voix qui parlaient dans une langue qu'elle ne connaissait pas. Mais elle jurait que c'était du russe. Elle avait été tellement surprise qu'elle en avait perdu son dentier... Elle avait demandé de l'aide à ses voisins, parmi lesquels Joast qui l'avait réprimandée pour avoir conservé un objet moderne, interdit par le Livre des Lois...

            Ils avaient bien rigolé de cette histoire. Il se demandait si la sienne serait aussi bonne. Il n'avait pas le talent de conteur de Nayi.

            — Il y a un peu moins d'une semaine... Je rentrais chez moi, après mon travail au champ de La Donne. Alors que je traversais la forêt...

            D'un vague geste, il montra la forêt qui se trouvait derrière ses deux camarades.

            — J'ai entendu des bruits... des bruits très étranges. Zimm bing, zimm bing, Tonk... Zimm bing bing...

            Il le répéta plusieurs fois pour que cela s'imprime dans leur esprit.

            — C'est un drôle de bruit, confirma Nayi.

            — Je ne connais rien qui produise ce genre de bruit, ajouta Siah. On dirait un son venu d'ailleurs... De l'espace, peut-être...

            Il trouvait cela absurde. L'espace n'était que silence.

            Mais l'intérêt de Siah était un encouragement. Nayi le lui confirma d'un discret clin d'œil. Cela aurait pu être le moment d'embrayer sur quelque chose de plus personnel. Au lieu de cela, il poursuivit son histoire comme si elle n'avait rien dit.

            — Ce n'était pas le bruit le plus... bizarre... Pas seulement...

            Nayi leva les yeux au ciel. Il retint un soupir de découragement.

            Évidemment, il avait bien compris : il venait de rater une occasion. Nayi n'avait pas besoin d'insister en fronçant les yeux.

            Prenant sur lui, il poursuivit :

            — Non, le plus étrange, c'était ce rectangle d'eau en plein milieu de la forêt... J'ai failli tomber dedans.

            Siah eut un rire moqueur.

            — Cela n'a rien d'étrange un trou d'eau dans la forêt.

          — Sauf que celui-là, je ne l'avais encore jamais vu. On connaît tous très bien la forêt, et je suis certain de ne l'avoir jamais vu. Je l'ai cherché le lendemain... et les jours suivants jusqu'à hier soir... et j'ai fini par le retrouver parce que le bruit était plus fort... durant une dizaine de minutes peut-être. Après, le silence est revenu... Comme je ne pouvais pas rester plus longtemps, j'ai mis des repères pour le retrouver facilement. Pourtant, ce matin, ils avaient tous disparu...

            — Peut-être que quelqu'un a trouvé cela plus bizarre que ton trou d'eau au milieu de la forêt et les a retirés, suggéra Siah avec sérieux.

            Il secoua la tête. Cette explication ne lui semblait pas du tout plausible.

            — Ce n'était pas un trou d'eau d'ordinaire... comme je l'ai déjà dit. Chaque côté opposé était de la même longueur. Les rebords étaient bombés, avec exactement la même inclinaison, et l'herbe était coupée à même hauteur. Exactement à même hauteur sur tout le pourtour. J'en suis certain... On aurait dit que c'était quelque chose qui avait été enterré, et la mousse, l'herbe l'auraient recouvert avec le temps.

            — C'est quoi ça ?

            Nayi n'avait pas cessé de regarder le ciel en fronçant les yeux. Qu'est-ce qui lui prenait ? Cherchait-il à saboter son histoire ? Il n'était pas bon conteur, mais quand même ce n'était pas vraiment le moment de faire le malin. Pourtant quelque chose dans l'expression de Nayi l'incita à lever la tête lui aussi en direction du ciel. Un magnifique ciel bleu sans nuage, avec un point noir qui grossissait à vue d'œil et se dirigeait...

            — On dirait un shirim, souffla Siah, incrédule. 

            — Un quoi ?

            Elle sembla ne pas l'entendre et ajouta aussitôt, d'une voix sans expression :

            — Ça tombe sur nous. 

         Il lui fallut quelques secondes pour rassembler ses idées. Elle avait raison. Le point noir grossissait à vue d'œil. Il ressemblait de plus en plus furieusement à un sous-marin tombant tête la première sur eux. Il n'avait jamais vu de sous-marin en vrai, seulement des illustrations dans de vieilles revues datant de la guerre. Mais là, ce n'était pas du tout l'idée qu'il se faisait d'un sous-marin. Les sous-marins n'étaient pas supposés voler, encore moins piquer en direction de la Terre, et précisément sur un coin perdu de la Belgique. Une bombe, alors ? Personne ne pouvait construire des bombes de cette taille-là... Aucun avion ne serait capable de les transporter. Un shirim ? C'était quoi un shirim ? Il aurait bien aimé le demander à Siah mais elle courait en direction des charrettes en criant quelque chose dans la langue de leur communauté. Quelque chose qu'il ne parvint pas à entendre à cause du sifflement dans ses oreilles.

            Il leva la tête vers le monstre d'un noir d'encre... Une idée bizarre lui vint soudain à l'esprit... Cette chose n'était pas de conception humaine. Elle venait de l'espace... Non, c'était impossible. N'importe quel objet provenant de l'espace se serait enflammé en entrant dans l'atmosphère terrestre. C'était ce que le professeur Tuong affirmait quand il soutenait que tout ce l'homme  envoyait dans le ciel et au-delà finirait par retomber. Tuong était fondamentalement convaincu que cela annonçait l'extinction prochaine de l'homme. Comme pour les dinosaures en leur temps. Si ce n'était pas le choc, les poussières et les cendres saturant l'air, alors ce serait les radiations qui tueraient les hommes et tout ce qui vivait sur la planète.

            Comme Joast, le professeur Tuong détestait le progrès. Il disait que ce n'était que de la science sans conscience entre les mains de créatures qui n'étaient encore que des enfants. Ils n'avaient pas créé la Communauté seulement pour fuir un monde qui avait inventé la bombe atomique et quelques autres atrocités du même genre. Ils refusaient d'y participer, d'en être les marionnettes. Pour les adultes, tout ce qui venait du monde extérieur était désormais banni jusqu'au moindre souvenir, jusqu'au nom qui le désignait... C'était sans doute pour cela qu'ils avaient inventé leur propre langage. Ils s'étaient volontairement extraits d'un monde qui ne les comprenait pas pour en créer un autre... Mais quelque chose allait y faire une intrusion bien plus terrible que tout ce qu'ils auraient pu imaginer.

            Le bruit devenait de plus en plus insoutenable. Puis il disparut brutalement quelques instants pour être remplacé par d'autres plus terribles encore. Plus tard, il s'en souviendrait comme si cette chose avait réussi à percer l'écorce de la Terre pour pénétrer dans ses entrailles. Presque aussitôt, il y eut la déflagration et le souffle qui les soulevèrent du sol, très haut. Il n'arrivait plus à voir Siah... Il chercha Nayi, en vain. En fait, il ne pouvait plus rien voir à cause de la poussière et de la terre qui avait été soulevées... et de la fumée. Une fumée tellement âcre qu'elle semblait lui brûler la peau, la chair, les poumons... Il se rendit compte que lui non plus ne touchait plus le sol...

            Il retomba lourdement comme les milliards de débris autour de lui... Tout ce qui tenait debout, vivait quelques instants plus tôt avait été transformé, arraché, broyé... Il suffoqua, toussa, cracha... Il eut envie de vomir, mais rien ne vint. Il ne ressentit que la douleur partout dans son corps, le sang dans sa bouche et la chair brûlée.

            À peine conscient, il regarda en direction du village... Il ne voyait plus les charrettes, ni ses compagnons, ni Siah et Nayi... La forme noire, au-delà des débris et de la fumée, occupait son champ de vision. La chose était tombée sur ses compagnons... ses amis... sa famille... et le choc avait tout détruit. Du village, il ne restait que des ruines... La chose, sombre, oblongue et monstrueusement grande émit une longue plainte grinçante, et bascula sur le côté, écrasant ce qui restait du village sous son poids... Il perdit conscience lorsque ce second choc le souleva du sol à nouveau...

 

XXIème siècle. 09 mars.

            Paul Ryan referma le dossier. C’était un épais dossier qui, en plus de ce "témoignage" contenait des photos, des dessins, des notes manuscrites, d’autres imprimées par d’antiques machines. S'il avait lu ça une dizaine d’années plus tôt, il en aurait sûrement rigolé, mais aujourd’hui, il ne savait pas comment le prendre. S’il s’agissait d’une mystification, alors elle était bien mieux construite que la plupart de celles qu’il avait pu démonter jusqu’à ce jour. En la lisant, il avait été entraîné dans cette histoire comme s’il s’était retrouvé parmi ces gens, Songin, Nayi, Siah. C'était comme s’il avait vu de ses propres yeux cette chose, ce Léviathan, tomber du ciel. Si cette une histoire était vraie, peu de personnes devaient être au courant.

            Pourtant, connaître les secrets de ce monde, et plus encore ceux des gens qui y tenaient un rôle important, avait longtemps été son job. Un job qui lui avait rapporté pas mal d'argent et offert quelques bonnes montées d'adrénaline. Certains secrets étaient mieux gardés que la Maison Blanche. Mais aucun ne lui avait résisté... Un paradoxe pour quelqu'un qui ne connaissait pas les secrets de son propre père. Était-ce en réaction aux silences de son paternel, de sa "double vie", qu’il avait choisi cette voie ? En tous les cas, c’était aussi ce qui l’avait définitivement fâché avec Max. Ça et les moyens dont il usait pour obtenir ces secrets ? Pourtant, dans ce domaine, Max restait son meilleur professeur.

            Max était quelqu’un de méticuleux. Il ne laissait jamais rien passer. Physiquement, le père et le fils se ressemblaient : à peu près la même taille, même si avec l’âge Max était devenu plus trapu. Ils avaient cette même blondeur, ce même regard bleu azur, et ce même sourire franc dont personne ne se méfiait au premier abord. Mais la liste des ressemblances s’arrêtait là. Max était un militaire dans l’âme et dans le cœur, un ranger. Lui, il détestait tout ce qui avait un rapport avec l’armée et tout ce qui pouvait lui mettre un fil à la patte. Son unique engagement, à l'époque, c’était auprès d’une OMG écologiste. Il œuvrait encore pour elle, de temps à autres. Parfois, hors du terrain, lorsqu’il s’agissait de militer contre l’installation d’une plate-forme pétrolière ou contre la déforestation d’une région normalement protégée, ou encore lorsqu’il s’agissait de protéger telle ou telle espèce animale en danger. Souvent sur le terrain, il hésitait rarement à participer à des chasses ou à des pêches dont l’enjeu était de capturer un maximum d’animaux – Loups, ours blancs, requins ou autres – pour les répertorier dans une base de données internationales. On en profitait pour leur poser une sorte balise de reconnaissance et de localisation avant de les relâcher dans leur milieu naturel. Il le faisait autant pour la protection des espèces que pour les montées d’adrénaline que cela lui procure. Il était accro à l’adrénaline. C’était pour cela qu’il pratiquait des sports extrêmes de toutes sortes. Il montait d’ailleurs régulièrement des projets avec des équipementiers sportifs. Il voulait sans cesse repousser ses propres limites. 

            Max était du genre réfléchi, lui plutôt le type qui fonçait dans le tas. Il avait toujours eu ce besoin d’émotions fortes comme si cela devait prouver qu’il était bien vivant, et non l’un de ces automates effectuant jour après jour les mêmes gestes, du lever au coucher. Il n’était pas fait pour une vie métro-boulot-dodo, se marier, avoir une famille tranquille, un travail de bureau, une grande maison, une voiture ou deux… Sauf si c’était des voitures de collection, et des sportives. Il en avait déjà cinq. La seule concession à ses règles de vie, finalement, c'était son fils. Un fils qui avait fait de lui un père responsable, et pour rien au monde il ne l’abandonnerait. Ce fils l’avait rendu plus sage dans ses actes. Ses exploits étaient toujours méticuleusement préparés. Il ne laissait aucune place au hasard ou au danger.

            Il prit un second dossier dans un des cartons posés à même le sol. Il se trouvait parmi les dossiers des années dix-neuf-cent-quatre-vingt-dix. Ils étaient classés par ordre chronologique, mais celui-ci était plus ancien. D’après les photos qu’il contenait, il avait sans doute été constitué à la fin des années cinquante ou au début des années soixante. Ce n’était pas le genre de Max d'être désordonné. Qu’avait-il donc de particulier ce dossier ?

            Max avait fait son bureau secret d’un bunker enterré dans une réserve naturelle. Il y avait des dizaines d'autres cartons rangés sur des étagères d’atelier. Vu la quantité, et le temps qu’il avait dû y passer, ce n’était pas juste une marotte. Cela ne lui était pas non plus venu sur le tard, et cela semblait même être de famille. Il avait trouvé les notes d’un certain Henry Ryan. Il ne connaissait rien de la famille de son père, mais il y avait fort à parier qu'il s'agissait du père ou d'un frère de son père…

            Ce n’était pas le travail de toute une vie, mais de plusieurs. Max avait été jusqu’à se rendre dans un asile psychiatrique, dans une ville perdue de Sibérie. Il y avait interrogé le seul survivant d’une catastrophe sans nom qui avait eu lieu en Belgique quelques années après la guerre. Max avait tout consigné par écrit. Agrafé aux feuillets, il y avait un article de journal daté du lendemain de l’événement. Il parlait de la découverte d'un chargement de bombes non désamorcées, reliquat de la guerre, par des locaux. Il aurait été abandonné par l'armée allemande alors en pleine débâcle. À la suite d’une mauvaise manipulation, elles avaient explosé. Il y avait eu des dégâts considérables sur un rayon de plusieurs kilomètres. Tout un village avait été détruit. Les autorités en charge de l'accident avaient dénombré cent-deux victimes... dont un seul survivant.

            Ce jour de septembre 1968, la déflagration avait été ressentie jusqu'aux villes les plus proches, pourtant situées à une dizaine de kilomètres du lieu de l'explosion : impact sonore, tremblement de terre, vitres brisées, coupures d'eau et d'électricité, et quelques blessés.

           Cette histoire de bombes qui auraient accidentellement explosé était un écran de fumée que Max avait tenté de dissiper de toute évidence. Paul ne pouvait oublier la photo de l’unique témoin, cet homme dont il venait de lire le récit. L'image s’était imprimée dans son esprit et y resterait probablement très longtemps. Elle montrait un homme assis dans un fauteuil roulant. L’homme portait une simple blouse blanche qui le faisait paraître décharné. Les manches courtes laissaient voir ses bras nus, brûlés, comme son visage et ses jambes, comme tout le reste de son corps sans doute. Il semblait n’avoir plus de nez, ni d’oreilles. Sa bouche n’était plus qu’un trou béant. En fait, il était plus ou moins le portrait de Voldemort dans les films Harry Potter. Mais cet homme était réel, ou l'avait été. Ce qu'il avait vécu dépassait l'entendement. À un point tel qu'il avait peut-être travesti une partie de la vérité pour la rendre plus supportable. Par deux fois au moins, il avait vaincu la Mort : le jour de la catastrophe, et les semaines, les mois, les années qui avaient suivi et durant lesquelles il avait dû lutter contre d'inimaginables souffrances. Paul se demanda ce que pouvait bien valoir une pierre philosophale pour un homme qui n'en avait presque plus l'apparence et que l'on avait caché aux yeux du monde dans l'un des endroits les plus hostiles de la planète. Enfin, l’homme n’avait plus de pieds et ses mains ressemblaient à des pinces de crabe… à cause de la chaleur très intense produite par l'explosion, probablement…

            Compte-tenu de ce qu'il venait de lire, il ne voyait que cette explication. Il ne voulait pas imaginer les souffrances de cet homme. Il était naturellement trop enclin à l'empathie. Pour s'en préserver, il devait garder une certaine distance. Ce qui l’étonnait vraiment, c’était qu'un citoyen belge se soit retrouvé enfermé dans un asile sibérien. Ce qui l’étonnait encore plus, c’était que le témoignage qu’il avait lu n’était pas celui d’un cinglé. Plus surprenant enfin, Max était allé là-bas, en plein milieu des années soixante-dix, au risque de sa liberté, voire de sa vie, pour recueillir le témoignage de cet homme.

            Il se décida à ouvrir le second dossier qu'il tenait entre ses mains. Il était assez épais. Plus que le précédent. Comme le précédent, il contenait aussi des articles de journaux, des rapports tapés à la machine à écrire, des notes écrites de la main de son père, probablement, et des photographies. Il tourna les premières pages sans grand intérêt. Lorsqu’il arriva à la quatrième, son cœur se souleva. Une photo, en noir et blanc prise dans un club… Sûrement dans les années cinquante. Une pièce de son propre passé… de celui de son père. C’était une photo de paparazzi, plutôt bien prise. Elle montrait une femme aux cheveux courts, blonde, taille moyenne et mince. Elle portait une tenue de scène qui ne laissait pas beaucoup de place à l’imagination. Pas plus que ses relations probables avec l’un, ou plusieurs, de ces hommes qui posaient avec elle sur la photo. Ils étaient quatre et devaient avoir entre vingt-cinq et trente-cinq ans environ. Deux d’entre eux la collaient littéralement, un bras autour de sa taille. Un geste de camaraderie aujourd’hui, dont la signification était toute autre à l’époque.

            La photographie suivante montrait la même jeune femme, mince, vêtue d’un tailleur clair. Elle était maquillée juste ce qu’il fallait afin de passer pour une petite dactylo de Province. Ce qu’elle avait pu être à l’origine. Pourtant la photo était postérieure à la précédente. La première était datée de mai 1963, la deuxième de novembre 1963. Impossible de savoir où celle-ci avait été prise. Le cadre était serré et le fond gris laissait supposer qu’elle se trouvait dans un bureau. Sur cette photo, la jeune femme dégageait une impression de douceur, et même de timidité. Son regard, pourtant, n’avait rien de celui d’une biche effarouchée. Au contraire, Paul avait toujours eu le sentiment qu’il y avait de la détermination. Il connaissait bien cette photo pour l’avoir vue, lorsqu’il était enfant, dans les affaires de son père. Il ne s’en séparait que très rarement… Il n’avait pas besoin de chercher dans le reste du dossier l’identité de cette fille, ni même ce qu’elle était devenue. Sur la photo, elle devait avoir dix-sept ans... et il n'avait jamais pu l'oublier.

            Elle s’appelait Marie-Louise Dickson. C’était une call-girl vivant à Washington DC au début des années soixante. Elle avait brusquement disparu de la circulation en novembre dix-neuf-cent-soixante-trois, quelques jours avant l’assassinat de Kennedy. Non qu’il y ait une relation entre les deux affaires. Il parcourut rapidement le dossier par acquis de conscience, mais il n'en trouva pas au premier regard. Hormis le fait qu’elle ressemblait vaguement à Marilyn Monroe. L'assassinat du Président des États-Unis avait occulté la disparition de Dickson, ainsi que les décès accidentels de trois des hommes se trouvant sur la photographie. Tous les trois étaient morts la même année, entre juin et octobre. Max avait apposé des notes derrière la photo, derrière chacun des hommes, tous des scientifiques. Jacob Ethel était décédé dans un accident de voiture, Winter Haaksen était mort dans le crash en mer de l’avion qui le ramenait dans le nord de l’Europe, Joseph Brightman avait été renversé par une voiture, non retrouvée, alors qu’il traversait une route. Enfin, Aidan Curtis avait disparu sans laisser de traces, avec femme et enfants. Toutes les personnes, sur la photo de groupe, étaient donc mortes ou disparues. Paul n’avait jamais cru aux coïncidences. Max non plus apparemment.

            D’autant que l’histoire ne s’arrêtait pas là. 

          En dix-neuf-cent-quatre-vingt-sept, les restes d’un corps humain avaient été retrouvés dans la cave d’une vieille maison de la banlieue de New York lorsque ses nouveaux propriétaires avaient voulu effectuer quelques travaux. La police avait découvert que, parmi les précédents propriétaires figuraient Thomas et Louise Dickson, les parents de la jeune Marie-Louise. Ils étaient décédés quelques mois avant la disparition de leur fille. Quelques semaines après, la jeune fille, sans autre possession que cette maison, s’était retrouvée à Washington à danser dans un cabaret. Elle avait mis peu de temps à accéder au statut de call-girl. Elle avait même atteint le sommet. Il fallait croire que la jeune fille n’était pas totalement sans ressources. Ou prête à tout pour protéger et conserver le seul bien légué par ses parents. La maison avait été vendue après la disparition de Marie-Louise et aucun des propriétaires qui s’y étaient succédé, n’avaient eu la moindre idée de ce que pouvait cacher la dalle de son sous-sol, jusqu'aux derniers... Le corps retrouvé avait été identifié comme étant celui de Marie-Louise. La pauvre fille reposait depuis plus de cinquante ans dans les fondations de la  maison qui l'avait vue naître, grandir et, peut-être, mourir. C'était la cachette idéale pour son assassin. À l’époque, si la police avait fouillé la bâtisse, elle ne s'était pas inquiétée outre mesure d'une dalle récemment construite au sous-sol.

            Le dossier concernant le meurtre de Marie-Louise Dickson avait atterri, l’année de la découverte de son corps, sur le bureau d’un inspecteur de police en pleine ascension professionnelle : l’inspecteur Maxwell Ryan. Il était alors l’époux d’une infirmière, et le père d’un petit garçon de sept ans. Lui et son collègue, un vieux briscard nommé Philip Austin, avaient la réputation d’être des agents particulièrement tenaces. Ils ne lâchaient jamais une affaire sans l’avoir résolue. Celle-là leur avait beaucoup coûté à tous les deux. Paul avait entendu dire que Philip avait sombré dans l’alcool. Pour Max, cela avait d’abord été ses relations avec son épouse qui s’étaient détériorées. Cela avait abouti à la fin de son mariage et à son éloignement du foyer familial. Puis, cela lui avait détruit sa carrière professionnelle. Paul n’avait plus revu son père après cela. Tout juste avait-il appris par hasard qu’il avait réintégré l’armée, mais sans en être bien certain.

            Il avait grandi sans Max. Sa mère s’était remariée quelques années plus tard et Max avait fini par disparaître de ses souvenirs… Du moins, il avait fait comme si. Toutefois, Paul était le premier à reconnaître que les apparences qu’il laissait voir, à l’instar de son père, étaient trompeuses.

            Au moins, il avait retenu la leçon, et il n’était pas devenu ce genre de père. Son fils, Leo savait exactement ce qu’il faisait, et tout le temps libre qu’il avait, il le lui consacrait. Lorsqu’il voyageait d’un continent à l’autre, pour accomplir ses exploits sportifs,  Leo l’accompagnait souvent. Rares étaient les longues périodes durant lesquelles ils étaient séparés. Son enfant était un don du ciel. Jusqu’à sa naissance, il ignorait qu’on pouvait autant aimer. Si les choses avaient été légèrement différentes, il aurait pu ne jamais le connaître, ni même savoir qu’il avait un fils. Cela lui semblait impossible à imaginer, et même insupportable.

            Jenny, sa mère n’avait été qu’une conquête de quelques semaines parmi d’autres au cours d’une période d’inconscience qu’il ne tenait pas particulièrement à revivre. Mais il ne la regrettait pas grâce à Leo. Environ six mois après la naissance de l’enfant, elle lui avait laissé un simple message sur le répondeur de son téléphone pour lui dire qu’il en était le père. Il s’était bien sûr posé la question de savoir si Leo était vraiment son fils ou s’il s’agissait juste d’obtenir une pension alimentaire. Mais Jen avait juré que ce n’était pas le motif de sa démarche. Les informations qu’elle lui avait faites parvenir Jen, les jours suivants, avaient confirmé sa paternité car Leo possédait la même anomalie génétique que lui. À ceci près qu’il n’était pas physiquement insensible à la douleur. L’anomalie s’était déclarée différemment et touchait tous ses sens, de manière aléatoire, totalement incompréhensible. Il pouvait se réveiller un matin sourd et aveugle, un autre sourd et ne plus rien ressentir au toucher, et un troisième sans odorat ni goût. C’était une situation d’autant plus difficile pour sa mère qu’elle ne se sentait pas prête à élever un enfant. Sa famille ne le souhaitait pas non plus. Il avait donc reconnu l’enfant. Elle lui en avait laissé la garde totale. Néanmoins, elle avait accepté de ne pas être totalement absente de la vie de Leo. Elle avait toujours tenu parole. Même lorsque les choses s’étaient compliquées. Le pédiatre qui s'occupait de Leo leur avait annoncé très tôt qu'il ne parlerait sans doute jamais.

            Malgré la lourdeur de son handicap, Leo avait grandi comme presque tous les enfants de son âge. Il avait suivi une scolarité adaptée dans une école spécialisée, puis à domicile. Il excellait dans tout ce qui demandait une profonde concentration et de la minutie. Sa grande passion, c'était l'espace. Il rêvait de devenir astronaute. Il était néanmoins conscient que cela ne s'était jamais vu pour quelqu'un comme lui. Cela ne l'avait pas découragé pour autant. Il voulait être le premier. En attendant, il avait commencé des études de médecine. Certes pas pour devenir chirurgien mais, pourquoi pas, infirmier.

Paul était fier de Leo et avait beaucoup de mal à le cacher. Son fils était devenu un jeune homme de vingt ans, très intelligent, parfaitement équilibré et heureux de vivre.  

            Il n’avait jamais parlé de son fils à Max… Peut-être parce que celui-ci ne lui avait jamais dit qu’il avait une sœur qui avait pratiquement son âge. Ce qui signifiait qu’à l’époque où ses parents étaient encore mariés et apparemment heureux, Max menait déjà une autre vie, en parallèle. L’adage qui disait "tel père tel fils" était on en peut plus faux. Il n’y avait pas plus différent que son père et lui.

            Il lui avait quand même fallu du temps pour comprendre que cette Marie-Louise Dickens, morte depuis plus de deux décennies, n'était pas responsable de la destruction de sa famille. D’une autre manière, comme lui, elle avait été victime d’un monde qui n’avait eu aucune pitié pour les êtres isolés, faibles et abandonnés. Au moins, lui, il s’en était plutôt bien tiré avec la vie, même s’il avait frôlé la mort à plusieurs reprises à cause de son inconscience. Mais pour son fils, il avait toujours su trouver la juste limite. Quant à cette pauvre Marie-Louise Dickson. Même vingt ans après sa disparition, la presse n’avait eu de cesse de la traîner dans la boue. Dans les articles, ce n’était pas de la danseuse de cabaret dont il était question, ni de la call-girl, mais d’une vulgaire prostituée. Certes, elle dansait, certes, elle vendait son corps à des hommes très riches, parfois célèbres. Certes, il l’avait imaginée comme une sorte de garce vénéneuse, mais jamais comme une prostituée de bas étage.

            Le document venant après les photos était un rapport du médecin légiste daté de la semaine de la découverte de son corps. Il y était relaté les circonstances du décès. La jeune femme avait été battue à mort. Plusieurs fractures, dont certaines défensives, et un traumatisme crânien l’attestaient. Étant donné sa profession, cela n’avait rien d'inhabituel. N’importe quel flic récupérant le dossier d’une prostituée, fut-elle de haut vol, disparue depuis plus ou moins de vingt ans aurait classé l’affaire et conclut dans son rapport que Marie-Louise Dickson avait été tuée par son souteneur, un maffieux local, ou par un client qui n’aurait pas apprécié les réflexions d’une jeune femme qui aurait mieux gagné à se taire. Sauf que pour Max et pour son collègue, Marie-Louise Dickson était quelqu'un qui avait été témoin de choses qu’elle n’aurait jamais dû voir ou entendre. Elle devait témoigner devant un grand jury le jour où elle avait été déclarée officiellement disparue. Malgré les différentes pressions qu'ils avaient subies, Max et son équipier avaient toujours refusé de clore l’affaire.

            Il parcourut rapidement le reste du dossier à la recherche d’une note concernant un grand jury ou une commission d’enquête. En même temps, il se demandait si cela n’avait pas quelque chose à voir avec les scientifiques décédés, ou disparus, avec lesquels elle avait été prise en photo. Connaissait-elle les raisons pour lesquelles ils étaient morts ? Elle fréquentait beaucoup d’hommes, et ces derniers la considéraient au mieux comme une jolie plante d’apparat… Possible qu'elle ait entendu quelque chose au cours d’une conversation, mais quoi ? Sur quoi devait-elle témoigner ? Devant qui ou quoi ?

            Parmi autres les pages du dossier figuraient des photographies de très mauvaise qualité, et des copies carbones que le temps avait quasiment effacées. Il revint sur l’une des photographies. Elle était si sombre qu’il lui était impossible d’en distinguer les détails. De plus, sa lampe torche, ne s’y prêtait pas vraiment. Peut-être que s’il la numérisait, ainsi que les autres photos, il parviendrait à l’éclaircir et à en réduire le bruit.

            Il allait mettre le dossier de côté lorsqu’un bout de papier en glissa. Il ne l’avait pas remarquée avant. C’était un vieux post-it jaune qui devait être collé sur l'un des documents, une petite note manuscrite qu’il supposa être de la main de son père tant l’écriture ressemblait à la sienne. En grosses lettres insistantes, il y lut ATIDC. Il avait déjà aperçu cet acronyme tamponné sur différents documents dans les cartons autour de lui. Il en déduisait que : soit Max les avait volés ou copiés, d’une manière ou d’une autre à l’ATIDC, soit l’ATIDC était l’un de ses fournisseurs d’informations.

            Il savait qu'il s'agissait d'une très grosse société qui s'était investie dans de nombreux domaines et qui employait des milliers de personnes à travers le monde. Les occasions où ses dirigeants faisaient parler d'eux étaient rares. Il ne leur connaissait aucun scandale à leur actif. Cela n’excluait pas le fait qu'ils pouvaient discrètement user de méthodes peu recommandables ou à la limite de la légalité pour abattre des concurrents et rafler des parts de marchés. Il se rappela alors qu'il avait déjà indirectement travaillé pour l'ATIDC lorsqu’il avait été engagé par Green Forest InGen à Hawaï. Cela datait d’une bonne vingtaine d’années. Un job de vacances qui consistait à répertorier de nouvelles espèces végétales sur l’île, et il en avait découvert deux à lui seul. Même s’il avait un excellent don d’observateur, cela restait une chose étonnante à une époque où l’on croyait que tout avait été découvert. Surtout sur une île aussi touristique. En tous les cas, cela lui avait permis de passer une bonne partie de son temps libre à surfer, et le reste à faire la fête ou à courir les filles. Green Forest InGen n’existait plus aujourd’hui. Cependant, il ne pouvait s’empêcher de se demander si ce centre de recherches n'avait pas tout simplement changé de nom, avait fusionné avec un autre centre, ou un laboratoire, ou encore, avait été absorbé par l'ATIDC pour en devenir une filiale.

            Il aurait dû rester à Hawaï le temps d’une saison, il y était resté à peu près trois ans. C’était là qu’il avait rencontré Jenny. Elle était venue y passer quelques jours… Avec son premier salaire, il avait offert des vacances à sa mère. Elle avait apprécié, et la chance avait soudain tourné dans le bon sens pour elle. Pour une fois, le travail était venu à elle, et non le contraire. Les hôtels étaient nombreux et il n’était pas rare que l’on y recherche des réceptionnistes, ou même d’autres corps de métier. Après le départ de Max, elle avait dû se remettre à travailler, et pour cela, tout reprendre à zéro. Cela avait été des années de galères durant lesquelles il l’avait vue exercer toutes sortes de métiers. En plus de ça, elle suivait des cours du soir pour travailler dans l’hôtellerie. La plupart de ses boulots étaient mal payés, mais il ne l’avait jamais entendue se plaindre. Il avait tout fait pour qu’elle n’ait pas à se plaindre de lui non plus. Sauf quand il rageait contre ce père qui les avait abandonnés. Dans ces moments-là, elle défendait Max… Il était le seul sujet de discorde entre eux. Paul avait énormément de respect pour elle. Il était persuadé qu’il lui devait son entente avec Jenny. Sans elle, il aurait sûrement poussé comme une herbe sauvage et aurait pu très mal tourner. Jamais elle n’avait cherché à l’étouffer, à le brider ou à le brimer. Elle lui avait appris à réparer ses erreurs ou à en assumer les conséquences.

            Après Hawaï, il avait roulé sa bosse un peu partout dans le pays avant de s’installer à Los Angeles. C’était entre ici et Hawaï qu’il avait élevé son fils. Jenny, elle, vivait à New-York, mais elle venait les voir au moins quatre fois par an. Généralement, elle passait une semaine, parfois deux avec Leo et lui. En retour, ils fêtaient tous ensemble Thanksgiving et Noël à New-York, ainsi que le 4 juillet. Il appréciait ces moments autant que son fils. La vie de famille traditionnelle ne lui manquait pas. Il avait toujours du mal à s’attacher à une femme. Ses liaisons ne duraient jamais très longtemps. Dès que l’idée du mariage ou l’évocation d’une simple union arrivait dans la conversation de sa compagne du moment, instinctivement, il prenait ses distances avec elle. Ce n’était pas à cause de Jenny. Il n’avait jamais été question de quoi que ce soit entre eux, à part Leo et un profond respect mutuel. Elle avait sa vie à elle. Professeur dans un collège à New-York, elle avait épousé l’un de ses collègues, un anglais nommé Rob. Paul le voyait à chaque fois qu’il était à New-York. Il lui arrivait aussi de venir avec elle à L.A. Paul s’entendait plutôt bien avec lui. Ils avaient le même humour, et des goûts sportifs communs. Rob avait déjà un fils un peu plus âgé que Leo, Adrian, lorsqu’il avait épousé Jen. Mais il vivait la plupart du temps avec sa mère, à Londres. Néanmoins, il avait l’intention de s’installer durant quelques mois à New-York, pour ses études. Paul s’était dit que cela pouvait être une bonne chose pour Leo de le connaître. D’autant qu’il n’avait pas d’amis.

            Ils avaient donc déménagé à New York, il y avait cinq ans de cela. Malheureusement, les deux garçons ne s’étaient pas vraiment entendus. Du moins, c’était son impression. Après son année d’études, Adrian était reparti en Angleterre. Leo n'avait pas semblé très affecté par cet échec. Il n’en avait jamais parlé. Paul avait essayé de savoir quel était vraiment son ressenti, mais Leo lui avait affirmé qu’il était plus angoissé en présence d’Adrian qu’en son absence. Il avait refusé de donner plus d’explications. Paul lui avait proposé de repartir à L.A., mais Leo avait préféré rester à New-York parce qu’il trouvait la ville et les gens qui y vivaient "plus intéressants ".

            Si Leo se sentait bien, alors tout allait bien. D’autant que, professionnellement, Paul n’avait pas à se plaindre. Il avait trouvé un bon travail à l’Institut Océanique Adélaïde Melkin. Il y faisait ce qu’il avait toujours aimé faire : organiser des expéditions en mer et sur des territoires peu fréquentés par l’homme, étudier et protéger des espèces animales en danger… Revers de la médaille, on l’avait aussi chargé de l’aspect financier de ces missions. C’était à lui de rechercher les fonds et d’y mettre en œuvres tous les moyens à sa disposition. Il ne bénéficiait pas d’une très grande marge de manœuvre financière, mais au moins, le Conseil d’Administration de l’Institut lui accordait sa totale confiance. Avec juste raison, puisqu’il avait quasiment récolté de quoi boucler la prochaine expédition lors d’une unique soirée caritative. 

            La semaine qui avait suivi cet événement, sans crier gare, Max était réapparu dans sa vie. Cela datait de trois mois déjà. Il était entré dans les locaux de l’Institut et avait demandé à le voir. Paul était en pleine préparation de sa prochaine expédition. L’Institut Océanique Adélaïde Melkin diligentait plusieurs missions sur le terrain en plus de faire connaître les fonds marins aux New-yorkais et aux touristes des autres états. L’une des missions que Paul avait en charge consistait à répertorier des globicéphales noirs, une espèce de dauphin théoriquement  protégée, pas forcément menacée. Mais ces derniers mois, des groupes de plus en plus importants, composés de cétacés de cette espèce s’étaient échoués sur les côtes françaises, écossaises, danoises et même jusqu’en en Norvège. À priori, les pêcheurs et leurs filets n’y étaient pour rien. Toutes les espèces de cétacés étaient protégées au large des côtes françaises, et les pêcheurs français et écossais avaient plutôt la réputation de respecter les interdictions quand cela concernait les espèces protégées. Ce n’était pas le cas partout. L’une des missions de l’expédition, outre de  tenter de d’estimer la population de globicéphales au large des côtes Atlantiques, dans la Manche et en Mer du Nord, était de trouver les raisons de ces échouages massifs et pourquoi cela ne semblait concerner que les globicéphales. Enfin, les scientifiques de l’expédition devraient déterminer si ce qui les touchait pouvait s’étendre à d’autres espèces.

            Il ne savait pas comment Max avait appris qu’il travaillait ici, mais l’éventualité qu’il ait contacté sa mère était plus que probable. Max avait tenté de jouer de son autorité naturelle auprès de ses collègues du musée, mais peu d’entre eux étaient impressionnables. Après tout, la plupart avaient déjà côtoyés des requins, des orques, des ours blancs ou un Conseil d’Administration… Alors Max pouvait impressionner qui il voulait, peut-être, mais pas eux. L’un de ses assistants lui avait même recommandé de faire un tour dans le musée en attendant l’arrivée de Paul. Voyant qu’il n’obtiendrait rien de plus, Max avait obéi.

            Cette complaisance l’avait surpris. Pour un peu, il se serait éclipsé du musée pour la journée. Mais il avait trop de travail pour jouer à cela et il devinait que si Max l’avait trouvé à l’Institut, il devait certainement savoir où il habitait. Il ne tenait pas à le voir débarquer chez lui, encore moins à ce qu’il fasse la connaissance de Leo. Il refusait catégoriquement cette option. Il connaissait aussi la réaction de sa mère si elle apprenait qu’il n’avait pas voulu rencontrer Max ou qu’il l’avait fait mettre à la porte. Il avait obtenu d’elle qu’elle ne parle pas de Leo à Max pour le cas où il reprendrait contact avec elle. Même si elle comprenait que c’était nécessaire à l’équilibre de son petit-fils, il lui serait sans doute très difficile pour elle de taire son existence à l’homme qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer. Il ne pouvait pas lui demander plus. Il s’était donc résolu à le rencontrer, mais pas avant de l’avoir fait attendre plusieurs heures.

            Cela avait fichu toute sa matinée en l’air. Son esprit était resté préoccupé par ce géniteur qu’il n’avait pas revu depuis vingt-cinq ans, et qui débarquait soudainement dans sa vie d’adulte. Pas question qu’il y reste. Tout ce qu’il pouvait lui donner c’était une heure de son temps. Le temps d’un déjeuner.

            Pas un instant, il ne s’était imaginé que la rencontre se serait passée autrement. Max ne sembla pas lui tenir rigueur de l’avoir fait attendre durant quatre heures, mais il déclina l’offre du déjeuner. Il prétexta un avion à prendre pour la France. Paul n’en fut guère étonné et n'insista pas. Il s’en sentit même presque soulagé. Toutefois, il avait aussi ressenti une légère déception. Max accepta cependant un café à la cafétéria du Musée. Bien sûr, il se confondit en excuses pour avoir été absent de la vie de son fils… durant une cinq de minutes environ. Ensuite, sans transition, Max lui annonça qu’il avait une demi-sœur, Ashley, et qu’il devait la rencontrer au plus vite. Il lui avait griffonné son adresse sur un bout de papier. Elle vivait au Canada, en Colombie Britannique. S’il voulait savoir des choses sur lui, Max, c’était à elle qu’il devrait les demander.

            Paul en était resté abasourdi. S’il y avait bien une chose qu’il n’avait pas envie de demander à cette sœur sortie du néant c’était justement ce qu’elle savait de Max. À la limite, s'il devait prendre contact avec elle, ce serait pour la connaître, elle. Peut-être établir des liens familiaux. Rien de plus. Le reste s’était passé en civilité. Il avait répondu aux questions de Max sans s'étendre sur les détails : Que devenait-il ? Que devenait sa mère ? Il avait senti que Max était autant embarrassé que lui par cette situation. Finalement, ils s’étaient quittés au bout d’une vingtaine de minutes. Pourtant, malgré leur longue séparation qui avait fait d'eux des étrangers, quasiment, Max avait eu ce geste étonnant qui l’avait surpris : il avait serré son fils dans ses bras. Il avait mis tellement de force dans cette étreinte qu’à cet instant, si son père le lui avait demandé, il l’aurait invité à rester… le temps de finir sa pause déjeuner.

            Ce n’était qu’en fin de journée, chez lui, en vidant les poches de sa veste comme il le faisait chaque soir, qu’il avait trouvé la clé du bunker et les coordonnées GPS du lieu où il se trouvait. Était-ce une coïncidence ? Max le connaissait-il mieux qu’il le supposait ? Pourquoi Max ne lui avait-il pas donné les clés de la main à la main tout simplement ? Sûrement parce qu'il les aurait refusées, et peut-être même balancées dans la première poubelle venue.

            Il avait gambergé toute la nuit en se demandant s'il n'existait pas une autre raison... Si Max ne s'était pas trouvé mêlé à une sombre histoire, ou s'il ne se trouvait pas sous une quelconque surveillance. Résultat, il avait passé toute la journée suivante dans un état de tension proche d’une veille de départ d’expédition. Sauf qu’il n’était pas à la recherche du détail qui mettrait l’expédition en péril, mais de celui qui n’allait pas dans le décor qui l’entourait.

           Il avait déjà eu des problèmes avec la justice à la suite de certaines prises de position. Il lui était même arrivé de donner du poing au cours d’une manifestation. Jusqu’alors, il n’avait eu que des amendes à payer. Au pire, il avait dû subir quelques gardes à vues, mais rien de plus. Par contre, il ne doutait pas d’être fiché comme activiste écologiste, voire être placé sous surveillance. Peut-être pas d’une manière constante, plutôt en fonction des circonstances. La visite impromptue de Max pouvait être l’une de ces circonstances.

            Plus il y repensait, plus sa reprise de contact et sa vague tentative pour renouer un lien, lui semblaient suspects. Il avait mis trois semaines avant de se décider à bouger. Entre se rendre à l’adresse de sa demi-sœur ou aux coordonnées GPS, il avait fini par choisir le second. Il ne savait pas ce qu’il allait trouver, mais s’il était suivi, au moins il ne mettrait personne d’autre que lui en danger, ce qui était déjà bien suffisant.

            Paul avait pris toutes les précautions pour se rendre au lieu indiqué. Une fois sur place, il avait tourné en rond un moment avant de comprendre que ce qu’il cherchait se trouvait sous terre. Comme il n’était pas équipé, il n’était pas allé plus loin. Il était donc revenu quelques jours plus tard avec une échelle de corde et une lampe torche. Apparemment, Max avait pris beaucoup de précaution pour cacher le bunker et ce qu’il contenait. Il avait donc redoublé de précaution à chaque fois qu’il était venu. Il laissait toujours son téléphone dans sa voiture, et garait celle-ci sur le parking du parc. S’il lui arrivait de croiser quelqu’un sur son chemin, il ne faisait rien de plus que du sport.  Ce qui n’avait rien de surprenant. Il préparait une expédition, et l’une des premières conditions pour cela, c’était d’être en forme. D’abord un footing supposé le conduire jusqu’au pied d’une falaise, puis une bonne séance d’escalade. Le terrain ne manquait ni de parcours de course, ni de falaises à escalader, alors si quelqu’un comptait le trouver, il allait devoir le chercher.

            Combien de fois allait-il encore pouvoir venir sans se faire repérer ? Il y avait tellement de dossiers dans lesquels il n’avait pas encore mis le nez… Il se demandait aussi comment Max avait fait pour introduire un bunker au cœur d’une réserve naturelle protégée. Une chose était certaine, il n’était pas fait pour en repartir, pas plus que ce qu’il contenait. Il pouvait néanmoins sortir le dernier dossier pour le numériser chez lui. Il le ramènerait la prochaine fois. Son sac de sport avait un double fond. Si cela ne lui semblait pas foncièrement utile, c’était quand même une bonne sécurité.

            Il rangea les autres caisses avant de remonter à la surface. Cela faisait déjà presque trois heures qu’il se trouvait là. Il ne comptait pas y revenir avant une bonne semaine. Il n’avait pas trop le temps pour cela car l’un des organismes qui finançaient l’expédition les avait lâchés. Cela avait eu de nombreuses répercutions sur la préparation de l’expédition, mais aussi sur le fonctionnement de l’Institut. Il fonctionnait déjà sur un budget serré. Tous les membres l’Institut étaient sur la brèche. Il fallait boucler le financement en urgence. Pour y parvenir, il devait démarcher d’autres sources potentielles. Heureusement, il avait pas mal de relations, dont quelques-unes au Canada… Au passage, il en profiterait pour faire la connaissance d’Ashley. Il n’avait pas encore parlé d’elle à Leo et il n’était pas certain de le faire un jour. Du moins, pas tant qu’il n’en saurait pas un peu plus à son sujet. Peut-être en profiterait-il aussi pour se renseigner sur l'ATIDC. Sa recherche de fonds et autres mécènes pouvait être un bon moyen pour entrer en contact avec ses dirigeants. Sinon, il y avait d'autres moyens... Beaucoup moins légaux...

 

 



28/02/2014
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