Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

PART. I - Chapitre 02

  - Chapitre 02 - 

 

XXIème siècle. 09 janvier.

             Rheya Alluedol avait peur de mourir dans la douleur. Pas un jour sans y penser. Parfois, elle se disait qu'il lui en faudrait peu pour perdre pied. Une simple pensée. Mais elle savait que ce n'était ni simple, ni seulement une pensée. Chaque matin, comme la majorité des personnes qui se levaient tôt, au moins cinq jours par semaine, elle maudissait ce jour de n'être pas un jour de congés. Un jour où elle pourrait profiter de la présence de Louise et de Neil. Une fois sortie de son lit, faire sa toilette, se maquiller, puis s'habiller et retrouver sa bonne humeur n'étaient pas difficile. Le temps qui lui restait avant d'aller travailler, elle l'accordait à Neil et à Louise. En général, elle n'avait pas à faire l'appel des troupes. La jeune fille était une lève-tôt qui refusait de perdre son temps à ne rien faire. À seize ans, l'adolescente avait déjà un grand sens des responsabilités. Avec ce qu'elle avait sûrement vécu malgré son jeune âge, le contraire aurait été difficile. Si elle n'en parlait pas, sa maturité, certaines de ses réflexions et de ses réactions le faisaient pour elle. Le reste du temps, elle ressemblait à peu près à une adolescente normale. Tous les matins, elle préparait la table et le petit-déjeuner pour trois, parfois quatre lorsque Léo était là.

             Neil, lui, s'occupait de mettre la table le soir. Du moins, quand sa maladie ne le lui faisait pas oublier. Il était atteint d’Alzheimer précoce, ou de quelque chose qui s'en rapprochait. Aucun médecin ne savait de quoi il souffrait exactement. Avant sa maladie, Neil était un génie scientifique, l'un des plus talentueux de sa génération. Son domaine de prédilection était la biotechnologie. Sa sœur jumelle, Maraid, était exobiologiste. Côté génie, elle n'avait sûrement rien à envier à son frère. Après des semaines de recherche, c'était elle qui avait fini par découvrir que Neil s'était injecté une solution de sa création qui avait anéanti bien plus que ses facultés intellectuelles. Elle avait recherché les traces des recherches de son frère pour trouver les composés de cette solution et en composer une autre qui inverserait les effets, mais il s'était avéré que son frère avait tout détruit. Il avait même détruit son journal personnel. Maraid en avait donc déduit que son acte était intentionnel. Dans ses mauvais moments, Neil était conscient d'avoir été en possession de toutes ses facultés. Parfois, il se renfermait totalement, d’autres fois il vivait l'instant présent, soucieux des personnes qui l'entouraient, et indépendant. Pourquoi s'était-il injecté cette solution ?  Avait-il eu connaissance des conséquences ? Si oui, alors il l'avait sans doute fait en connaissance de cause. Pourquoi ? Pour oublier le décès de son épouse ? Elle s'appelait Wendie. Cela faisait un an qu'elle était décédée, emportée par un cancer agressif. Il ne s'en était pas remis. Pourtant Maraid en doutait. Il se rendait tous les jours sur sa tombe. Il ne l'aurait jamais abandonnée ainsi, après une année de deuil impossible. Et puis, sa sœur et ses neveux comptaient aussi énormément pour Neil. Les raisons de son acte restaient un mystère.

             Rheya n'avait pas d'opinion sur le sujet. Le fait était que Neil aurait dû être interné dans un établissement spécialisé, aux frais de l'état canadien. Une sorte d'oubliettes pour les détenteurs d'informations sensibles et autres secrets d'état. Neil avait successivement travaillé pour la NASA, pour l'armée, et comme conseiller spécial aux affaires spatiales auprès du Premier ministre canadien. Ses travaux étaient suffisamment importants pour qu'ils ne tombent pas entre de mauvaises mains et qu'il soit mis sous étroite surveillance. Maraid avait mis toute son énergie, hypothéqué tout ce qu'elle possédait pour engager un très bon avocat, et même mis sa réputation en danger pour que son frère ne soit pas interné. Neil ne lui avait pas facilité la vie non plus. Il s'était enfui à plusieurs reprises. À chaque fois, Rheya avait été chargée de le retrouver. Elle s'était trouvée mêlée à la vie de Neil Doyle, par hasard, et aujourd'hui, il faisait partie de sa vie au même titre que Louise. Elle en avait la responsabilité. Sauf cette semaine. Neil passait une quinzaine de jours chez sa sœur chaque trimestre. Quant à Louise, elle se trouvait chez son beau-père Paul Schiller, dans l’ouest France. Elle y retrouverait sans doute son père biologique, Henri Fromont. Celui-ci ne faisait que des apparitions courtes dans la vie de sa fille, et finalement assez récentes. Louise n’avait toujours connu qu’un seul père, Paul Schiller. Il avait épousé la mère de la jeune fille et avait élévé Louise depuis sa naissance.  

             De Henri Fromont, Rheya ne savait que ce que lui avait dit Louise. D'après l'adolescente, il n'était pas l'homme le plus recommandable du monde, mais ses intentions étaient honnêtes. Du moins, celles qu'il laissait paraître. Rheya avait eu accès à une copie des dossiers que le FBI et Europol possédaient à son sujet. Avant d'accepter de veiller sur Louise, elle avait voulu savoir dans quoi elle s'engageait. Son patron, Bolt, avait fait jouer quelques-unes de ses relations pour les obtenir. Ils soulignaient que Fromont était un homme d'affaires extrêmement riche et influent. Il n’en restait pas moins qu’il était soupçonné d'activités illicites, et peut-être même de faire partie d'une organisation criminelle. Mais si tel était le cas, l'homme était suffisamment malin pour ne pas se faire prendre. Rheya ne l'avait rencontré que deux fois. La première fut à l'occasion d'une affaire de trafic d'œuvres d'art. Il devait apporter son témoignage dans l'affaire. Ses collègues, Nora et Byron, veillaient à ce qu'il se présente bien au tribunal.

             Ce fut à cette occasion qu’elle rencontra Louise pour la première fois. La jeune fille avait voulu rencontrer son père biologique. Le moment n’était pas des mieux choisis. Fromont n’avait pas eu l’air plus étonné que cela de la voir débarquer, comme si, contrairement à elle, il l’avait toujours connue. Plutôt qu’à Nora ou à Byron, c’était à elle qu’il avait demandé de veiller sur Louise. Il lui avait même demandé d’appeler son père adoptif. Celui-ci avait été soulagé d’apprendre que Louise allait bien. Il était arrivé du Canada dans les heures qui avaient suivi. Les explications entre ce père qui avait vécu le pire des tourments et la jeune fugueuse n’avaient pas été aussi houleuses qu’elle s’y attendait. Au contraire. Il y avait un vrai soulagement de la part de l’un et de l’autre. Elle les avait logés durant toute la durée du procès d’Henri Fromont. Elle avait ainsi appris que la mère de Louise était décédée quelques semaines plus tôt. Le père comme la fille s’en remettaient difficilement, mais il était clair que ce qui préoccupait le plus Paul Schiller, c’était le bien-être de sa fille, mais aussi, elle s’en rendit rapidement compte, sa sécurité. Louise était effectivement une jeune fille très particulière.

             Le procès d’Henri Fromont avait été promptement été réglé, à son avantage. Cependant, il n'en avait pas terminé avec la justice. Sa seconde rencontre avec les deux pères avait eu lieu dans un restaurant autour d'un déjeuner, en présence d'un avocat. Leur seul sujet de conversation avait été Louise. Ils lui en avaient confié la garde temporaire de Louise le temps que ses problèmes avec la justice soient réglés. Pour Paul Schiller, c’était plus qu’une épreuve difficile, mais il désirait qu'elle soit en sécurité avec une personne capable de la protéger et en qui elle avait confiance. Rheya avait d'abord voulu objecter en lui disant qu'elle n'était pas la personne qu'il imaginait. Mais ils lui avaient prouvé qu’ils savaient exactement qui elle était. Plus encore que la plupart des personnes avec lesquelles elle était proche. Louis Fromont avait ajouté avec une désagréable suffisance qu'elle-même ignorait encore ce dont elle était capable. Elle détestait les personnes qui pensaient savoir qui elle était exactement. Elle reconnaissait, néanmoins, qu'il n'était pas le genre d'homme dont on refusait les requêtes. Cependant, ce n'était pas pour cela qu'elle avait accepté, mais à cause de la détresse de Paul Schiller.

             La présence de ses protégés avait quelque peu changé sa vie privée. Elle avait dû quitter un univers soporifique fait d'habitudes, de confort personnels et d'immobilisme pour un autre plus actif, vivant et chaleureux. Elle avait trouvé quelque chose qui lui avait manqué sans qu'elle s'en rende compte et dont elle savait ne plus pouvoir se passer dorénavant. Dans sa vie professionnelle, il y avait eu peu de changements. Elle continuait à prendre le bus pour aller travailler, même si cela nécessitait de se retrouver seule dans un lieu fermé, au milieu d'inconnus : trois quarts d'heures chaque matin, cinq à six jours par semaine. C'était déjà mieux que le métro bondé, et aussi long avec ses différentes correspondances. Elle avait essayé de trouver un appartement ou une maison plus près de son emploi et du lycée de Louise, sans succès.

             Elle aurait pu prendre un taxi deux fois par jour, mais cela aurait fini par lui coûter cher. Elle avait déjà refusé une fois l'aide financière de Fromont et espérait ne jamais y avoir recours. De plus, elle économisait pour LA maison qui leur conviendrait à tous les trois. Cela excluait l'acquisition d'une voiture. Celle de l'agence lui suffisait. D'autant que son patron lui permettait quand elle en avait besoin.

             Elle fuyait autant qu'elle le pouvait les endroits surpeuplés. La foule l'effrayait, l’énervait, l'étouffait, la stressait, tout en lui laissant un profond sentiment de solitude, et une douleur sourde à certains endroits du corps. Elle avait tenté plusieurs thérapies, ainsi que d'autres moyens, pour oublier cette peur et cette douleur. Elle avait fait des choses si insensées, dangereuses même.

             Six jours par semaine, elle travaillait dans une agence de cautionnement. Parfois, elle se demandait si elle ne serait pas mieux dans l'agence d’à côté, à voyager et à rédiger des guides touristiques. Son boulot ne ressemblait en rien à ce qu'on pouvait voir à la télévision. Elle n'avait rien de la fille qui repérait d'un coup d'œil, le bad guy, le coursait, à pieds ou en voiture, en prenant des risques inutiles, et parvenait inévitablement à lui mettre la main dessus. Une bonne partie de ses clients étaient généralement équipés d'un pacemaker. Pour les autres, elle comptait sur leur maladresse naturelle, leurs talons aiguilles ou leur lâcheté pour ne pas avoir à les courser. Elle n'accomplissait aucun exploit. Le moitié de son travail consistait à remplir des tâches administrative remplir de la paperasserie, ranger des dossiers, vérifier des notes de frais, trouver des maisons à vendre ou à louer, enquêter sur leur voisinage, y placer des hommes, des femmes et, parfois, leurs familles, en attendant leur passage au tribunal... Elle ne s’épanouissait pas vraiment dans ce travail, mais au moins il lui laissait assez de temps libre pour Louise et Neil. Il lui permettait de ne pas penser à d’autres choses. Comme se faire tuer dans une librairie, par exemple …

             Le lundi, après son travail à l’agence, elle se rendait à son cours de boxe thaïlandaise, le mercredi, c'était de l'aïkido, et le vendredi, elle s'exerçait au tir. Elle sortait toujours de ces cours avec un mal de chien, à la tête, au bras et à la main gauches. Elle avait appris à composer avec cette douleur, presque à l'aimer. En remarquant les cicatrices sur son corps, ses adversaires essayaient généralement de la ménager, mais elle leur faisait passer cette idée rapidement. En dehors du travail et du sport, elle évitait le contact avec l'extérieur à chaque fois qu'elle le pouvait. En fin de journée, elle attrapait un bus et rentrait chez elle, auprès de Louise et de Neil.

             Ce soir, elle avait changé ses habitudes. Au lieu de prendre le bus, après la boxe, elle avait décidé de flâner en direction des ponts. Elle souhaitait voir le fleuve Saint-Laurent sous la neige. Elle avait pris son appareil photos. Dans les rues, de rares ombres erraient devant les dernières vitrines encore décorées avant de se réfugier dans leurs foyers. Le fleuve était éclairé, et les reflets des lumières colorées ondulaient sur l’eau au rythme de ses frémissements. La neige tombait en gros flocons qui se paraient de couleurs scintillantes.

             Elle avait les cheveux humides, assez pour attraper froid même si la température était clémente pour un soir d’hiver. Montréal avait connu des hivers plus rigoureux. Le réchauffement climatique était passé par là. Noël et le jour de l’an étaient encore proches, et les guirlandes lumineuses étaient toujours accrochées aux arbres et à tout ce que l’architecture de la ville permettait. Une nouvelle année commençait.

             Elle trouvait que l’air sentait encore les parfums de Noël : l’orange, la cannelle, la résine de sapin. Les jours qui suivaient les fêtes de fin d’année, les gens se débarrassaient de leur sapin. Il y en avait un tas conséquent en haut de l’escalier de pierres qui descendait jusqu'au fleuve, du côté des écluses. Un groupe d’hommes et de femmes en brûlait un dans un brasero de fortune pour se réchauffer. Des sans-domiciles-fixes qui n’avaient pas trouvé de refuge pour la nuit, ou n’en avaient pas voulu pour diverses raisons. Il y en avait eu de plus en plus ces dernières années.

             Les vies de plusieurs millions de personnes avaient changé depuis l'effondrement des Twin Towers, bien des années plus tôt, et plus encore depuis la longue crise qui ne cessait lentement, mais inexorablement, d'empirer. Le monde entier en ressentait les nombreuses conséquences, bonnes ou mauvaises, selon les points de vue. Le siècle précédent avait attendu presque vingt ans et une guerre pour véritablement commencer. Le présent n’avait eu que neuf mois et onze jours... Il ne s'en était pas remis. Aujourd'hui, la blessure paraissait moins vive, mais elle était toujours là.

             Tant de choses avaient changé depuis cet an 2000 que l’on imaginait tellement différent, plus avancé que celui dans lequel elle vivait. Au stade actuel de la technologie et des découvertes spatiales et d'après ce qu'elle avait lu dans un journal scientifique, il faudrait au moins trois-cent-cinquante mille ans à un vaisseau voyageant à dix-sept kilomètres par seconde pour atteindre la première planète jumelle de la Terre. Même à une vitesse supérieure, une seule vie humaine n'y suffirait pas. Et si cela devait être possible, un jour, construire des vaisseaux capables d'effectuer un tel voyage coûterait des sommes exorbitantes. Sûrement l'équivalent d'une nouvelle crise internationale au moins. L'immortalité, elle, était promise à des prix exorbitants mais jamais prouvée, les tentatives de téléportation effectuées en laboratoire restaient inabouties, les voyages d'un bout à l'autre du pays ou du continent étaient toujours soumis aux aléas des transports en commun. La téléportation n'était toujours pas à l'ordre du jour, et les voitures ne volaient pas.  

             Cependant, on avait des ordinateurs portables et des tablettes. Les téléphones et autres objets nomades promettaient des applications que Gene Roddenberry n’aurait pas reniées. Malgré ou à cause de la crise leurs prix avaient baissé tandis que leurs capacités avaient augmenté. Les téléviseurs avaient gagné en légèreté, mais on était loin de la feuille plastifiée que l'on dépliait comme un simple journal, dans le bus ou ailleurs. Bien sûr, il n’y avait pas eu de premier contact avec des extraterrestres, ni de soucoupes volantes. Seulement des rumeurs.

             En attendant, les temps étaient difficiles pour tout le monde. Et nul n’était à l’abri d’un revers de fortune. Et puis, il y avait eu ces explosions nucléaires au Japon, suivies deux mois plus tard par une succession d'attaques informatiques de grande envergure. L’Amérique et l'Europe avaient subi cette vague de cyberattaques sans pouvoir lutter malgré les moyens déployés. Des banques, des entreprises et organismes dits sensibles avaient été ciblés. Les deux attaques avaient été revendiquées par un groupe de terroristes qui se faisait appeler Les Windtalkers. Ses membres militaient pour une redistribution des richesses et « l'avènement réel de la méritocratie ».

             Curieusement, ces dernières affaires n'avaient pas fait les grands titres des journaux très longtemps. Peu d'infos filtraient à leur sujet, ou bien elles avaient été effacées. Elle avait fait des recherches sur différents sites, et elle était tombée sur des pages récentes concernant les Windtalkers. Elle n'avait rien trouvé d'important. Quelques noms comme Train Vert, le Cossi-Cavala, Bikini-Bombay leur avaient été associés sur certaines pages sans vraiment les citer. Ces mots semblaient sortir d'un roman de gare. C'était sûrement pour cela qu'elle s'en souvenait. Elle avait cherché des noms de membres supposés en fonction de leur appartenance politique ou de leur idéologie, sans succès. Finalement, elle avait trouvé une page concernant le Train Vert. Elle avait suivi la piste et avait eu l'impression de se retrouver dans un univers inconnu, un espace différent du freenet. Elle avait déjà entendu parler de ces réseaux parallèles, le DarkNet, l'UnderNet, et même plus récemment, l'OverNet... Était-ce l'un d'entre eux ? Elle avait tâtonné un moment sans aboutir à quoi que ce soit.

             Lorsqu'elle y était retournée, quelques jours plus tard, elle avait du mal à retrouver cet espace parallèle, mais elle y était parvenue. Elle avait ouvert des pages au hasard, et n'y avait pas compris grand-chose. La plupart des textes étaient écrits dans une ou plusieurs langues qui lui étaient inconnues. Mais il s'agissait bien de langages cohérents. Elle avait essayé de trouver des clés pour les déchiffrer, de les comprendre. En vain. Elle avait fini par abandonner. La tâche était trop ardue. Mais la curiosité l'avait bien piquée. Le lendemain, elle avait essayé d'y retourner mais, cette fois, cet espace inconnu s'était révélé impénétrable... Elle n'était même pas parvenue à trouver la page du Train Vert qui lui avait permis le passage du Net officiel à l'autre espace... Toutes les issues avaient été bloquées. Aucun des codes d'accès qu'elle avait réussis à craquer les fois précédentes ne fonctionnait.

             Sa dernière tentative datait d'aujourd'hui. Elle n'avait rien trouvé. Toutes les traces semblaient avoir disparues, comme si elles avaient été effacées...  C'était vraiment du bon travail. C’était dommage. S'il s'agissait d'une sorte de jeu interactif comme il en fleurissait depuis des années sur le Net, elle aurait aimé voir jusqu'où elle aurait été capable d'aller.

             Elle soupira. Tant pis, elle retenterait encore une fois demain. En attendant, elle devait se détendre un peu. Elle commença à prendre des clichés du fleuve, des écluses et du pont, puis s’intéressa au groupe de SDF. Pourtant, elle ne prit aucune photo d’eux. Elle n'avait pas osé car l’un des hommes avait relevé la tête et l’avait regardée droit dans les yeux. Elle en avait été si surprise... Peut-être parce qu'elle avait eu cette drôle d'impression de le connaître, sans se souvenir de lui. Assez curieusement, il se distinguait des autres SDF par son apparence. C’était un homme plutôt grand, aux épaules larges. Sa silhouette ne semblait pas encore marquée par cette lassitude propre à ceux qui n'attendent plus rien de la vie. Ses mouvements, ne serait-ce que lorsqu'il se frottait les mains pour les réchauffer, étaient encore vifs. À la lueur du brasero, elle lui avait trouvé les pommettes saillantes, le nez court et la mâchoire découpée, couverte d'une courte barbe, probablement blonde ou rousse. Il n’y avait pas assez de clarté pour qu’elle puisse être certaine de la couleur, et ses cheveux étaient cachés par un bonnet noir. Il l'avait regardée avec une telle insistance. S’inquiétait-il de sa présence sur ce pont ? Se demandait-il ce qu'elle faisait là, à cette heure où la plupart des  employés étaient rentrés chez eux ? Pensait-il qu'elle avait l’intention de sauter d'un pont ?

             Cela n’entrait aucunement dans ses projets. Risqué et d’un résultat trop incertain. Combien de temps mettrait-elle à mourir, et dans quelles souffrances ? Elle ne tenait pas à finir l’autre moitié, voire un peu plus, de sa vie dans un fauteuil roulant ou pire, "légumisée" dans un lit.

Elle se raisonna. Il était impossible qu'elle ait déjà rencontré cet homme. En tous les cas, pas dans sa nouvelle vie. Il y avait tellement d'écart entre sa vie actuelle et celle d'avant...

             "Avant" : c’était juste avant Noël, il y avait deux ans et quelques jours, lorsqu'un fou avait sorti une arme à feu dans la librairie bondée de monde où elle effectuait ses derniers achats pour Noël. Il avait tiré à l’aveugle dans la foule compacte. Elle ne se souvenait pas de grand-chose, mais les impressions et les émotions qu’elle avait ressenties ce jour-là, à cet instant précis, étaient incrustées en elle, tatouées dans sa chair et dans son âme, jusqu’au plus profond de ses souvenirs. Les images restaient floues, mais elle les imaginait comme celles du film Terminator quand le cyborg se trouve dans la discothèque à la recherche de Sarah Connor. À l'instant où il croise son regard, le tueur pointe son arme sur elle et tire à plusieurs reprises.

           Elle se souvenait avoir remarqué cet homme qui semblait chercher quelque chose, ou quelqu’un, lorsqu'elle était entrée dans la librairie. Elle ne souvenait pas qu’il ait posé son regard sur elle en particulier. D’ailleurs, ce n’était pas sur elle qu’il avait tiré en premier. Pourtant, elle s’était sentie ciblée avant même que son esprit imprime la proximité et le rythme rapproché des tirs.  

             Elle avait reçu quatre balles, l’une dans le bras, une autre dans la poitrine, une troisième dans le ventre, et la quatrième dans la cuisse. Une cinquième lui avait traversé la main gauche pour achever sa trajectoire dans le corps d’une autre personne… Elle avait ressenti les douleurs successives et insoutenables. Elle avait entendu la foule hurler de panique. Quelqu’un l’avait bousculée avant de tomber sur elle. Elle avait senti le goût du sang dans sa gorge, le froid...

             Ensuite, elle avait perdu connaissance.

             Elle s’était réveillée trois mois plus tard dans une clinique. On lui avait expliqué que sa survie tenait du miracle. Le forcené avait abattu sept personnes avant d’en prendre trois autres comme otages. Pour une raison que lui seul connaissait, ou par folie, il leur avait aussi tiré dessus. Deux seulement avaient survécu au carnage. Elle était l’une d’entre elles. Le meurtrier avait été tué abattu par un policier.  

             Elle s’en tirait plutôt bien, lui avait dit un infirmier. Elle n'avait pas su comment prendre ses paroles. L'une des balles était logée trop près de son cœur pour pouvoir être retirée, et son bras était fichu pour le tennis, ou l’escalade. Elle avait aussi des problèmes de mémoire. Elle avait des difficultés à retenir les noms et les prénoms. Alors qu'elle pouvait reconnaître une personne qu'elle n'avait vu qu'une seule fois des mois plus tôt, elle était aussi capable de dire bonjour deux, trois, voire quatre fois, à une personne avec laquelle elle avait discuté le matin même. Pour s'en sortir, elle s'obligeait à enregistrer un détail particulier du physique ou de la tenue de la personne, à lui associer une couleur ou un mot, ou à ne plus dire bonjour passée une certaine heure de la journée. Heureusement, elle n'avait pas ces difficultés avec Louise, Neil, Maraid et les personnes de son entourage immédiat.

             Elle était restée plusieurs semaines en convalescence. Elle avait supporté la rééducation et les médicaments qui l’assommaient, certes pas sans rechigner plus d'une fois. Le plus difficile avaient été les séances avec le psychologue. Elle avait eu l’impression de passer chaque séance à lui expliquer qu’elle se remettait de ses blessures, et qu’elle reprendrait bientôt le cours de sa vie. Elle l’avait toujours senti sceptique. Ou bien, il avait deviné qu’elle ne lui disait pas tout.

             Comment aurait-elle pu lui parler du rêve ? D'après lui, les comateux ne rêvaient pas. Comment pouvait-il croire cela ? Dans son cas, c'était comme si elle regardait une série télé, au carrefour de la science-fiction, de la fantasy, de la romance, de l'érotisme... Qui n'avait pas fait ce genre de rêve presque réel ? Le truc sympa, c'était qu'elle était l'héroïne de la série. Dans ce rêve, il y avait cet homme... un prince... un dieu... Il y avait aussi ce monstre à plusieurs yeux et plusieurs bras. Les mythologies regorgeaient de ce genre de monstres. Elle avait peut-être lu quelque chose à ce sujet, dans la librairie, juste avant... et son esprit, depuis, avait fait le reste.

             Elle ne se souvenait pas des traits de cet homme, de son regard... Seulement qu'il dégageait une force à la fois physique et psychologique hors du commun, surtout dans sa situation. Elle se souvenait qu'il était le prisonnier du monstre. Elle se souvenait de sa douleur et de son désespoir. Elle l'avait alors pris dans ses bras et avait fait de son mieux pour le rassurer, le réconforter. Le rêve, à mesure qu'elle se liait à cet homme, lui avait semblé de plus en plus précis. Elle avait même senti des odeurs de souffre, de sang, de chair brûlée, et l'odeur de la mort. Était-ce ce qu'elle avait senti au moment où on lui avait tiré dessus ? Elle frissonna, mais ce n'était pas de froid.

             Son rêve lui avait paru tellement réel. Aussi réel que le corps de cet homme contre le sien, aussi réel que ses mains parcourant son corps, aussi réel que ses baisers sur sa peau... C'était arrivé plusieurs fois pendant son coma, mais jamais depuis qu'elle en était sortie. Aujourd'hui, en y repensant, elle se disait que c'était un tour de son esprit, une forme de protection, quelque chose qui l'avait peut-être retenue dans le monde des vivants.

             Dans son inconscient, les dieux étaient des magiciens, des illusionnistes. Dans toutes les mythologies, on les retrouvait trompant leurs compagnes avec des mortelles... Son esprit avait sûrement arrangé cela à sa façon, et ses connaissances sur les dieux l'avaient rendu plus efficace dans la construction de cet univers onirique.

             Elle n'était pas certaine que cette explication tienne vraiment debout, car son rêve avait viré au cauchemar lorsqu'elle s'était retrouvée face à l'hécatonchire. Elle se souvenait qu'il l'avait attrapée après qu'elle ait tenté de le fuir. Ses pieds n'avaient pas voulu bouger, comme s'ils pesaient des tonnes. Le monstre l'avait saisie par le cou avec l'une de ses nombreuses mains, et l'avait soulevée comme si elle ne pesait rien. Elle s'était sentie étouffer... Il l'avait ensuite portée au-dessus d'un puits... où brûlait un feu ardent et l'y avait lâchée. La douleur l'avait faite hurler... Elle avait ouvert les yeux et s'était retrouvée dans le monde réel, dans cette chambre d’hôpital, complètement désorientée, apeurée. Elle avait alors hurlé à s'en arracher les cordes vocales.

             Les jours suivants, le rêve s'était estompé, et aujourd'hui, il lui paraissait lointain. Pourtant, parfois, certaines impressions lui revenaient, comme celle de vivre ou d'avoir vécu dans un autre monde... comme se souvenir de lieux où elle n'était jamais allée. Elle n'avait pas jugé utile d'insister sur les détails lorsqu'elle avait évoqué ces impressions devant le psy.

             Elle lui avait raconté ses autres cauchemars, ceux qui la réveillaient en sursaut chaque fois que retentissaient les coups de feu fatals. Elle revoyait sans cesse une ombre tirer sur elle. Elle ressentait la douleur, le saut dans le vide, le choc, l’obscurité… Elle était sortie du coma avec une telle violence que, les jours suivants, elle avait eu peur de s’endormir. On lui avait donné des médicaments propres à assommer tout un troupeau d’éléphants.

             Elle avait quitté le service de convalescence de l’hôpital, mais n’avait pas repris son travail. Elle se voyait mal aller voir son employeur et ses collègues et leur dire : « salut, vous vous souvenez de moi ? Je travaillais avec vous, il y a plusieurs mois… Tout était OK, mais j'ai dû prendre un congé forcé parce qu’un malade m’a collé quatre balles dans la peau, presque cinq. Ça  m’a mise dans le coaltar durant trois mois et quelques jours, et il m’a encore fallu cinq bons mois pour remettre un pied devant l’autre ». En plus, analyser des images, des chiffres et autres données, cela ne lui disait plus rien. Elle avait eu envie d’autre chose. Elle avait surtout eu besoin de libérer cette rage qui grondait en elle comme une louve assoiffée de sang et de liberté. Elle avait eu besoin de vivre autrement et intensément. Elle voulait ressentir la vie, l'éprouver.

             Elle avait quitté son compagnon... Celui-ci s’était fait à l’idée qu’elle ne sortirait jamais du coma et avait regardé ailleurs au bout de quelques mois. Ce n’était pas le fait qu’il l’ait trompée qui l’avait conduit à prendre cette décision, mais qu’il n’ait pas cru en elle. Pas un seul instant, il ne s’était dit qu’elle aurait suffisamment de force de caractère pour revenir parmi les vivants et pour reprendre le dessus physiquement. Elle n'avait pas supporté sa lâcheté et en avait conclu que leur amour ne tenait pas à grand-chose. Inutile d'en faire les frais.  

             Une de ses amies lui avait proposé un job à la rédaction d’un journal people à Paris. Elle avait accepté en pensant que cela pourrait lui faire du bien. Elle avait quitté Londres sans regret pour Paris, la ville où était née sa mère. C'était un vieux rêve qu'elle s'était permis de réaliser. Elle avait emménagé dans le seizième arrondissement de la capitale française. Très vite, elle s’était fait quelques amis et, avec eux, faisait régulièrement la tournée des soirées privées et celles des endroits branchés. Elle s’était étourdie de fêtes qu’elle quittait au bras d’un inconnu avec lequel elle passait la nuit et qui, à l'aube, s’éclipsait lorsqu’elle ne le congédiait pas poliment. Elle s’en était rapidement lassée. Elle avait fait d’autres rencontres, tenté de vivre des relations plus longues qui ne dépassaient pourtant pas une semaine. Même si sa vie avait évolué d'une manière irrémédiable, elle était retournée à sa solitude. 

             Physiquement, elle avait changé. Elle avait perdu une dizaine de kilos. Elle ne se teignait plus les cheveux. Ils étaient redevenus bruns et courts, voire très courts, alors qu’elle les avait toujours eus longs. Ses yeux couleur d'ambre avaient perdu leur éclat. L’absence de maquillage et le manque de sommeil la faisaient paraître plus âgée. À trente ans, elle en faisait dix de plus. Son visage était beaucoup trop pâle, trop triste. Son sourire, ses rires étaient devenus rares.

Que pouvait-elle faire ? Qu’allait-elle devenir ? Parviendrait-elle à retrouver un sens à sa vie ? Elle avait l’impression que son âme était morte dans cette librairie. Son cœur aussi. Aucun des hommes qu’elle avait rencontrés durant sa période "d’étourdissement" n’avait su trouver la clé qui lui ouvrirait les portes d’un nouvel avenir. Elle ne leur avait pas donné la moindre chance, en fait. Un ou deux avaient pourtant insisté, mais elle les avait oubliés comme les autres.  

             Elle avait beaucoup aimé Paris, mais elle n'avait rien trouvé qui l'y retienne, et son travail de journaliste à potins l’ennuyait. Elle avait toujours souhaité vivre un temps aux États-Unis. Elle s'était dit que c'était peut-être le bon moment. Dans l’avion, elle avait emprunté le journal de son voisin qui s’appelait Maxwell. Max pour les intimes, lui avait–il précisé, ce qu’elle n’avait aucunement l’intention d’être. Même s’il avait plutôt l’air sympathique avec son look Chuck Norris et ses faux airs de Paul Newman. Dans le journal, elle avait trouvé une annonce qu’il avait entourée au feutre rouge concernant une agence de cautionnement qui recherchait du personnel. Il n’était pas précisé s’il fallait un homme ou une femme, une secrétaire ou un chasseur de primes. Néanmoins, cela pouvait s’avérer suffisamment différent de ce qu’elle avait fait jusqu’à présent, et elle pourrait utiliser certaines de ses connaissances passées. 

             Elle avait demandé à Maxwell, si c’était lui qui avait entouré l’annonce et si elle l’intéressait. Ses réponses respectives avaient été "oui", "non" et qu’un de ses amis pouvait l’être. Ce qui ne devait pas l’empêcher, elle, de postuler, lui avait-il précisé, car il doutait que son ami ait les capacités à exercer un emploi de ce genre. Cette remarque, en plus de la faire sourire, avait rendu Maxwell vraiment appréciable. Postuler à cette offre d’emploi, pourquoi pas ? Elle avait déjà reçu cinq balles dans la peau. Sûrement plus que n’importe quel chasseur de primes dans toute sa carrière. Statistiquement, elle avait toutes les chances de ne plus se faire tirer dessus, ou du moins d’en prendre une de plus. Il lui restait à se remettre au sport et à apprendre à tirer.

             L’agence de l'annonce s’occupait de protéger des témoins et de retrouver des "défauts de comparution". C’était une petite agence, et les cas dont elle s’occupait étaient souvent simples, sans imprévu. Il n’y avait que deux employés : Nora Calinko, Byron Rankins et le patron, Jessé Bolt.

             Nora, une brunette aux allures de star hollywoodienne, version années cinquante, refaite comme une Barbie, passait plus de temps dans les boutiques, soi-disant pour trouver des idées de garde-robe pour leurs futurs protégés, qu’à son poste officiel de secrétaire. Byron, le deuxième employé de l'agence, était un geek pure souche, adorable comme tout avec ses lunettes et ses gilets sortis tout droit d’un pensionnat anglais, ses cheveux bruns en bataille, et sa timidité maladive avec les filles, en particulier avec l’exubérante Nora. Il fallait le retenir pour qu’il ne donne pas des noms et des vies de super héros aux témoins qu'ils devaient cacher pour les protéger.

             L’agence était dirigée par Jessé Bolt, un type taciturne et plutôt droit dans ses bottes. D'ailleurs, avec ses bottes, son énorme moustache, ses favoris et ses cheveux blonds mi- longs, il n’aurait pas franchement été déplacé dans l’Ouest de la seconde moitié du XIXe siècle. Il aurait probablement fait un bon Marshall. Elle avait passé un entretien d'embauche avec l’impression que ce n’était que de pure forme, et en était ressortie sans grand espoir. Pourtant, Bolt lui avait téléphoné dès le lendemain pour lui dire qu’elle était engagée. Il ne lui avait pas caché qu'il avait fait une enquête à son sujet et qu'elle n'était pas vraiment l'employée qu'il cherchait, mais faute de mieux... En général, ce n’était pas le genre de chose qu'on annonçait d’emblée à une nouvelle recrue. Au moins, elle aurait un salaire assuré.

             Si elle avait eu un peu plus de recul à cette époque, elle aurait sûrement remarqué que tout cela s’était passé avec trop de facilité, trop de coïncidences. Elle ne s'en était rendu compte que lorsque Leo, l'étudiant qui arrondissait ses fins de mois comme auxiliaire de vie de Neil lui avait présenté son père Leo. Elle s'était plutôt bien entendue avec lui. Il avait travaillé un temps pour l'agence de cautionnement. Mais il n'était pas du genre à rester en place, et parfois il lui arrivait de se trouver en délicatesse avec la loi. Ce qui la fichait mal, selon Jessé Bolt, pour un type censé garder les malfrats dans le droit chemin, au moins jusqu'à leur procès. Elle lui avait trouvé une ressemblance remarquable avec l’homme qu’elle avait rencontré dans l’avion et qui lui avait conseillé de postuler à l’agence Bolt. Elle n’avait pu s’empêcher de lui en faire part. Cela l’avait d’abord fait sourire, puis il lui avait répondu qu’il y avait de fortes chances pour que ce Maxwell soit son père. Il n’y avait que lui pour l’avoir aguillée vers l’agence. Paul avait ajouté, sans autres explications, que Leo ignorait tout de son grand-père et il souhaitait que cela reste ainsi. Paul avait quitté l’agence quelques semaines plus tard.

             Cela faisait onze mois, maintenant qu'elle travaillait pour Bolt. Et elle était là, ce soir. Après sa promenade photographique sur le pont, elle avait pris un bus qui l’avait ramenée au pied de son immeuble, salué le concierge, pris l’ascenseur, et s’était calfeutrée chez elle dans son appartement tellement impersonnel, fidèle à son habitude.

             Elle avait planifié sa soirée : une douche, un repas rapide, un peu de lecture, puis elle irait se coucher. En rentrant, elle n’avait pas eu besoin de ranger quoi que ce soit dans cet appartement si vide sans la présence de Louise et de Neil. Elle avait passé deux soirées à tromper son ennui en faisant du nettoyage et du rangement.

             Elle monta le son de la musique pour l’entendre sous sa douche. Les murs et le sol étaient insonorisés. Les voisins n'entendaient rien. Elle les avait croisés, quelques fois, dans les escaliers. Ils ne prenaient jamais l'ascenseur. N'obtenant aucune réponse à ses « bonjour », elle avait renoncé à le leur souhaiter. Ce n'était pas seulement pour cela qu'elle les avait trouvé bizarres, mais aussi parce qu'ils portaient toujours des lunettes noires, l'homme comme la femme, quel que soit le temps à l'extérieur. Ils ne les enlevaient pas à l'intérieur. Elle s'était même dit en plaisantant qu'ils devaient être du genre à les porter pour sortir les poubelles à minuit. Elle ne les avait pas revus depuis quelques semaines. Elle devrait peut-être se renseigner à leur sujet...

             Après la douche, elle revint dans le salon. Elle fit un bref passage par la cuisine : repas asiatique dans le four à micro-ondes. Trois minutes avant de revenir dans le salon. C'était chaud. Elle n'aimait pas quand c'était trop chaud. La musique lui donnait envie de danser et danser la détendrait. Ça tombait bien, elle avait trois ou quatre minutes de vides dans son emploi du temps immédiat, alors pourquoi ne pas se laisser aller... Elle se leva, fit quelques pas dans le salon et se laissa bercer au rythme de la musique. Elle repensa à l'homme sous le pont. Ses traits s'étaient déjà dilués dans sa mémoire, mais elle se souvenait de ses yeux bleus. Il avait un regard qu'elle connaissait, et qui ne lui déplaisait pas. C'était la première fois qu'elle se souvenait d'un tel détail...

             Elle se sentait de plus en plus légère, vidée de ses peurs... comme si elles n’existaient plus. Elle aurait pu savourer, apprécier cette impression si les rares meubles de l'appartement n'avaient pas soudainement pris des contours flous et mouvants. C'était bizarre. Était-ce le début d'un malaise ? La lumière ondulait comme une vague. Elle s’approcha de la fenêtre. Quelque chose n'allait pas... Un peu d'air lui ferait du bien. Une lueur furtive, une ombre en mouvement, dans l’immeuble en face du sien, attirèrent son attention. Nouvellement construit à la place d’un cinéma, de l'autre côté de l'avenue, l’immeuble n'était pas encore habité.

             Elle chercha en tâtonnant la paire de jumelles de Neil. Il avait passé pas mal de temps à suivre la construction du nouvel immeuble. Elle devait se trouver sur le fauteuil, près de la baie. Elle n’eut aucun mal à la retrouver. Elle ne se sentait vraiment pas bien. Dans ce brouillard qui l’envahissait de plus en plus, elle distingua la silhouette familière d’un homme qui l’observait. L'homme du pont... Son esprit devait lui jouer des tours… Quelles raisons aurait un SDF de l'avoir suivie pour l’observer de l’immeuble d’en face ? Cela ne pouvait être qu’une illusion provoquée par son malaise. Elle secoua sa paire de jumelles en direction de l'illusion.

             « Rince-toi l’œil coco... Si tu me voies... Moi aussi, je te vois... et tu ne me fais pas peur, sale voyeur... J'appelle les flics... »

             Comme s'il pouvait l'entendre d'où il était !

             Son téléphone était dans son sac à main... Qu'en avait-elle fait après être rentrée ? Où l'avait-elle posé ? 

           La douleur, d’abord lancinante, dans son estomac, se fit sentir avec plus de force. Elle devint plus aiguë. Elle allait vomir. Elle ravala la nausée qui montait dans sa gorge.  Où était ce fichu sac avec ce fichu téléphone ? Qui devait-elle appeler en premier ? La police ou les urgences ? Ça tournait drôlement autour d'elle. Elle devait s'allonger... dans sa chambre si possible. Sa langue était sèche, râpeuse, et sa salive, acide. L'odeur de la nourriture chinoise n'arrangeait rien. Elle peinait à se tenir debout. Son corps tanguait dangereusement. Son esprit s’endormait et la musique s’éloignait, de plus en plus. Que lui arrivait-il ? Était-ce la balle logée près de son cœur qui lui jouait une mauvaise blague ? Le médecin avait pourtant dit qu'elle pouvait vivre longtemps avec. Au moins jusqu'à ce qu'on trouve le moyen de la lui enlever. Était-ce un empoisonnement alimentaire ? Elle n'avait presque rien mangé à midi et n'avait pas touché à son dîner... Et si c'était quelque chose dans le bus... Un gaz qui ne faisait effet qu'au bout de quelques minutes... Encore un acte terroriste ? Les Windtalkers ? Encore une fois, il avait fallu qu'elle soit au mauvais endroit... Non, la foudre ne pouvait pas frapper deux fois la même personne à deux endroits différents. Statistiquement, c'était... 

              Ses jambes se dérobèrent sous elle.

             Elle se retrouva sous l’eau, comme si elle venait d’y plonger, les pieds en premier. Elle coulait à pic. Il y avait beaucoup de bulles minuscules autour d’elle. On aurait dit des perles de nacre et d’argent. Elle se regardait s'enfoncer dans les eaux profondes, l’esprit dissocié de son corps. Elle se rendit compte qu'elle n'éprouvait aucune crainte, au contraire. Son visage respirait la sérénité. Elle ne cherchait pas à remonter à la surface. Elle se sentait bien. Elle souriait. Elle était enfin libre. Sa lourde robe de velours rouge l’entraînait vers les profondeurs. D’où lui venait ce vêtement ? Elle regarda sa main gauche. La cicatrice laissée par la balle de passage était bien visible, rouge comme sa robe. Des perles de couleur rouge et or, microscopiques, s’en échappaient comme un essaim d’abeilles s’échapperait de leur ruche condamnée.

              Était-ce cela la mort ?

             Au loin, il lui sembla entendre des coups frappés sur du bois, assourdis par l’eau. Quelqu’un essayait d’entrer. Où ? Quand ? Pourquoi ? Qui ? Est-ce qu’on se posait autant de questions lorsqu’on mourrait ? Était-elle vraiment condamnée ? Non, elle était une battante. Elle ne pouvait pas abandonner Louise et Neil...

             Elle battait des pieds pour remonter à la surface, mais rien n’y faisait. Elle continuait à descendre. Elle battait des mains, elle luttait, mais il était trop tard. Étrangement, elle n’éprouvait aucune difficulté pour respirer. En fait, elle ne respirait probablement plus, et n’avait plus besoin d’air… C'était juste un dernier réflexe parce qu’elle ne pouvait faire autrement et parce que c’était dans l’ordre des choses. Mais une autre voix, qu'il lui semblait reconnaître sans pouvoir l'associer à qui ou à quoi que ce soit lui disait que c'était faux, qu'elle devait encore se battre, ne pas abandonner, parce que rien n'était perdu, parce qu'on avait besoin d'elle.

 

 

 

 



15/06/2015
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