Ihriae-Au fil de l'eau...

Ihriae-Au fil de l'eau...

PART. I - Chapitre 08

- Chapitre 08 - 

 

 

XXIème siècle. 10 avril.  

            Le silence. Comme son père, il appréciait plus que tout le silence.

Ici, plus qu’ailleurs, le silence semblait impressionnant. Mais ce n’était certainement pas pour cette raison que Robert Larson avait choisi de passer ses derniers jours dans cet appartement au luxe discret d'Auckland. Le bout du monde pour lui, Halley Larson, son fils unique, qui ne quittait que très occasionnellement son Irlande natale.

            Au cours de ces dernières années, cette ville était devenue la plus peuplée de la Nouvelle-Zélande. Elle était devenue l'un des quatre plus importants centres d'affaires de la planète. Plongées dans les marasmes d'une crise qui n'en finissait pas, Paris et Londres, notamment, ne cessaient de perdre du terrain face à Auckland, Tokyo et Standton. Même New-York faisait grise-mine. Robert Larson avait choisi de quitter le vieux monde pour un plus jeune et en pleine effervescence. Il avait construit une tour ultramoderne avec toutes les options en matière de sécurité et de confort au cœur d’Auckland.

            Ici, la prospérité familiale ne transparaissait dans aucune œuvre d'art, aucun bibelot. Elle se reflétait dans le mobilier et dans l'architecture de l'appartement qui occupait tout le dernier étage de la tour : de vastes pièces avec de larges portes fenêtres donnant sur des terrasses aménagées en jardins. Chaque façade avait son jardin. Au sud, une terrasse aux accents méridionaux, à l'ouest une serre tropicale, au nord, des plantes venues de l'hémisphère nord, cela allait de soi. Enfin, à l'est, un jardin japonais. Le toit avait été aménagé en parc à la française avec des arbres rares ou disparus. Il y avait même un jardin potager.

            Il y avait trois autres riches excentriques qui avaient participé au financement de cette œuvre architecturale. Ils avaient fait construire autour de la tour Halley leurs propres gratte-ciels. Tous étaient reliés les uns aux autres par des passerelles à différents niveaux. Vus de l'extérieur, avec leurs façades de verre dans lesquelles le ciel diurne ou les lumières nocturnes de la ville se reflétaient, ils formaient un ensemble majestueux.

            Robert était féru de culture asiatique. Chaque pièce de cet appartement où il avait vécu ses derniers mois était empreinte d'une sobriété toute asiatique. Ce goût pour l’art extrême-oriental était la seule chose qu'il partageait avec son père.

              Bien que travaillant à la direction du département recherches archéologiques et ethnographiques, au sein des entreprises Larson, ils ne s'étaient plus rencontrés depuis cinq années au moins. Il aurait pu prétendre qu'il voyageait beaucoup. Ce n'était pas le cas. Il détestait voyager et il avait la phobie de l'avion. Ce n'était pas seulement une peur irraisonnée. Il était physiquement incapable de s'élever au-dessus des nuages sans le matériel adéquat. Même sans cela, ses rapports avec son père auraient été inexistants si l'oncle Lee, le frère de sa mère Evelyn, n'avait pas tacitement joué les intermédiaires entre eux.

            Lee Brennan avait toujours veillé à son bien-être, plus que son père, toujours accaparé par ses affaires. Cela ressemblait au cliché du pauvre petit garçon riche, malheureusement, il n'en avait pas été autrement. Aujourd'hui encore, à cet instant, Lee continuait à se comporter comme un père. Installé dans l'un des deux confortables fauteuils de la chambre, il lisait une revue économique. De toute évidence, il ne portait pas un grand intérêt aux articles ou aux photographies. Il ne donnait pas le sentiment de profiter de ces instants de la quiétude et du luxe discret qui les entouraient. Pas plus de la lumière exceptionnelle de ce début de matinée qui baignait la pièce et de la vue panoramique qu'offrait la seule baie vitrée non protégée des regards extérieurs par un rideau de plantes... Il reconnaissait cette attitude. Il savait que Lee n'était pas d'accord avec sa décision.

            Né en Irlande, Lee avait vécu une grande partie de sa vie au Texas. Il avait le caractère d'un Irlandais et la rugosité des texans. Il donnait l'impression d'être une force de la nature. Le genre de géant humain à qui on évitait de taper sur l'épaule de crainte que sa réponse ne vous brise littéralement les os. Physiquement, face à lui, Halley ne faisait pas le poids. Ils avaient néanmoins en commun leur regard bleu délavé, le même que celui d'Evelyn.

            Halley avait une chevelure auburn quasiment indomptable surtout lorsqu'elle était coupée courte. C'était pour cela qu'il ne se faisait couper les cheveux que trois ou quatre fois par an. Le reste du temps, il se les laissait pousser jusqu'aux épaules, contrairement à Lee dont la chevelure désormais blanche était toujours remarquablement coupée courte.

            Halley posa le livre qu'il tentait vainement de lire sur la table de chevet et se leva du lit. Il fit mine de défroisser sa chemise blanche pourtant impeccable. Sa veste était posée au pied du lit. Il se rapprocha du miroir de la grande armoire, histoire de corriger quelques détails : mèche de cheveux de travers, nœud de cravate à resserrer...      

            L'image que lui renvoyait le miroir était celle d'un homme d'une quarantaine d'années, de taille moyenne, plutôt mince. Il le devait à la fréquentation régulière d'une salle de sport personnelle et à une alimentation essentiellement végétarienne, moins par choix personnel que par obligation, car son organisme assimilait mal les aliments d’origine animale.

            Il avait les traits fins, délicats. Ses yeux d'un bleu très clair sous d'épais sourcils bruns éclairaient son visage parcouru de taches de rousseur. C'était ce qu'il avait de plus remarquable : Ses yeux et ses taches. Pour le reste...

            Il n'appréciait pas particulièrement son visage car il trouvait ses pommettes trop hautes, trop saillantes. Elles rendaient ses joues trop creuses. Ses dents parfaitement alignées et blanches témoignaient de soins constants et couteux. Cela dit, il trouvait leur blancheur superficielle. Il évitait de trop les montrer lorsqu'il souriait ou riait.

            Il trouvait aussi que sa bouche était trop grande, ses lèvres trop charnues et trop colorées.  Elles contrastaient avec son teint trop pâle, quasiment mortifère.

            Halley haussa les épaules. Il avait en lui plus de Brennan que de Larson. Les femmes appréciaient son physique. Il n'en restait pas moins sur ses considérations, persuadé que la plupart de ses conquêtes féminines n'étaient dues qu'à son nom et à son argent. Il en allait autrement avec les hommes. Ils pouvaient lui serrer la main, lui adresser quelques signes amicaux, mais ils se gardaient bien d'une accolade ou d'une trop grande familiarité. Les hommes gardaient leurs distances avec lui comme s'ils craignaient que toute cette puissance qu'il détenait ne les détruise...

              Il jeta un coup d'œil à sa montre. C'était bientôt l'heure de l'interview. Si, toutefois, le journaliste était ponctuel.

            Comme pour le lui confirmer, deux timbres de voix lui parvinrent du hall, brisant le silence dans lequel Lee et lui s'étaient enfermés depuis plusieurs heures. Il sentit le changement d'attitude de son oncle, plus orageux qu'il ne l'était déjà. Il reporta son attention sur les voix. Il les entendait distinctement.

            — Entendons-nous bien, mademoiselle Delombre, il est hors de question que vous me dictiez mes questions.

            C’était une voix d’homme, claire et posée avec un léger accent qu’il ne parvint pas identifier, contrairement à celui – anglais – qui lui répondit du tac au tac.

            Sophie Delombre était franco-britannique.

            — Entendons-nous bien, monsieur Guurdwahaldotir. Tant que vous n’orientez pas vos questions… 

            —  Mes questions seront forcément orientées.

            Halley aurait donné cher pour voir la tête de la jeune femme. Son interlocuteur ne semblait pas impressionné par sa façon de le mettre au pas.

Pourtant, elle poursuivit sur le même ton :

            —  … ne faites pas dire à monsieur Larson ce qu’il ne dit pas ou ne veut pas dire. Tant que vous vous montrerez correct avec lui, nous vous laisserons poursuivre l’interview.

            — Nous ?

            — Monsieur Larson a un droit de regard sur votre interview avant toute diffusion, corrigea-t-elle.

            — Bien sûr… Ce n’est pas en direct…

            Elle ne lui laissa pas le temps de poursuivre :

            — Si vous dénaturez les propos ou l’attitude de Monsieur Larson d'une manière ou d’une autre au cours de la diffusion, directe ou indirecte, avec des bruitages incongrus, des rires intempestifs... ou des remarques déplacées... nous vous attaquons en justice. Si vous émettez des commentaires hors de propos ou injurieux sur les industries Larson ou sur l’un de leurs dirigeants, morts ou vivants…

             — Vous nous attaquez en justice. Je crois que j’ai compris.

            — Vous "croyez" avoir compris ? Alors pour que ce soit très clair : au moindre dérapage, nous vous mettrons tellement d’avocats au cul que vous ne saurez plus où vous asseoir, en supposant que vous le puissiez, avant longtemps. Pas seulement vous, monsieur Guurdwahaldotir, mais tous les membres de votre équipe, du moindre grouillot situé quelque part tout au bas de l'échelle hiérarchique jusqu'au président Directeur Général de la chaîne qui vous finance.

            Elle avait retenu le nom de famille du journaliste et l’avait prononcé sans trébucher. Cette attention pouvait désarçonner son interlocuteur, mais pas autant que la menace sans détour. Malgré l’intonation suave, presque désuète qu'elle avait donnée à ses paroles, il devinait que ses mots avaient fait mouche.

Au moins, les choses étaient claires. Personne ne souhaitait être responsable de la chute de l'entreprise qui l'employait, si petite soit-elle. Si le journaliste ne l’avait pas compris, il en serait pour ses frais.

            Halley respectait le travail de Sophie Delombre, mais il ne parvenait pas à apprécier la femme. Elle le mettait mal à l’aise. Elle était autant capable de faire œuvre du flegme le plus anglais que de la morgue la plus française. Son accent français apportait une touche de noblesse et d'élégance auxquelles certains interlocuteurs comme les américains et les asiatiques étaient sensibles. Elle savait en user à outrance si c’était nécessaire. Son nom français, son charme naturel et son humour typiquement britannique faisaient le reste.

            Il ne la connaissait que depuis quelques mois, mais cela faisait douze ans qu'elle travaillait comme avocate pour la Compagnie Larson, dont dix au service de Robert et de Lee. Son rôle était de défendre les intérêts de la famille sous toutes leurs formes. Rien ne devait ternir l'image de la compagnie familiale. Lee la considérait comme une avocate brillante pleine d’avenir, une redoutable adversaire qu’il préférait avoir de leur côté plutôt que contre eux. Elle le prouvait une fois encore avec le journaliste, même si, comme Lee, elle avait marqué sa désapprobation quant à sa décision d'accepter une interview. 

            Un temps, Halley avait soupçonné une relation amoureuse entre son père et elle. Cela aurait pu expliquer qu’il ne l’avait jamais rencontrée auparavant. Il avait questionné Lee sur le sujet. Ce dernier avait éclaté de rire avant de certifier que c'était bien la dernière idée qui serait venue à l'esprit de Robert. D’autant qu’il était certain que la jeune femme n’appréciait les hommes que dans le cadre professionnel. Cela dit, il n’en ayant pas preuve, il ne pouvait que le supposer.

            Pourtant, Halley comprenait qu’une beauté aussi étrange, hors du temps, pouvait réveiller quelques instincts chez un vieillard comme son père. Sophie lui faisait d'ailleurs penser à certaines héroïnes des romans français ou anglais du XIXe siècle que Robert appréciait tant. Était-ce un hasard ? Elle avait ce corps sensuel aux formes pleines, presque félin, aux attaches fines, un visage un peu rond aux pommettes hautes et avec de discrètes taches de rousseur, des lèvres délicatement ourlées, un nez peut-être un peu fort qui ne cassait pas l’harmonie paisible de son visage, de grands yeux bruns très vifs, et une longue chevelure soyeuse et sombre. Une mèche épaisse barrait un front ni trop haut ni trop bas. Elle les retenait généralement en chignon.

            Elle était jolie, et même belle. Mais elle n'avait rien à voir avec ces beautés de papier glacé qu'il avait l'habitude de fréquenter. Parfois, il se surprenait à penser que Selma lui aurait beaucoup ressemblé physiquement. Peut-être était-ce cela qui avait attiré son père. Quelles que soit la nature de leurs relations, la vraie question était : avait-il envie de garder près de lui quelqu'un qui avait été plus proche de son père que lui-même ?

            Halley tendit l'oreille de nouveau :

            — En dehors d’avoir le plaisir de vous souvenir de mon nom et de le prononcer sans l’écorcher, je peux vous demander pourquoi vous avez choisi NWG, et avoir expressément demandé que ce soit moi qui…

            — Il vous faudra poser la question à Monsieur Larson, le coupa-t-elle.

            Lee ne put réprimer un haussement de sourcil.

            —    Tu l’as expressément demandé ?

            Lee soupira, avant d’ajouter :  

            — Je persiste à croire que cette interview est une erreur.

            — Il est honnête, dit Halley.

            — Honnête ? C'est un journaliste ! Son honnêteté est à géométrie variable.

           — Communiquer est une obligation de nos jours. Surtout si on veut éviter de trop attirer l’attention, ou que quelqu’un d’autre parle à notre place. Nous avons besoin d’avoir la presse de notre côté, et à travers elle, l’opinion publique.

Lee eut un rire sec avant de répondre :

            — Alors pourquoi ne pas avoir proposé cette interview à Horst ? Il nous aurait offert une plus large couverture médiatique.

            — Je n'aime pas Horst, et il me le rend bien.

           — Il ne te connaît que comme le mec qui lui a piqué sa petite copine à la fac. Depuis, il en a eu d'autres, et toi aussi. L'eau est passée sous les ponts comme on dit.

            — On dit aussi qu'il a la rancune tenace. Et puis, je ne cherche pas à me faire connaître.

            — Alors là, je ne comprends pas. Je ne TE comprends pas.

            Halley ne répondit pas. Il ne demandait pas à Lee de le comprendre. Il savait ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait. C'était tout ce qui importait.      

            — Tu crois vraiment qu’il est de notre côté ? finit par demander Lee après un court instant de silence.

            Il n'en démordait pas.

           Depuis toujours, les Larson comme les Brennan avaient eu à composer avec les journalistes, soit en les gardant à distance par des moyens juridiques, soit en les utilisant.

            — Ce serait bien si, pour une fois, il y en avait un de notre côté, dit douccement Halley.

            — Les journalistes sont, soit du côté de tout le monde, soit contre tout le monde. Pour moi, ce sont des charognards. Ton père pensait la même chose. Jusqu'ici, nous avons réussi à nous en protéger. Je souhaiterais que cela continue.

            Halley prit sa veste et l'enfila. Un dernier regard dans la glace. Il se sentit prêt pour l'arène. Lee fit à nouveau mine de se concentrer sur sa revue.

         Halley sortit de la chambre. Il détestait être en désaccord avec son oncle. Il longea le couloir aux murs beiges qui menait au salon. Il ressentit immédiatement les effets positifs des ondes Dodgers amalgamée à la peinture. À chacun de ses pas, il se sentait plus calme, et plus sûr de lui. Il entra dans le salon.

            Grandes ouvertes, les hautes fenêtres laissaient passer une lumière matinale tamisée par des stores à lamelles, et une douce chaleur. La pièce meublée avec le même goût et la même sobriété que la chambre semblait avoir été préparée pour une séance de photos destinées à un catalogue de décoration. L'ameublement à la fois moderne et hors du temps baignait dans une lumière ambrée.

            Sophie Delombre et le journaliste étaient installés dans deux fauteuils de couleur chamois, placés à côtés d'une petite table basse sur laquelle étaient posés deux grands verres d'eau fraîche. Face au journaliste, il y avait un canapé trois places, de la même couleur. Halley s'y installa. Un bref instant, il fut surpris par la douceur du tissu. C'était comme caresser les poils d'un chaton. Le canapé et les fauteuils étaient bien plus confortables qu'ils en avaient déjà l'air. Leur dossier et la souplesse des sièges pouvaient être réglés au goût de chacun. Pour sa part, il n'aimait pas les canapés trop mous dans lesquels on s'enfonçait si profondément que s'en extirper devenait une épreuve éprouvante et peu seyante. Contrairement à Lee, il ne les aimait pas non plus durs comme du béton.

            Dehors, quelque part sur la terrasse, une grive musicienne chantait. Cela paraissait incongru quand on savait où l'on se trouvait. D’autant que l’espèce avait disparu depuis une décennie. Il respira profondément. Une odeur de jasmin pénétra ses narines. Était-ce le parfum de Sophie, ou d'une plante sur l'une des terrasses ?

            Son regard croisa celui de la jeune femme. Elle lui adressa un petit signe de tête poli.

            Il s'efforça de le lui rendre, comme un signe de connivence, mais si bref fut-il, il n'eut pas l'effet escompté. Le visage de la jeune femme se durcit jusqu'à devenir imperméable à toute tentative de déchiffrement.

            Il avait beau faire des efforts, il ne parvenait pas à la trouver sympathique ou attachante. Jolie, mais pas attachante. Rien à voir avec Selma, en dehors de son physique. Et encore. Il se souvenait de Selma comme une jeune femme douce, bienveillante, alors que tout en Sophie respirait la dureté et le modelage carriériste. En dehors de cela, il continuait à penser qu'elle avait très bien géré le journaliste jusqu'à présent. À lui de prendre le relais.

            D'une voix neutre, elle lui présenta Reiyloo Guurdwahaldotir en quelques mots.

Jamais il n'avait entendu pareil nom. Cela sonnait nordique.

            Le journaliste l'observait, silencieux, attendant qu'on lui adresse la parole. Halley l'observa lui aussi ouvertement. Il constata qu'ils avaient quelques points communs comme leur taille, leur gabarit, des yeux bleus et une peau sujette aux coups de soleil. Apparemment, il en avait attrapé un sur le nez et son front, haut, était lui aussi marqué. Ses cheveux châtain clair étaient coupés courts et savamment décoiffés. Son regard semblait très triste. Halley ne put s'empêcher de se demander si l’homme avait vécu une tragédie l’ayant marqué au point qu'il portait sa douleur sur lui.

            Lee avait demandé à Sophie de mener une brève enquête à son sujet. Il avait lu le rapport qu’elle avait écrit. Il n'y avait rien vu qui attesta cette idée. À moins d'avoir sauté un passage, ce qu'il savait pertinemment n'avoir pas fait. Le journaliste ne cachait-il pas quelque chose de si profondément enfoui dans son passé que cela n'apparaissait nulle part. Ce qui était impossible aujourd'hui, dans la mesure où le concept de vie privée n’existait plus.

            Le reste de l’examen physique ne lui apprit pas grand-chose. Un nez fin, et les deux petites marques de chaque côté, proches des yeux, indiquaient qu’il portait souvent des lunettes. Il avait des lèvres bien dessinées et une mâchoire bien découpée, quelques rides de concentration sur le front. Il avait un visage plutôt harmonieux, même avec ses oreilles, peut-être un peu trop décollées. Comme les siennes. Il se retint de sourire à cette pensée. Une autre raison pour laquelle il se laissait pousser les cheveux.

            — Monsieur Guurdwahaldotir, dit-il simplement en inclinant brièvement la tête.

            Halley aurait pu lui tendre la main pour un salut traditionnel. Il n'aimait pas les contacts physiques avec les étrangers. Il préférait garder ses distances. Il n'avait pas non plus l'habitude de mettre ses interlocuteurs à l'aise. Il opta donc pour un regard direct. Reiyloo Guurdwahaldotir soutint son regard. Il devait être aguerri à ce genre d'exercice car il ne sembla pas impressionné. Rares étaient ses interlocuteurs à soutenir son regard lorsqu'il les fixait droit dans les yeux comme s'il voulait pénétrer leurs âmes et les déchiffrer.

            Halley se demanda quel âge pouvait avoir son interlocuteur. Trente ans ? Trente-cinq ans ? Même s'il ne les faisait pas, il pouvait tout aussi bien avoir quarante ans...   

            Halley attrapa le verre le plus proche et but une gorgée d’eau avant de le reposer sur la petite table devant lui, puis s’éclaircit la voix. L'interview pouvait commencer.

            Le journaliste le comprit. Il vérifia rapidement l'orientation de la petite caméra placée sur son trépied entre eux, sur la table basse, et la mit en marche. Il y avait longtemps que Halley n’avait pas vu ce genre d’objet. Maintenant, les caméras étaient intégrées dans les lunettes, ou bien il suffisait de poser son téléphone portable sur un mini trépied adapté à l’épaule du journaliste.

            Celui-ci posa sa première question :

            — Pourquoi avez-vous accepté de donner cette unique interview ?

            Direct.

            — Pourquoi pas ?

            Le journaliste eut un sourire dubitatif.

            — Vous commencez déjà à botter en touche.

            — Vous êtes quelqu'un de très direct, conformément à votre réputation. J'apprécie. Permettez-moi de l'être aussi. La question ne serait-elle pas plutôt : pourquoi vous ? Je pense que je viens de vous donner la réponse. Du moins en partie.

           Le journaliste sembla perdu un bref instant, puis une ombre de panique passa furtivement dans son regard l’espace. Il venait de comprendre qu’il se trouvait face à quelqu'un qui pouvait le cerner mieux que la plupart des gens qu'il fréquentait.

            Halley ne lui laissa pas le temps de cogiter plus. Ce n'était pas le sujet du moment.

            — Avant de vous contacter, j'ai lu tous vos articles.

            Il prit soin d'insister sur le mot « tous ».

           — Vous êtes un bon enquêteur, poursuivit-il. Et vous avez des qualités que j'apprécie beaucoup. Vous allez jusqu'au bout de vos sujets, toujours au-delà des apparences, et vous avez l'esprit ouvert.

           Ce n'était pas une exagération. Il était plus ouvert qu'une esplanade aux quatre vents. Cette qualité était aussi le défaut qui le cantonnait aux rubriques des faits divers les plus inexplicables et aux portraits de personnalités qui l'étaient encore plus. Halley connaissait ses articles, et certaines de ses hypothèses à propos de la disparition des colons de l'île de Roanoke, des « nécropoles » d'Epona, des tombeaux d'Alexandre le Grand et de Gengis Khan, des véritables origines de la Dame de Brassempouy, et celle des origines de la grippe espagnole et les raisons de sa virulence, ou encore à propos de la disparition des légions de Varus, des momies du Tarim, des « géants égyptiens » des Alpes, du disque de Chevroches ou de l'artefact de Corso. En plus des théories les plus sérieuses, il ne craignait pas d'ouvrir des portes moins conventionnelles que ses confères journalistes. Halley connaissait aussi ses portraits et interviews de Navii Codec le Nobel de sciences, du génie des mathématiques Jake « Zen » Pouliniam, ou encore celle d’un autre génie des sciences, Neil Doyle. Celui-ci était considéré comme parfaitement ingérable lors des interviews qu’il donnait. Guurdwahaldotir s’en était bien sorti. Grâce à ses connaissances scientifiques imparables, il parvenait à mettre ses invités en confiance sans jamais leur manquer de respect. Il jouissait d’une bonne réputation dans le milieu des cyberjournalistes freelance. Ce qui était une chose rare.

            — Vous savez que cette interview sera vue et écoutée ce soir par quelques milliers de personnes, et qu'elle sera rediffusée toute cette semaine sur les chaînes du réseau NWG.

            Et probablement le jour de sa mort puisqu’elle serait la seule et unique.

            Halley se força à sourire.

            — Les canadiens ont un sens de l'humour extrêmement développé. C'est aussi, en partie, pour cela que je vous apprécie. Je veux bien croire que votre émission dépasse les frontières de votre pays. Mais si votre chaîne a autant de succès, c'est surtout grâce à votre propre travail. Ce n'est là ni un sarcasme, ni de la langue de bois. Je pense vraiment ce que je vous dis.

            Il ressentit le trouble du journaliste, même si celui-ci essayait de ne pas trop le montrer. Il avait pourtant le sentiment que cette gêne n'était pas liée à de l’orgueil. Il se rendit compte que le journaliste l'observait. Peut-être hésitait-il à poursuivre l'interview, mais il était trop tard pour renoncer, et il le savait. De la même manière qu'il avait compris qu’il ne devait pas essayer de dominer son interlocuteur.

            Il se reprit et posa sa seconde question :

            — Parlons de vous. Qui êtes-vous vraiment ?

            Halley prit une profonde inspiration. Il s'était préparé à cette question.

           — Quelqu'un de tout à fait ordinaire, croyez-moi. J'ai juste eu la chance de naître dans une famille particulièrement aisée financièrement, et je ne m'en plaindrais pas. J'ai eu une enfance et une adolescence à l'abri du besoin. J'ai pu faire les études que je souhaitais. Pour le reste, adulte, j'ai travaillé pour en arriver là où j'en suis. Mon père ne m'a accordé aucun régime de faveur.

            — Reprenons depuis début. Vous êtes né...

          — … il y a quarante ans, dans le comté de Donegal, tout au nord de l'Irlande, près de Glenveagh. C'est dans cette région que se trouve le domaine familial, acquis par mon arrière-grand-père au début du XIXe siècle. J'y ai vécu durant mes dix premières années. Ensuite, j’ai été envoyé en internat, en Suisse. J’y ai fait toutes mes études. À mon retour en Irlande, j'ai travaillé pour l'entreprise familiale.

            — Votre arrière-grand-père, Adam Larson, est le fondateur des industries Larson. On sait finalement peu de choses à son sujet, si ce n’est qu’il est né au Danemark et que sa vie a été émaillée de drames familiaux. D'un premier mariage, il a eu une fille, et d'un second un fils, votre grand-père, Adam Jr qui s’est donné la mort lors de la crise de 1929. Il avait vingt-cinq ans et venait d’avoir un fils, Robert, votre père, élevé par votre arrière-grand-père. Mais c'est surtout sur les femmes de votre famille que le destin va s'acharner. Olive, née du premier mariage d’Adam Larson avec Anna-Louise Darwin-Turner, est morte en donnant naissance à sa fille Audrey. Elle-même décédera en donnant naissance à sa fille Lisiann qui n’échappera pas non plus à son destin. Votre arrière-grand-père élèvera Olive, Audrey, Lisiann, ainsi qu’Helena jusqu’à ce que son père Aubrey Danatess décide de l’emmener avec lui en Amérique du Sud. Savez-vous ce qu’elle est devenue.

            — Je l’ignore. Par contre, je me souviens que lorsque j’étais très jeune, mon père évoquait beaucoup de Lisiann. Ils avaient grandi ensemble. Il l'aimait comme sa propre sœur. C’était une femme extraordinaire. Elle avait pour ambition de devenir la première femme astronaute. Mais l'époque et le pays n'étaient pas très… progressistes en ce qui concernait le statut des femmes. Néanmoins, c'était une femme de caractère, très indépendante qui ne craignait pas la mort. Au contraire.

            — Votre père n’a pas essayé de retrouver Helena ?

            — Mon grand-père refusait de parler d’elle, et mon père souhaitait que nous respections sa volonté sur le sujet.

            — Vous, vous souhaiteriez la retrouver ?

          — À quoi cela servirait-il ? Quatre générations nous séparent aujourd'hui. Peut-on encore parler de lien de parenté entre nous ? Ces liens se sont estompés avec le temps.

            — Votre départ en Suisse fait suite à la disparition tragique de votre mère.

            — Il n'en est pas une conséquence. C'était quelque chose que mes parents… que mon père, pour être exact, avait planifié depuis ma naissance.

            — En vouliez-vous tout de même à votre père ?

           — Je pense que oui... Disons que j'étais très en colère… Comme on peut l’être lorsqu’un tel événement survient après la mort d’un être cher. Vous le vivez comme une punition. Mais j’ai vite compris que ce n’était pas le cas.

            Il avait répondu d'une voix posée, neutre.

            Le journaliste hésita lorsqu'il posa la question suivante :

           — À l'époque, certaines voix non officielles ont prétendu que l’accident de voiture de votre mère n'en était peut-être pas un. Qu'en avez-vous pensé ? Connaissez-vous aujourd'hui les circonstances exactes de cet accident ?

            — J'avais neuf ans... Nous avions neuf ans, ma sœur et moi, lorsque notre mère a eu cet accident. C'était en décembre, peu avant Noël. Il y avait de la neige, elle avait un peu fondue au cours de la journée, et gelée à nouveau à la tombée de la nuit. Notre mère n'était pas connue pour être très prudente au volant, hélas. C'est ce qui l'a tuée. C'était un accident. Rien d'autre. Sûrement pas un assassinat déguisé comme l'ont écrit certains journalistes de l'époque. D’ailleurs, pourquoi l'aurait-on tuée ? Parce qu'elle militait pour les droits de la femme dans une Irlande redevenue un peu trop conservatrice ? Elle n'était ni la première, ni la dernière. Pour ses opinions politiques ? Il était vrai qu'elle avait des idées bien arrêtées sur certains sujets dits sensibles, et qu'elle ne se gênait pas pour dire ou faire ce qu'elle pensait. Elle se considérait comme irlandaise avant tout. Elle était appréciée et écoutée, de part et d'autre, comme la voix de la raison. Un meurtre ? Je n’y crois pas une seule seconde. Un accident est ce qu'il est : imprévisible. C'est tout. En ce qui me concerne, je garde le souvenir éternel d'une mère aimante, d'une femme très belle et d'un être humain d'une très grande finesse d'esprit.

            Il s'abstint de dire qu'il avait mis longtemps à accepter sa mort. Il lui avait fallu des années pour pouvoir approcher un cimetière ou même une église. Ce n'était qu'à l'enterrement de Selma qu'il était parvenu à se recueillir pour la première fois sur sa tombe... Il avait aussi menti en assurant que c'était un accident. Si la mort d’Evelyn Brennan-Larson  n'avait rien à voir avec les raisons qu'il venait d'énoncer, elle n’était pas non plus la conséquence d’un accident.

            — Quelques années plus tard, reprit le journaliste, vous devez surmonter un nouveau drame : le décès de votre sœur jumelle, Selma. J'imagine que ce nouveau drame a forgé une grande partie de votre force de caractère.

            Il n'y avait aucune agressivité dans les paroles du journaliste. Au contraire. Halley y décela une forme de respect et de compassion, comme si lui aussi connaissait le sentiment de perte.

            Il répondit avec douceur, d'une voix à peine perceptible.

            — Je suppose.

           — Elle est décédée d'une longue maladie, à un moment où votre propre santé se détériorait. Les médecins pensaient même qu'il ne vous restait que quelques mois à vivre, voire quelques semaines.

            — Je suis toujours là.

           — De toute évidence, mais il y a eu beaucoup de rumeurs sur les circonstances qui ont précédé la mort de votre sœur, et sur vos problèmes de santé, sur votre guérison « miraculeuse ». Bref, les bruits les plus fous ont couru à ces sujets. Pouvez-vous nous parler de cette période et nous dire exactement ce qu'il en était, rétablir la vérité d’une certaine manière ?

             Rétablir la vérité…

            Halley eut un sourire franc. Il voyait très bien où le journaliste voulait en venir. Il se pencha vers la table et tendit le bras pour reprendre le verre d'eau fraîche. Il en but une gorgée et répondit.

            — Je suis, et j'ai toujours été, Halley Larson, fils de Robert Larson. Pas un sosie, un triplé caché, un clone ou même un androïde. En l'occurrence,  je n’ai pas été frappé par la même maladie que Selma. Comme vous l'avez dit à l'instant, tout cela fait partie de ces rumeurs complètement folles qui entourent ma famille. En vérité, il n'y a pas plus de malédiction sur les enfants de Robert Larson qu'il n'y en a sur ceux d'Anna-Louise Larson. Certaines personnes ont même suggéré que cette fatalité serait liée aux activités des parents d’Anna-Louise, des archéologues qui auraient bravé je-ne-sais-quelle malédiction dans un tombeau syrien. Parfois, la vie ne vous fait pas de cadeau. C'est aussi simple que cela. Pour en revenir avec ma sœur, la maladie qui l'a tuée n'était en rien génétique. Quant à moi, je suis né avec une malformation cardiaque, ou si vous préférez, avec une forme d’insuffisance cardiaque extrêmement rare qui aurait dû me tuer avant même que j'atteigne ma quinzième année. Il a eu une première alerte l'année de mes cinq ans. J'ai dû être opéré d'urgence. Ensuite, j’ai passé la plupart de mes vacances scolaires dans différents hôpitaux à travers le monde.  

            Les premières fois, c'était au Brésil. Il ne savait plus où exactement, et cela n'avait pas vraiment d'importance. Ensuite, ce fut une autre clinique privée, à Londres. À chaque fois, il subissait de nouvelles opérations.

            — Une des raisons pour lesquelles je déteste voyager... Cela me donne l’impression que je suis sur le point de mourir et d’aller me faire opérer pour éviter que cela arrive. Par deux fois, à treize ans, puis à dix-sept, j'ai vraiment pensé que j'allais mourir. Mais j'ai survécu… par volonté… par chance.

Surtout, il y avait eu ce miracle, cette ultime opération. Après cela, il avait eu à suivre un traitement lourd durant cinq ans. Mais après cette dernière épreuve, il avait pu vivre sa vie de jeune adulte, faire du sport ou la fête.

            — En désespoir de cause, poursuivit-il, je me suis mis à prier, moi qui ne l'avais jamais fait de  ma vie. Il semble que mes prières aient été entendues.

            — Un miracle ?

            Il devinait le scepticisme du journaliste. Celui-ci poursuivit :

            — Votre sœur est morte dans la clinique où vous aviez été admis. On vous a greffé son cœur… C’était une procédure totalement inhabituelle.

           — Il n'y avait pas de cœur plus compatible que le sien... Initialement, le cœur de Selma ne pouvait pas être transplanté. Les chirurgiens s'y refusaient. C’était trop risqué pour différentes raisons. J'ai essayé, en vain, de les persuader qu'ils pouvaient me le transplanter, même si cela ne devait pas marcher ou seulement prolonger ma vie de quelques semaines. Je voulais le cœur de ma sœur. Ils ont mis mes suppliques sur le compte du chagrin... Mon père a trouvé un moyen imparable de convaincre les administrateurs de la clinique qui, à leur tour, ont convaincu les chirurgiens : l'argent.

            Il évita de croiser le regard de Sophie devinant la tête que celle-ci devait faire. Plus encore, il lui semblait ressentir sa réprobation.

            Néanmoins, il poursuivit :

            — Sous la forme de dons divers, d'acquisition de matériel médical, entre autres choses... L'argent manquait dans les hôpitaux publics comme dans les cliniques privées. Même si celles-ci s'en sortaient un peu mieux que les premiers, il n’en restait pas moins qu'elles subissaient la crise de plein fouet. J'ai été opéré... et j'ai reçu le cœur de ma sœur. Contre toute attente, et grâce aux progrès médicaux, ça a marché et depuis, ma santé n'a cessé de s'améliorer.

Sacré mensonge. Au moins avait-il convaincu le journaliste.

            — Votre sœur et vous avez réagi différemment face aux épreuves de la vie, n'est-ce pas ?

           — Disons qu'elle avait pris conscience que la vie doit être pleinement vécue bien avant moi. Elle a très tôt eu besoin de liberté, d'indépendance, alors que je me satisfaisais de mon univers situé entre la pension et les hôpitaux. Après le décès de notre mère, elle a choisi de vivre sa vie en profitant de tout ce que l'existence pouvait lui apporter.

            Encore un autre mensonge, ou plutôt un demi-mensonge, mais peu importait. Lui-même ne connaissait pas tous les détails. Le plus souvent à cause de sa maladie, il n'avait été qu'un observateur lointain.

            À quinze ans, la jeune fille avait fait une première fugue. Robert l'avait faite recherchée, évidemment. Mais elle avait réussi à échapper aux détectives et à la police en se cachant sous un faux nom chez un de ses petits amis. Elle avait vécu de petits boulots. Puis elle avait suivi un autre petit ami, un musicien de hard-rock. Deux tournées à travers les États-Unis, toutes les substances illicites possibles et une dizaine de tatouages plus tard, elle avait appris qu'elle était porteuse d'un virus rare mais pas inguérissable. Lorsqu’un médecin avait suggéré de l’isoler durant quelques semaines pour un traitement expérimental, elle s’était enfuie. Elle s'était retrouvée avec les autorités sanitaires du pays à ses trousses. Obstinée, elle n'avait pas voulu contacter leur père pour qu'il lui vienne en aide. C'était son petit ami qui l'avait fait, moins pour elle et sa santé que pour obtenir de l'argent et menacer de vendre leur histoire à quelques revues friandes du genre de récit dont elle était l’héroïne principale. Robert avait fait rapatrier sa fille à la clinique londonienne où se trouvait alors son fils pour une nouvelle opération.

            Il venait tout juste de subir son opération. Il n'avait pu la revoir que quelques semaines plus tard. Les médecins avaient mis un protocole en place afin que leurs rencontres se passent sans risque. Sa sœur était enfermée dans un caisson d'isolement lors de leurs rencontres, une sorte de cube de verre. Ils pouvaient au moins se parler grâce un émetteur et se voir à travers la vitre.

            Il avait eu peine à se reconnaître en elle qui était pourtant sa jumelle tant elle avait changé physiquement. Elle avait perdu ses cheveux et elle était d’une maigreur extrême. Ses grands yeux gris ne semblaient plus le voir. Même sa voix avait quitté le monde des vivants.

Ils n'avaient jamais parlé de leur père. Pas une seule fois, celui n'était venu à la clinique. Halley y était habitué. Il lui était arrivé de passer du pensionnat à la clinique, puis de la clinique au pensionnat sans avoir la moindre visite de Robert Larson. Il ne le revoyait parfois que quelques mois plus tard, lors d’un séjour à la demeure familiale, ou bien à Londres.

            Halley avait été opéré une fois de plus. Il avait vaincu la mort pour Selma autant que pour lui.

Selma était morte, seule, dans sa chambre à la clinique, un après-midi ensoleillé, quelques semaines plus tard. Il avait eu l’autorisation de quitter la clinique la veille. Mais il avait souhaité rester aux côtés de sa sœur. Il l’avait seulement quittée pour aller chercher un album photos qu'elle lui avait réclamé. L’album se trouvait dans l'appartement londonien dans lequel il habitait à cette époque. Elle semblait en meilleure forme que la veille, ou que les jours précédents, comme s'il y avait une nette amélioration de son état.

            Elle lui avait promis qu'elle s'en sortirait comme lui. Il l'avait crue. Alors qu'il avait eu l’impression que son état de santé s’était amélioré, le corps de Selma, lui, n'avait cessé de se détériorer. Elle avait dû en être consciente. Elle avait tellement insisté pour avoir cet album, comme si elle savait…

             Les médecins avaient naturellement appelé son père, puis lui.

            Ses affaires le retenant à Hong-Kong, Robert Larson n’avait pu revenir en Grande-Bretagne. Le corps de la jeune femme avait été rapatrié à la propriété familiale. Leur oncle, Lee, s'y trouvait déjà. Il l'avait aidé à remplir les formalités. Halley avait voulu être présent à toutes les étapes précédant l’enterrement. Auprès de sa sœur, il avait vu la mort dans toute sa froideur, toute son horreur. Il avait senti le vide abyssal du corps affaibli et sans vie. Ce sentiment lui interdisait le déni. Sa jumelle était morte, et avec elle une part de lui-même.

            Selma fut enterrée dans la plus grande intimité près de leur mère, dans un cimetière privé situé sur le domaine familial. C'était l'endroit où elles avaient vécu les plus heureuses l'une comme l'autre et ensemble. La cérémonie fut seulement perturbée par deux journalistes qui étaient parvenus à franchir l'un des murs d'enceinte de la propriété. Ils furent chassés par les gardes du corps de Lee.

            Halley était resté longtemps sur sa tombe. Ce ne fut que lorsque Lee vint le chercher à la nuit tombante qu'il se rendit compte qu'il n'avait pas vu le temps passer. Il était resté là, à ressasser les rares souvenirs qu'il partageait avec sa sœur.

            Cet après-midi-là, le respect et l'amour qu'il portait à son père avaient disparu, enterrés avec Selma, pour se reporter sur Lee. Il ne voyait plus que ses absences aux moments cruciaux de leur vie, son manque évident d'amour et tout le mépris dont il avait fait preuve à leur égard, jusque dans la mort de Selma.  Leurs rapports n’avaient été guère plus que ceux de deux étrangers depuis.

            Le journaliste toussa.

            Peut-être avait-il été trop longtemps plongé dans ses pensées. Il espéra que Reiyloo Guurdwahaldotir avait pris cela pour une forme de recueillement.

         — Votre présence en Nouvelle-Zélande est exceptionnelle. On dit que vous avez le goût de la solitude, de l'isolement. On vous dit misanthrope, agoraphobe, voire excentrique.

            — L'agoraphobie n'a rien à voir avec une excentricité quelconque, répondit-il doucement.

            — Vous l'êtes ?

            — Bizarre ou agoraphobe ?

            — L'un et l'autre, l'un ou l'autre.

           — Pas que je sache. Même si, aux yeux de mes camarades de pension, j'ai toujours été un peu bizarre... Mais c'était sûrement parce que j'étais la moitié d'un tout... Sûrement et aussi parce que j'étais le premier de la classe, en plus d'être un enfant chétif. Les enfants studieux sont toujours considérés comme des êtres différents. C'est encore plus le cas quand vous êtes un ado qui passe son temps le nez dans les bouquins, et qui ne peut pas faire de sport à cause d'une bouteille d'oxygène qui lui colle aux basques, et dont les tuyaux sont reliés à ses narines. Ce que j'apprécie aujourd'hui, outre de ne plus avoir cette saleté de bagage à supporter, c'est que je peux faire autant de sport que je le souhaite. Sauf que je n'en ai pas toujours le temps.

            Il eut un sourire entendu auquel le journaliste répondit. Lui non plus ne devait pas avoir beaucoup de temps à consacrer au sport.

            Le journaliste poursuivit l’interview.

         — La bizarrerie, ça peut passer au lycée. Adulte, il faut s'adapter au monde qui vous entoure. Pourtant, vous ne quittez pratiquement plus votre appartement londonien depuis dix ans. Entre la fin de vos études et votre retraite, vous étiez un habitué des fêtes incroyables de la jet-set, capable de faire le tour du monde en moins d’une semaine pour participer à plusieurs d’entre elles.

            — À chaque fois que je quittais la clinique. C’était une sorte de rite destiné à conjurer la mort. Parfois même avant d’y entrer.

            — À cette époque, vous vous séjourniez déjà dans les endroits les plus inaccessibles.

           — Je ne me suis jamais limité. L'avantage de posséder de posséder de gigantesques propriétés à travers le monde, dans des endroits uniques, c'est que vous vous assurez aussi la discrétion des gens qui y vivent. Surtout s'ils veulent continuer à y vivre.

            Cette fois, il ne put éviter le regard réprobateur de Sophie. Mais il n'en tint pas compte et poursuivit.

            — Vous évoquez une période de ma vie bien précise. J’ai compris ce que recherchait Selma… son comportement… Lorsque vous sortez d'une maladie qui est supposée vous tuer avant l'âge de vingt ans, et que des êtres proches vous ont malheureusement quitté avant leur heure, vous n'avez qu'une seule pensée en tête : vivre. Vivre votre existence à fond. C'est exactement ce que j’ai fait entre mes vingt et trente ans. Et comme tout le monde, j'ai mûri, je me suis assagi. Entre temps, j'ai hérité de la fortune laissée à Selma et à moi par notre mère. J'ai souhaité en faire quelque chose d'utile. J'ai créé deux fondations : la Fondation Selma Larson qui œuvre pour la recherche de remèdes contre ces maladies rares. La Fondation Evelyn Brennan participe au financement des recherches sur ces virus venus de la nuit des temps qui ne cessent d'apparaître ces vingt dernières années sans doute à cause du réchauffement climatique de notre planète, et donc à cause de la fonte des glaces ancestrales ou du dégel de terre qui n’ont pratiquement jamais connu le dégel depuis l’avènement de l’être humain. Si vous et vos auditeurs-spectateurs souhaitez faire des dons, je vous y encourage fortement. Un jour, c'est peut-être votre vie, ou celle de l'un de vos proches qui sera sauvée... J'ai aussi racheté plusieurs entreprises en faillite, avec l'appui de mon oncle, Lee Brennan. Nous les avons remises debout. Le processus a parfois été long et compliqué, mais nous y sommes parvenus.

            Il fit une courte pause avant de reprendre.

           — À partir du moment où vous êtes responsable de plusieurs centaines d'êtres humains, donc de leur vie, de celle de leur famille, de leur avenir, vous voyez les choses autrement. Alors comme vous l'avez souligné, je vis effectivement à l'écart, non pas du monde, mais d'un monde. Celui dans lequel la plupart des gens comme moi, ayant mon statut et ma fortune vivent. Parce que c'est ma manière de garder les pieds sur terre et les idées claires. Je peux tout gérer de mon appartement ou de mon bureau personnel. Et si je dois me déplacer, je le fais en toute sécurité, comme ces derniers jours, et cela ne me pose pas non plus de problèmes.

            — Vous ne voyagez donc pas avec le commun des mortels.

          — J'ai ma propre compagnie d'aviation. Je possède un hélicoptère personnel, prêt à décoller à n'importe quel moment de son hangar, et j'ai aussi plusieurs bateaux, dont l’un des plus grands bateaux de croisière actuellement en service... et si je le souhaite, je peux monopoliser un train tout entier. J'en ai les moyens financiers. Après tout, j'ai travaillé pour les acheter et les garder, alors pourquoi m'en priverai-je si c’est nécessaire ?

            Au moins, personne ne pourrait lui reprocher d'être né riche et d'avoir eu la possibilité de le devenir encore plus.

            — À votre fortune personnelle vient de s'ajouter, celle colossale, de votre père, dont vous venez d'hériter. Pouvez-vous nous donner un chiffre ?

            — Je n'en ai aucune idée.

            — Vraiment ?

            — Vraiment.

            — Pensez-vous néanmoins que votre fortune atteindra celle de la famille Wong-Redfield-Perry ?

           — J'ignore à combien se monte leur fortune, et sincèrement, je m'en fiche. Quant à celle de mon père... Oui, elle est conséquente. Sûrement bien plus que vous ne l'imaginez... Mais pour l'instant... Il n'est décédé que depuis trois jours. Nous attendons l'autorisation des autorités néo-zélandaises pour rapatrier son corps en Irlande où nous organiserons ses funérailles.

            Et peut-être pour régler des affaires en suspens sur le sol néo-zélandais…

            Halley Larson ne parvenait pas à s'expliquer cette lubie qu’il avait eue de s’installer à Auckland.

            Il avait d'abord pensé à une femme. Depuis la mort de sa mère, Evelyn, vers le milieu des années quatre-vingt-dix, elles avaient été nombreuses à poser leurs bagages dans l'une ou l'autre des propriétés Larson en espérant que Robert leur passe la bague au doigt. Le fait qu'il ait dépassé la moitié d'un siècle ne les décourageait pas. Halley n’avait jamais été dupe. C'était l'argent qui les attirait comme des mouches sur un morceau de viande. Sauf que depuis six ans environ, à la veille de ses quatre-vingt-dix ans, le vieil homme avait mis un frein à ses conquêtes féminines. L'idée qu'une femme ait pu lui faire tourner la tête une dernière fois restait une possibilité toutefois. Cependant, Halley voyait mal son père décider de se faire construire la plus haute tour du monde à Auckland juste pour abriter leurs amours et finir sa vie auprès d'elle.

           Rien, ni personne ne pouvait influencer Robert Larson. Halley était bien placé pour le savoir. Enfant, il ne pouvait affronter le regard dur, sans concession, que Robert posait sur lui à chaque fois qu'ils se trouvaient en présence l'un de l'autre. Il se réfugiait alors dans un endroit de la pièce où il ne pouvait pas être vu, et se faisait le plus discret possible en jouant silencieusement. Lorsqu'il fut en âge de comprendre en quoi consistaient les affaires de son père, vers ses douze ou treize ans, les rares jours où il n'était pas en pension ou hospitalisé, il était obligé d'assister à d'interminables réunions d'affaires. Il devait les mémoriser pour ensuite les rapporter à son père, et donner son avis. Un avis souvent erroné car il n’avait pas la maturité nécessaire. Il devait alors subir de longues et orageuses séances d'économies, d'histoire, de stratégie politique.

            « Si tu veux que les gens t'écoutent, alors apprends à te taire. Laisse-les parler d'abord, écoute-les. Ne montre rien de ce que tu penses. S'ils te prennent pour un imbécile, alors laisse-les le penser. Dans certaines circonstances, fais-même semblant de l'être. Mais ne dis jamais le fonds de ta pensée. Réserve-toi pour l'action et agis en conséquence », disait toujours Robert.

            Ce seul et unique conseil était sage et avisé. Il le savait aujourd'hui. Il avait rencontré tant d’hommes et de femmes qui étaient certains de détenir le Graal de la vérité et s'en gaussaient sans jamais se remettre en question. Ils croyaient tous en une supériorité innée ou acquise de leur sang et en une hiérarchie sélective au sein de l’espèce humaine. Il avait rencontré des êtres bien moins lotis montrant plus de bons sens et de responsabilités que ces êtres futiles, superficiels.

            Il le savait aujourd'hui, mais à l'époque, il ne comprenait pas la signification des paroles de son père. Pas plus qu'il ne comprenait son attitude. Sans Lee, il n'aurait jamais pu surmonter ce qu'il considérait tout autant comme une épreuve qu’une forme de torture de la part d'un esprit génial, mais sans la moindre empathie pour le jeune homme qu’il avait été, puis l’homme qu'il était devenu.

            Aujourd'hui, avec le recul, il comprenait que Robert n'était pas le seul responsable. Son père portait le poids des légendes et des fantômes familiaux qui imposaient leur présence à chaque instant de sa vie. Mais lui, Halley, parviendrait-il à leur échapper ?

            Il avait été sincère lorsqu'il avait dit ne pas savoir, mais il devinait que l'héritage de son père ferait de lui l'une des personnes les plus riches et, sans doute, les plus influentes de la planète. Que ferait-il de cette richesse et de cette influence ? Que ferait-il de ce pouvoir ? Il savait aussi que cet héritage ne serait pas uniquement financier. Les fantômes seraient là, eux aussi. Certains connus, d’autres à découvrir.

            Pour la suite de l'interview, le journaliste opta pour des questions plus légères.

            — On ne vous connaît aucune liaison, ni aucun descendant. Pourtant, à vous voir, on a du mal à imaginer que vous êtes célibataire.

            — Pourquoi est-ce difficile à croire ?

            Le journaliste l'observait sans sourire.

            — Vous êtes intelligent, beau et riche... Est-ce à cause de la malédiction ?

            Halley ne se démonta pas pour autant.

            — Vous êtes marié, monsieur Guurdwahaldotir ?

            — Je ne suis pas le sujet de l'interview, mais cela ne m’ennuie pas de vous dire que non.

            Halley le regarda droit dans les yeux.

           — Vous pensez que c'est à cause de votre nom de famille ? Ou d’une malédiction qui remonte bien au-delà de votre naissance ? Ou à cause de vos origines ?

            Le journaliste blêmit. Ce n'était sûrement pas la première fois qu'on lui faisait une remarque sur son patronyme. Et cela avait sûrement été la source de quelques déboires, peut-être même amoureux. Une malédiction ? Apparemment, il n’y croyait guère. Restaient ses origines.

            — Vous avez deux des trois qualités que vous m'attribuez, reprit Halley. Mais imaginez que vous soyez à la tête d'une fortune considérable. À votre avis quelle importance aura votre nom ? Vous pourriez même être la créature la plus laide du monde ou la plus stupide que cela ne changerait rien, tant que vous êtes très riche.

            — Je pense que vous n'allez pas vous faire des amies, ironisa le journaliste.

            — Souhaiteriez-vous avoir une compagne qui ne s'intéresserait qu'à votre argent ?

           — Si j’étais aussi riche que vous, j’oserai espérer qu'il y aurait au moins une femme qui ne s'intéresserait pas à mon argent, ou au moins uniquement à mon argent.

            — Comment pourriez-vous en être certain ?

          Halley s'était exprimé d'une voix douce, mais sans émotion. Parfois, il se disait qu'il était devenu trop cynique. En quoi croyait-il vraiment ? Que pouvait-il espérer lui qui possédait tout ?

            Contre toute attente, le journaliste apporta une réponse à sa question :

            — Comme beaucoup d'êtres sur cette planète, je ne cesserai jamais d'espérer.

            Ils poursuivirent l'interview une heure durant.

           Sophie n'émit aucune objection. Elle n'avait certainement pas été d'accord avec certaines de ses réponses, notamment celles qui égratignaient plus ou moins profondément Robert Larson, mais elle se garda bien de le faire remarquer. Elle resta parfaitement muette et impassible. Elle devait compter les jours qui lui restaient à œuvrer au sein des Industries Larson. Une fois de plus, il se demanda pourquoi il ne parvenait pas à l'apprécier. Une fois de plus, il ne trouva aucune réponse à sa question.

            Après le départ du journaliste, Lee le rejoignit dans le salon. Mais plutôt que d'avoir à subir ses récriminations, car à n'en pas douter, de la chambre, il avait tout écouté, Halley demanda à rester seul. Ce n'était pas pour se convaincre d'avoir fait le bon choix. Il savait qu'il l'avait fait. Il avait seulement besoin de se trouver seul parce qu'il se sentait fatigué. Livrer son âme, même une toute petite partie, à un étranger, était loin d'être reposant. Mais c'était un acte nécessaire. C'était la seule manière de sauver ce qui pouvait encore l'être, de défaire ce que son père avait fait, de reprendre ce qui lui revenait de droit.

            Il s'allongea sur le canapé, son corps réclamait ce contact. Il attrapa un coussin qu'il plaça sous sa tête et ferma les yeux. Il se sentait déjà mieux. Épuisé, mais en paix. Il y avait longtemps que cela ne lui était pas arrivé. Il goûta l'air tiède. Il y avait toujours cette odeur de jasmin. Il se laissa bercer par le chant dématérialisé de la grive, par le vent qui faisait frémir les feuilles des arbustes du jardin asiatique.

            Il n'aurait pas su dire combien de temps il dormit... ou perdit conscience. Lorsqu’il se réveilla, il avait la tête en feu, un goût acide dans la gorge. Il déglutit douloureusement et ouvrit les yeux. La lumière l'aveugla. Il mit quelques instants à s'y habituer.

            — Ça va ?

            C'était la voix de Lee. Elle lui sembla lointaine et inquiète. Pourtant, Lee était assis là où se trouvait le journaliste quelques minutes plus tôt, en face de lui. Instinctivement, il regarda sa montre. Il se rendit compte que ce n'était pas quelques minutes seulement qui étaient passées, mais trois heures trente.

            Il se redressa vivement. Ce fut un acte malencontreux. Il fut aussitôt pris de vertige. Son cœur se souleva.

            — Tu n'as pas bonne mine, tu sais ?

            Il avait peut-être attrapé une saleté de virus flottant dans l'air...

            Il prit son pouls et compta les battements de son cœur, comme il le faisait souvent.

            Lee ne le quittait pas des yeux. Il était sincèrement inquiet.

            — Que t’arrive-t-il, Halley ? Parle-moi... Tu as parlé à ce journaliste durant deux heures. C'est plus qu'avec moi en cinq jours...

            — Il n'y a pas grand-chose à raconter.

            — Je te reconnais bien là. Il faut toujours t'arracher les mots de la gorge.

            — Il faut croire que c'est de famille. Qu'en penses-tu ?

            — Qu'est-ce que j'en pense ? N'inverse pas les rôles, veux-tu ?

            Halley ne répondit rien.

            — J'aimerais que tu te fasses examiner par le docteur Caplan.

            — Je vais bien Lee. J'ai juste sauté le déjeuner...

            — À d'autres !

            Halley haussa les épaules.

            — De toutes les façons, tout l'argent du monde ne suffirait pas à ramener Caplan du pays des morts.

           — Je t'ai connu avec un meilleur sens de l'humour. Évidemment qu'on ne ramène pas les morts à la vie... Enfin, pas encore. C'est son fils qui a repris son cabinet… et ton dossier.

            — Ah ? Depuis combien de temps ?

            — Peu importe. Ce que je te demande c'est de prendre un rendez-vous avec lui, rapidement.

            — Si tu y tiens, finit pas capituler Halley. Mais ce sera une perte de temps.

            — Voies-le comme un gain de temps plutôt. Ta prochaine visite doit avoir lieu quand ? Dans moins d'un an ? Tu avances le rendez-vous, c'est tout. Bon sang, ne voir un médecin qu’une fois tous les cinq ans quand on a eu ce que tu as eu, c'est franchement pas sérieux.

            Halley s'efforça de sourire. La sollicitude de Lee le touchait. Certes pas autant que sa trahison...

            — Et toi, quand est-ce que tu l'as vu pour la dernière fois, ton médecin ?

            — En quoi, cela te regarde-t-il ?

            — C'est ce que je pensais : ce qui s'applique à moi ne s'applique pas à toi.

            — Halley, nous n'avons pas le même âge.

            Les deux hommes gardèrent le silence à un moment.

            Finalement, ce fut Lee qui le rompit.

            — D'accord, si tu tiens à le savoir, je vais le voir tous les mois.

            Il ne s'attendait franchement pas à cette réponse. Lee était-il malade ? Cela pouvait expliquer certaines choses. Tout le monde avait ses secrets, mais dans le cas présent, la santé de Lee le concernait aussi.

            Comme s'il avait lu dans ses pensées, Lee ajouta :

            — Je ne fume pas, j'évite de boire autant que faire se peut, mais cela reste insuffisant. Je souhaite vivre le plus longtemps possible, Halley. Alors à mon âge, on n'est jamais trop prudent, tu comprends ?

            Bien sûr qu'il comprenait. Mieux que quiconque. Il reconnaissait aussi un mensonge lorsqu’il en entendait un.

 

 



26/10/2016
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